Boire & manger / Santé

Orthorexiques cherchent traitement désespérément

Temps de lecture : 6 min

Mal connue, l'obsession du «manger sain» n'est pas répertoriée parmi les maladies mentales. Faute de diagnostic, la souffrance des patient·es n'est pas toujours identifiée.

Derrière le prétexte de l'alimentation bien-être peut se cacher un phénomène qui ressemble à s’y méprendre à un trouble du comportement alimentaire (TCA). | Thought Catalog via Unsplash
Derrière le prétexte de l'alimentation bien-être peut se cacher un phénomène qui ressemble à s’y méprendre à un trouble du comportement alimentaire (TCA). | Thought Catalog via Unsplash

Le régime de Louise est irréprochable. Dans la cuisine de son petit studio angevin, gâteaux, pizzas ou sauces grasses n'ont pas droit de cité. Pour cette trentenaire, la malbouffe, c'est «malsain», voire «impur»: depuis l'enfance, elle a éliminé radicalement les aliments trop sucrés, trop salés et trop gras de ses repas. Ses amies jalousent son mode de vie «healthy», qui correspond pile-poil à ce que vantent les influenceurs bien-être ou sportifs sur les réseaux sociaux. Pourtant, derrière cette exemplarité, la jeune femme souffre de ce qu'elle qualifie de «vraie névrose». Elle est atteinte d'orthorexie –du grec «ortho» (droit) et «orexis» (appétit), un phénomène qui ressemble à s'y méprendre à un trouble du comportement alimentaire (TCA).

«Crise d'angoisse» au moindre écart, «peur panique» à l'idée de se rendre à un repas entre ami·es où on ne contrôle pas le menu, heures «perdues» chaque jour à préparer le planning de ses repas de la semaine: c'est l'envers du décor d'une lubie qui, si elle peut paraître saine et admirable à une époque où le bio est roi, bouffe –littéralement– la vie de ses adeptes.

Une émergence récente

Le mot «orthorexie» a fait son entrée dans le Larousse en 2012. Il se définit comme un «trouble qui pousse une personne à s'attacher de manière obsessionnelle à la qualité des aliments qu'elle absorbe». Après des années sans pouvoir mettre de mots sur ce qu'elle vivait, Louise a pris conscience de l'aspect névrotique de son rapport à la nourriture en croisant des témoignages sur internet. Elle est notamment tombée sur le questionnaire de «dépistage» de l'orthorexie mis au point par l'Américain Steven Bratman, premier médecin à conceptualiser le phénomène en 1996. Louise coche toutes les cases du test.

Bien que plusieurs études existent à ce propos et que la presse se soit emparée du sujet ces dernières années –le 20 heures de France 2 y consacrait déjà un dossier entier dans son édition du 14 janvier 2014–, l'orthorexie ne bénéficie pas d'une reconnaissance officielle. À ce jour, seuls trois troubles du comportement alimentaire sont répertoriés par la bible classificatrice des maladies mentales –le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), édité par l'Association américaine de psychiatrie. Il s'agit de l'anorexie, de la boulimie vomitive et de l'hyperphagie –une forme de boulimie non-vomitive. La dernière version du Manuel date de février 2013 et n'évoque toujours pas l'orthorexie décrite par le docteur Bratman. Sans reconnaissance officielle, aucun critère de diagnostic ne fait foi –et aucun traitement, ni prise en charge spécifique, ne peuvent être proposées par le corps médical. Difficile de savoir aussi combien de personnes sont concernées.

«On est vraiment dans le flou sur la solution à adopter.»
Régis Hankard, chef de l'unité mobile de nutrition du CHU de Tours

Le sujet est pourtant peu à peu sorti de l'ombre durant la dernière décennie. Le nombre de recherches du terme «orthorexie» dans le moteur de Google a explosé durant les premiers mois de 2014 (+100% au mois de mars). Les médecins aussi commencent à s'interroger. Le chef de l'unité mobile de nutrition du CHU de Tours, Régis Hankard, s'y est intéressé au fur et à mesure qu'il constatait «de plus en plus de cas d'“obsession du manger sain” chez des patients non atteints d'anorexie, de boulimie ou d'hyperphagie».

Le sujet est complexe par sa nature même. Où placer le curseur entre souci de sa santé et peur panique d'empoisonner son corps? L'orthorexie n'est-elle pas seulement la lubie de quelques maniaques un peu trop consciencieux? «Il serait paradoxal de proposer systématiquement un traitement médical à quelqu'un qui se préoccupe de son alimentation», constate Régis Hankard. Mais face à une personne dont le pouls s'emballe et qui fond en larmes après avoir ingéré une crème glacée, force est de constater qu'un problème existe. «On est vraiment dans le flou sur la solution à adopter», concède le médecin. Une confusion qui pénalise, parfois durement, les patient·es.

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Une absence de traitement

Dans un carton séparé de sa bibliothèque, comme des archives dont elle voudra un jour se débarrasser, Louise possède une dizaine de livres sur la nutrition. Mais depuis qu'elle a cerné le caractère maniaque de son rapport à la nourriture, elle s'est aussi armée d'ouvrages sur les TCA. Résolue à en découdre avec ce qu'elle appelle «sa maladie», elle a consulté son premier psychologue en 2018. Honteuse, elle n'a pas osé lui parler de sa monomanie des légumes cuits sans matière grasse. En l'absence de signes physiques évidents –Louise n'a pas excessivement maigri du fait de l'orthorexie–, lui ne l'a pas devinée. «Les médecins ne s'inquiètent que si ton corps est complètement décharné», souffle-t-elle, amère.

