Culture

Claire Bretécher a autant apporté au dessin qu'à la manière de raconter

Temps de lecture : 4 min

L'autrice et illustratrice, mère d'Agrippine, de Cellulite et des Frustrés, est morte le 10 février à 79 ans.

Claire Bretécher sur Antenne 2, le 10 novembre 1987. | Georges Bendrihem / AFP
Claire Bretécher sur Antenne 2, le 10 novembre 1987. | Georges Bendrihem / AFP

Claire Bretécher, c'est d'abord un long couloir rempli de livres.

Ce couloir, c'est celui de l'appartement de mes parents quand j'étais enfant. Tout le long d'un mur, des dizaines, des centaines d'ouvrages de toutes les tailles et de toutes les épaisseurs nous tenaient compagnie.

Parmi eux, dépassant de l'une des étagères en hauteur, de grands albums blancs aux couvertures cartonnées. Sur leurs dos, on pouvait lire «Les Frustrés», «Le Cordon infernal», «Les Mères», «Agrippine prend vapeur»...

Rangés près de ceux de Reiser, ces livres semblaient appartenir au monde des grands, et dans mon esprit de petite fille de 8 ou 9 ans, c'est pour cela qu'ils étaient rangés tout en haut.

Langage pâte à modeler

Par curiosité, il m'arrivait pourtant de grimper sur une chaise pliante et d'en emprunter un, à l'abri des regards. Je découvrais alors sous mes yeux ébahis des couleurs vives, des noirs et blancs profonds, des bulles prêtes à déborder tant le texte prenait de la place, une écriture penchée et vivante, des personnages ronchons, aux corps bien loin de ceux lissés par la ligne claire.

Je ne comprenais pas tout, soyons honnête; aux premières lectures, je ne comprenais même presque rien. Mais ces bouches bien rouges, ces cheveux en choucroute, ces fautes de goût jamais loin, cet air du temps toujours présent allumaient un par un mes futurs neurones de dessinatrice.

Grâce aux cases des livres de Bretécher, on pouvait d'un coup plonger dans l'ambiance d'un canapé trop mou, fait de mille et un coussins, et dans lequel on s'enfonce au fur et à mesure qu'on papote.

On pouvait aussi, et dans un sourire bienvenu, ressentir la frustration d'une femme qui n'est pas aimée comme elle le devrait ou comme elle le voudrait. Et je trouvais –et trouve toujours– ça formidable.

Chez Bretécher, on parle le Bretécher, variante ô combien sympathique du français moderne. Les mots se font valises, les bruits se transforment en verbes, les prénoms ont des faux airs de frisée aux lardons. Ça fuse, ça ne s'embarrasse pas de ce que pourrait en penser l'Académie française.

À l'heure où l'on se prend le chou sur de l'écriture inclusive, chez Bretécher, trois décades plus tôt, le langage est une pâte à modeler. Jouissif. Hier soir encore, je recevais un sms dans lequel on pouvait lire «askipe», un «à ce qu'il paraît» qui semblait tout droit sortir d'un album d'Agrippine.

Bretécher a autant apporté au dessin qu'à la manière de raconter, de prendre le temps de parler, de chercher ce que l'on veut dire, quitte à perdre parfois le fil –mais jamais la face.

Un peu plus nous-mêmes

Claire Bretécher, c'est un regard, d'abord au sens propre. C'est une allure, que le monde du dessin n'a vu passer qu'une seule fois. Un peu à la manière d'une Niki de Saint-Phalle dans le monde très masculin de l'art, Bretécher était aussi solaire que déterminée.

«Un dessin si je veux, quand je veux» aurait pu être son credo.

Ses œuvres, libérées de tous les carcans de la bande dessinée dite «classique» (comme si la bande dessinée pouvait l'être par ailleurs…), ont donné aux femmes qui les ont parcourues une occasion d'être un peu plus elles-mêmes. Plus grandes, plus petites, plus dodues, plus mal foutues, plus bavardes, plus taiseuses, plus en rogne, plus amoureuses. Plus, quoi.

Certains ont la main verte, Claire Bretécher, elle, a coups de crayon après traits d'encre planté des graines qui ont fait germer plusieurs générations de dessinatrices, qui elles-mêmes ont donné envie aux suivantes. Un véritable écosystème.

Que de bien Claire Bretécher aura fait à toute une époque. Que de liberté elle aura fait circuler. Liberté du poil, du bourrelet, de s'habiller et de dire ce que l'on veut, liberté d'aimer qui l'on veut, de vouloir ou non un enfant, de changer d'avis, de rechanger d'avis, et même de re-rechanger encore.

Chez Bretécher, on peut être frustré·e, on peut se moquer des autres, car on commence toujours par se moquer de soi-même. On peut s'énerver, s'esclaffer, se déprimer et se raviser dans un même souffle.

On peut même s'attaquer aux contes de fées, comme avec l'irrésistible Cellulite, qui dans l'une de ses aventures transforme l'histoire de Peau d'âne en «Peau de bique», pour mieux en montrer toute l'absurdité –l'une de ses œuvres que je préfère.

Un rendez-vous et une rencontre

Claire Bretécher, c'était aussi un rendez-vous. Celui, hebdomadaire, avec ses lecteurs et lectrices dans les pages du Nouvel Observateur. Combien, parmi eux, parmi elles, découpaient délicatement une planche qui les avait particulièrement amusées pour la glisser dans un sous-verre, ou la pliaient en quatre dans un agenda pour garder sous la main un peu de ces mots et de cet humour distillés semaine après semaine.

Je crois qu'il y a encore chez ma tante, punaisée quelque part, une planche où Agrippine se tord dans tous les sens et toutes les couleurs, s'agaçant de plus en plus en évoquant «sa mère», avant de finir en dernière case avec un tendre et si vrai «maman».

Claire Bretécher, c'est également une rencontre, furtive, un soir d'un novembre bien triste en 2015. Le Centre Pompidou avait eu la bonne idée de faire une rétrospective de ses dessins et nombreuses peintures. J'avais réussi à me faire inviter au vernissage.

J'ai reconnu sa silhouette, ses yeux qui rappellent qu'elle ne s'appelait pas Claire pour rien. Puis, les genoux qui tremblent, le ventre qui se tortille, j'ai trouvé le courage d'aller lui exprimer rapidement, dans une poignée de main et avec des mots qui se mélangent, ce qu'elle a dû entendre mille fois et que j'ai eu la chance de lui dire une fois.

Agrippine a perdu sa maman hier, nos parents ont l'impression d'avoir perdu une copine, et nous avons tous et toutes –lecteurs et lectrices, dessinateurs et dessinatrices, auteurs et autrices– perdu un petit quelque chose, qui reviendra en ouvrant un album à couverture blanche et cartonnée.

Newsletters

Fleet Foxes, IDLES, You Man, Yelle: les sorties d'albums à ne pas manquer

Fleet Foxes, IDLES, You Man, Yelle: les sorties d'albums à ne pas manquer

Tous les quinze jours, la rédaction de Slate partage les coups de cœur qui tournent en boucle dans ses écouteurs.

Les séries télé ont une méchante influence sur notre consommation d'alcool

Les séries télé ont une méchante influence sur notre consommation d'alcool

Ces programmes sont imprégnés de références à l'alcool. Et cela perturbe notre rapport à la boisson.

5 recommandations du Slate Podcast Club, épisode 13

5 recommandations du Slate Podcast Club, épisode 13

Inégalités raciales, style vestimentaire et vie de free-lance, découvrez la sélection hebdomadaire des membres de notre groupe Facebook.

Newsletters