Santé / Monde

Face au coronavirus, le gouvernement chinois essaie de tenir le coup

Temps de lecture : 8 min

Le pouvoir veut montrer qu'il maîtrise la situation, d'un point de vue sanitaire comme économique.

Les quelques magasins sont ravitallés de nuit et les personnes invitées à sortir le moins possible. Ici, une famille ramène des courses chez elle, à Pékin. | Greg Baker/AFP
Les quelques magasins sont ravitallés de nuit et les personnes invitées à sortir le moins possible. Ici, une famille ramène des courses chez elle, à Pékin. | Greg Baker/AFP

En Chine, le pouvoir est confronté à une urgence: il lui faut parvenir à démontrer qu'il est capable d'enrayer l'épidémie de coronavirus. Les difficultés que rencontrent les autorités médicales et politiques chinoises sont colossales. La principale, bien sûr, est que nul ne peut dire combien de temps le mal va se répandre ni quelle ampleur il va prendre, en attendant que soit découvert un remède. Autant de questions qui dépassent les frontières chinoises. Alors que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a décidé de changer le nom scientifique du coronavirus: de 2019-nCov, il est devenu officiellement Covid-19.

Mais dans une Chine où internet occupe une place considérable, les commentaires sur l'irruption du coronavirus sont innombrables. Sur Wechat et son milliard d'utilisateurs et utilisatrices mensuelles, mais aussi sur Weibo ou sur Tencent QQ, nombreux sont les soutiens disciplinés et sans faille aux mesures décidées par les autorités. «Nous restons confinés dans notre appartement afin d'éviter tout contact avec des endroits ou des personnes qui risqueraient, sans le vouloir, de transmettre le virus», écrit sagement l'un. Un autre met en garde contre les «fakes news» dont il a appris qu'elles se répandent en Europe où, écrit-il, «des personnes mal intentionnées disent qu'il y a un péril jaune ou qu'il ne faut plus acheter de produits chinois, tandis que d'autres se détournent des caissières asiatiques dans les supermarchés».

Cependant, pour un nombre considérable d'internautes, la priorité est de mettre en avant des critiques très vives contre la classe dirigeante chinoise. «Le gouvernement n'arrive pas à contrôler le développement de la maladie parce qu'il n'en est pas capable», lit-on souvent, de même que «le nombre de morts est certainement supérieur à ce qu'on nous dit» ou encore «regardez l'état lamentable de nos hôpitaux». Le développement économique a en effet eu peu d'effets sur les établissements de soins médicaux, et c'est ce que ces internautes dénoncent. Et tout cela n'est pas effacé immédiatement par les autorités.

Fangbin, un citoyen chinois, a posté plusieurs vidéos montrant la situation dans les hôpitaux sur YouTube.

Est-ce que les personnes responsables de la censure sont débordées par la quantité de messages à supprimer? Ou bien, pense-t-on –parmi ces dernières, mais aussi chez les donneurs d'ordre du parti– qu'il est plus utile de laisser apparaître pendant cinq à dix minutes de tels propos? Car les supprimer trop vite pourrait amplifier le mécontentement de celles et ceux qui les ont rédigés.

Paquets et barricade

En même temps, il semble que sur internet, il ne faut pas vouloir trop en dire ou surtout en montrer. Ainsi, le 7 février, à Wuhan –la ville où est apparu le coronavirus–, un jeune homme a filmé et diffusé des images de trois grands paquets entreposés près d'une sortie d'hôpital. Il dit: «Ce sont des morts du coronavirus que l'on nous cache et qui vont être brûlés.» Est-ce vrai? En tout cas, alors qu'un nouveau paquet sort de l'hôpital, l'homme qui filme pousse soudainement un cri et sa vidéo s'arrête net. On ne voit évidemment pas qui est intervenu.

Il existe en revanche des cas où un comportement qui pourrait être considéré comme répréhensible est parfaitement admis par les autorités. Sur la CGTN, la télévision officielle chinoise, le 8 février un reportage montre un immeuble dans lequel un locataire semble être atteint par le coronavirus. Ses voisin·es clouent des planches de bois sur sa porte afin de l'empêcher de sortir. Le commentaire est parfaitement factuel, sans la moindre critique.

