Société

Pour les crimes sexuels commis sur des enfants ou des ados, la prescription ne va pas de soi

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Que sont trente ans quand on a éprouvé, à l’âge où la vie a encore le caractère d’un songe, des événements d’une gravité telle qu'on ne s'en remet jamais?

Sarah Abitbol –ici avec Stéphane Bernadis en 2006– a été violée par son entraïneur pendant deux ans alors qu'elle était mineure. | Stéphane de Sakutin / AFP
Sarah Abitbol –ici avec Stéphane Bernadis en 2006– a été violée par son entraïneur pendant deux ans alors qu'elle était mineure. | Stéphane de Sakutin / AFP

La question de la prescription des crimes est une question grave qui interroge le cœur inquiet de la société. À partir de quand et sous quelles conditions juge-t-on qu’un crime commis ne doit plus être soumis à la justice? Jamais, serait-on tenté de dire, emporté par notre désir légitime de voir l’assassin, le violeur, le meurtrier, répondre de ses actes aussi longtemps que durera sa vie. Après tout, si la victime, elle, restera à jamais marquée par le traumatisme subi, pourquoi le responsable des faits reprochés devrait-il au bout de dix, vingt, trente ans échapper à une peine équivalente à son crime comme si, d’une certaine manière, on considérait que le passage du temps amoindrissait la gravité de son forfait?

Il n’est pas question d’appliquer l’imprescriptibilité à tous les crimes commis, la justice déjà accablée de travail ne pourrait supporter un tel fardeau. Il n’est pas non plus souhaitable que pour des crimes commis dans l’impétuosité de la jeunesse, quand l’individu, pris par des passions contraires, en est encore à se chercher, la justice continue à exercer son joug au-delà d’un certain temps.

Le droit à l’oubli doit demeurer la norme.

Pour autant, quand il s’agit de crimes sexuels perpétrés sur des enfants ou des adolescents, crimes commis par des adultes pleinement éclairés sur les notions de bien et de mal, et qui exercent en pouvoir d’autorité leur magistère, en ces cas-là et en ces cas seulement, ne faudrait-il pas que l’action publique se poursuive sans être entravée par le nombre d’années écoulées?

Ainsi en ce qui concerne les épreuves subies par Sarah Abitbol, ces viols répétés, ces séances d’attouchements, ce carnaval de monstruosités –toute cette adolescence brisée par les agissements maléfiques de son entraîneur– n’y a-t-il pas là, dans ces circonstances très particulières du moins si elles s’avéraient conformes à la vérité, une sorte d’abandon de la justice qui empêcherait à l’ancienne patineuse de franchir une étape décisive dans son rétablissement intérieur? Non pas qu’un éventuel procès châtierait forcément le prétendu coupable –les preuves et le temps ne font pas bon ménage–, mais au moins lui permettrait-il de dire sa vérité dans une entreprise curative qui la rétablirait dans sa dignité.

Que sont trente ans quand on a éprouvé, à l’âge où la vie a encore le caractère d’un songe, des événements d’une gravité telle que la psychée trop abîmée n’a jamais pu trouver les forces nécessaires pour renouer avec le cheminement normal de l’existence? Quand dans les vestiges de l’adolescence se sont évanouis à tout jamais les espoirs d’une vie faite de lumière et de légèreté? Lorsqu’il a fallu composer avec une douleur si grande qu’elle restait là, tapie dans les recoins de l’âme, invisible à tous, silencieuse, si monstrueuse, si vorace, qu’elle empêchait la parole de s’exprimer comme un maléfice dont personne ne connaissait la réelle nature?

Dire à Sarah Abitbol et à toutes les autres victimes de prédateurs qui en position d’autorité –cette caractéristique est fondamentale– ont saccagé leurs années adolescentes que le temps écoulé ne permet plus à la justice d’enquêter revient à nier l’existence même de ces crimes, comme si à nouveau, la société toute entière se détournait d'elle. Car en l’espèce, laisser une jeune athlète à peine sortie de l’enfance entre les mains d’un entraîneur roué de vices, constitue une faillite collective dont nous sommes tous collectivement responsables. Jamais dans le cadre d’une fédération sportive dont l’une des tâches est de préparer des jeunes athlètes à représenter la nation lors de compétitions internationales, pareil crime, s’il a bien eu lieu, n’aurait dû se produire. Jamais.

Les crimes de nature sexuelle quand ils s’exercent sur des personnes vulnérables dans le cadre d’une relation d’autorité où l’agresseur revêt un caractère quasi sacré ont ceci d’odieux que les victimes bien souvent intériorisent leur traumatisme sans jamais pouvoir en parler. Emportées par la honte, vaincues par la salissure de l’acte subi, brisées dans leur rapport au monde et à autrui, elles sont des clandestines qui traversent l’existence en silence, ombres hagardes auxquelles personne ne prête attention. De cette caractéristique, la société doit tenir compte et accepter l’idée que pour ce genre d’outrages, il ne peut exister de caractère prescrit.

C’est à la victime et la victime seule de décider si le pardon peut s’exercer. C’est à elle de considérer les aléas d’un procès qui ne manquera pas de raviver de bien pénibles souvenirs. C’est à elle de savoir si elle pourra surmonter un verdict contraire à ses attentes. C’est à elle de trancher quant au caractère prescrit de son agression.

À elle et à personne d’autre.

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