Déçue de la médecine traditionnelle, elle a choisi l'alternative et enchaîne les visites chez les praticien·nes. Sophrologues, naturopathes, professionnel·les de l'hypnose et du reiki, kinésthésistes… elle bute sur le dernier nom, qu'elle ne sait même plus prononcer correctement. «J'ai vu une quarantaine de charlatans», grimace-t-elle. Sans succès.

«La demande de prise en charge pour orthorexie n'est pas suffisamment élevée.»
Un psychiatre d'Amiens

En septembre 2019, elle prend la décision de se faire hospitaliser six semaines dans une clinique d'Amiens spécialisée dans le traitement des TCA. Mais elle se rend vite compte que la prise en charge proposée n'est pas adaptée à son cas. Repas ultra caloriques, pesées bi-hebdomadaires et interdiction d'accéder aux toilettes deux heures après chaque repas font partie du lot: des mesures inutiles pour Louise, qui ne s'affame pas plus qu'elle ne se fait vomir. Elle veut surtout se débarrasser de son rapport obsessionnel à l'alimentation et «recréer un équilibre mental et des réflexes sains». Du côté de la clinique amiénoise, un psychiatre nous explique que «la demande de prise en charge pour orthorexie n'est pas suffisamment élevée» pour adapter les soins au cas particulier de Louise.

Aucun consensus sur une définition

Interrogé au sujet de la mise en place éventuelle d'un plan de soins spécifique en France, le ministère de la Santé n'a pas donné suite à nos questions. À la Haute Autorité de santé (HAS), organe publique indépendant chargé d'émettre des recommandations de politiques de santé et de bonnes pratiques cliniques, on nous explique que l'évaluation du traitement des orthorexiques «n'est pas à l'agenda pour cette année». Le manque de littérature scientifique disponible et l'absence de consensus sur la définition médicale de l'orthorexie font partie des raisons évoquées.

Le psychiatre spécialiste des addictions alimentaires Paul Brunault, du CHU de Tours, confirme cette complexité. «On ne sait pas encore dire si l'orthorexie est un TCA à part entière, au même titre que l'anorexie et la boulimie, ou s'il s'agit plutôt d'une autre dimension de ces pathologies déjà connues, qui viendrait en fait s'y superposer.» Par exemple, chez Louise, l'orthorexie s'additionne à de régulières crises d'hyperphagie, ces impressionnantes pulsions qui l'amènent à dévorer tout ce qu'il y a de mangeable dans son environnement, sans pouvoir se contrôler et jusqu'à s'en rendre malade. C'est ce qui lui est arrivé au réveillon. Conséquence de plusieurs mois de restriction ultra rigide, la crise a duré des jours, avant que Louise ne repasse à un régime extrêmement codifié. Paul Brunault décrit le processus: «On rentre facilement dans un cercle vicieux d'alternance entre périodes d'orthorexie et d'hyperphagie», comme c'est le cas pour Louise.

«Faute de trouver de réponse adaptée à mon problème, il me faut à chaque fois essayer d'autres praticiens.»
Louise, orthorexique

Paradoxalement, «l'orthorexie peut aussi constituer la phase précédant l'anorexie». C'est alors une façon de se restreindre petit à petit, jusqu'à tomber dans la maladie chronique. C'est ce qui est arrivé à Valérie. Une orthorexie de longue haleine –«subie depuis [son] adolescence», avoue-t-elle– a mené cette quinquagénaire à s'enliser dans l'anorexie. Elle a finalement dû se faire hospitaliser dans une clinique lyonnaise, il y a trois mois. Son poids avait atteint un niveau trop bas. Même constat pour la petite Léa* qui, âgée de seulement 10 ans, est suivie par cette même institution. «Au départ, elle ne voulait plus manger que du riz, raconte sa mère. Puis, plus que du riz complet, plus que du riz complet bio…» À force de restrictions et de focalisation sur quelques rares aliments que l'orthorexique considère comme «sains», la perte de poids a suivi de manière inexorable. L'orthorexie est-elle une vraie maladie ou simplement une dimension constituante des TCA en général? La question reste à ce jour irrésolue.

Deux mois après son hospitalisation, qu'elle considère «non concluante», Louise s'apprête à aller consulter un psychiatre. Mais elle est fatiguée d'avance: «C'est toujours la même chose. Comme je ne trouve jamais de réponse adaptée à mon problème, il faut à chaque fois essayer d'autres praticiens.» Et renouer un lien de confiance, réexpliquer sa situation à des médecins qui, parfois, ne connaissent même pas vraiment l'orthorexie. «Ça prend du temps –sans parler du côté financier», lâche celle qui a «perdu le compte» de ses visites médicales.

Accoudée sur les remparts du château d'Angers, Louise inspire un grand coup, les yeux rivés sur l'horizon. Et continue sa quête du remède miracle.

* Le prénom a été changé.

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