«C'est un héros qui a donné l'alerte au prix de sa vie.»
Un collègue de Li Wenliang, médecin lanceur d'alerte décédé

À Pékin, le pouvoir politique aborde l'existence de la maladie avec précaution. L'heure n'est visiblement pas à ajouter une répression brutale. Il est admis qu'une erreur a été commise au début de l'épidémie en décembre. L'apparition du coronavirus à Wuhan a été cachée. Li Wenliang, l'un des premiers médecins à avoir découvert ce nouveau virus, a d'abord été arrêté en compagnie de huit autres lanceurs d'alerte. Puis, début janvier, lorsque l'existence de la maladie a été officiellement admise, ils ont été réhabilités. Li Wenliang a repris sa place à l'hôpital avant de mourir, contaminé par une patiente.

Des condoléances émues sont apparues en très grand nombre sur l'internet chinois. «C'est un héros qui a donné l'alerte au prix de sa vie», a écrit l'un de ses confrères wuhanais sur Weibo. Le gouvernement a annoncé l'ouverture d'une enquête sur «les circonstances entourant la mort du docteur Li Wenliang». Sa réhabilitation a été solennellement confirmée par un arrêt de la Cour suprême.

Xi Jinping masqué

Le gouvernement chinois veut montrer à la population qu'il gère l'épidémie de Covid-19. Xi Jinping lui-même se met en scène. Le 10 février, il est apparu au journal télévisé de 19 heures –diffusé sur un grand nombre de chaînes chinoises–, muni d'un masque de protection et se faisant prendre la température à l'avant-bras par un infirmier maniant un thermomètre électronique.

Le président de la République populaire de Chine était à l'entrée d'un hôpital du quartier de Sanlitun, à l'est de Pékin, dans lequel se trouvent des malades atteint·es par le coronavirus. Des images le montrent parcourant les salles de l'établissement, et on peut l'entendre appeler à prendre «des mesures plus fortes et décisives pour enrayer résolument l'élan de la contagion».

Le nombre de mort·es est publié quotidiennement. Le 12 février, il se rapprochait de 1.200 tandis qu'il y avait près de 45.000 personnes contaminées. Subitement, le lendemain, le 13 février, ce sont 242 décès supplémentaires qui ont été annoncés, et 14.840 nouveaux cas de contamination. À Pékin, les responsables de la santé expliquent cette soudaine augmentation par un changement de la méthode de détection: une radio des poumons suffit pour diagnostiquer le virus alors que jusque-là, pour savoir si une personne était atteinte par le Covid-19, on pratiquait un test d'acide nucléique.

Il est possible que ces mesures, plus précises, aient été décidées pour contrer la méfiance que provoquent, chez nombre de Chinois·es, les chiffres officiels sur la maladie. En tout cas, les télévisions chinoises montrent aussi quotidiennement des images de patient·es sortant totalement guéri·es d'un hôpital: ils sont autour de 6.000 depuis les débuts de l'épidémie.

Retour de vacances difficile

En Chine, depuis près d'un mois, une série de décisions de grande ampleur ont été mises en œuvre. À commencer par la prolongation des congés du nouvel an lunaire: ils auraient dû s'arrêter le 3 février, ils ont duré jusqu'au 9. Le lundi 10 était donc, en principe, le jour de la reprise d'activité dans le pays.

Nombreuses sont pourtant les usines qui n'ont pas redémarré à cette date. Les autorités locales préfèrent les maintenir fermées plutôt que de courir le risque qu'un·e ouvrier·e, atteint·e du virus, ne contamine ses collègues. Par ailleurs, les écoles et les universités restent elles aussi fermées. Quant aux entreprises et aux administrations qui sont autorisées à rouvrir, leurs employé·es, à leur arrivée le matin, sont soumis·es au test de dépistage du Covid-19.

À Pékin, Shanghai et dans toutes les grandes villes chinoises, celles et ceux qui travaillent dans des bureaux sont invité·es à rester à la maison et à pratiquer le télétravail. Tous les appartements ont été visités par des membres de la municipalité pour voir exactement qui y habite. Quiconque révèle avoir séjourné récemment dans la région de Wuhan est envoyé en quarantaine dans un hôpital. D'ailleurs, il est possible de télécharger sur son téléphone une application qui indique où ont été localisées des personnes contaminées et qui ne sont pas encore été hospitalisées.

Des camions, venant de la campagne, ravitaillent les magasins ouverts en alimentation, généralement de nuit.

Dans chaque appartement, un membre de chaque famille a reçu un document où figure son adresse et qui lui permet de sortir. Il peut ainsi aller chercher des provisions. En revenant, celui ou celle qui est sorti doit montrer le document, et il arrive que ce membre de la famille soit soumis à une prise de sang par précaution.

Dans chaque quartier, des magasins restent ouverts. Des camions, venant de la campagne, les ravitaillent en alimentation, généralement de nuit. Mais beaucoup de rayons sont vides et plus aucun marché en plein air n'est ouvert. Quant aux autres enseignes, que ce soient des magasins de vêtements, des restaurants ou des banques, elles sont pour la plupart fermées jusqu'à nouvel ordre.

Entreprises en péril

Une catégorie de la population tente actuellement de revenir en ville: ce sont celles et ceux qui, avant le 25 janvier, pour les fêtes du nouvel an lunaire, étaient parti·es en vacances loin de leur ville, parfois hors de Chine. Les personnes chargées de surveiller leurs immeubles doivent leur dire de commencer par trouver un lieu où effectuer une quarantaine de quinze jours.

Parmi celles qui tentent actuellement de revenir dans les grandes villes chinoises, il y a aussi les mingong, ces travailleurs et travailleuses nomades, originaires des campagnes. La plupart sont retourné·es dans leur village en janvier pour les fêtes du nouvel an et voudraient maintenant retrouver leur travail dans des entreprises ou sur des chantiers. Qui, bien souvent, n'a pas repris. Avec 288 millions d'individus, les mingong représentent un tiers de la population active chinoise. La grande majorité est actuellement restée dans son village.

Faute de pouvoir redémarrer leurs activités, beaucoup de PME chinoises risquent de faire faillite. Il y a un risque de chômage massif dans le pays. De plus, nombreux sont les citadin·es en Chine qui se sont endetté·es sur une durée d'une trentaine d'années pour acquérir un appartement. Sans travail, ils et elles ne pourront plus payer leurs importantes traites mensuelles. Le 9 février, le gouvernement chinois a décidé de venir en aide aux entreprises impliquées dans la lutte contre l'épidémie: l'équivalent de 40 milliards d'euros puisés dans les fonds spéciaux va leur être distribué.

Pouvoir consolidé, ou pouvoir brisé?

La face triomphante du pouvoir chinois, qui était mise en valeur par l'entourage de Xi Jinping depuis quelques années, est actuellement mise à mal. Plus personne ne se risque actuellement à évoquer la perspective d'une avancée de la Chine vers la place de première puissance mondiale, qui serait soutenue en 2021 par le centième anniversaire de la création du Parti communiste chinois.

Le différend commercial avec les États-Unis de Donald Trump contribue depuis plus d'un an à diminuer les échanges commerciaux de la Chine. Par ailleurs, Pékin n'arrive pas à trouver comment réprimer les mouvements qui lui sont hostiles à Hongkong et qui ont clairement triomphé en novembre dernier lors d'élections locales. Même en Corée du Nord, l'influence déterminante de la Chine populaire n'est plus ce qu'elle était depuis que deux rencontres ont eu lieu entre Kim Jong-un, le numéro 1 du régime, et Donald Trump.

Il est impossible d'entrevoir les remous que le Covid-19 peut provoquer dans les hautes sphères du Parti communiste chinois. Celles-ci sont plus opaques que jamais. De fortes divisions au sein du pouvoir en Chine peuvent se produire tout comme, à l'inverse, le règne de Xi Jinping peut se trouver consolidé. Mais ce Covid-19 provoque un ralentissement considérable de l'économie du pays. Alors que, depuis une trentaine d'années, la croissance était un soutien fondamental du régime politique chinois.

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