Société

Faire ce que l'on aime ne rend pas le travail plus facile (au contraire)

Temps de lecture : 6 min

Quand quelqu'un se plaint de ses conditions de travail, ne lui dites pas: «Tu as de la chance d'être payé·e pour faire ce que tu aimes.»

Une personne passionnée par son métier ose souvent moins se plaindre de sa rémunération ou de sa charge de travail. | Simon Abrams via Unsplash
Une personne passionnée par son métier ose souvent moins se plaindre de sa rémunération ou de sa charge de travail. | Simon Abrams via Unsplash

«Ne te plains pas, tu fais ce que tu aimes!» Si vous faites partie de celles et ceux qui vivent de leur passion, il est probable que vous ayez déjà entendu cette phrase. Une formule d'apparence anodine mais révélatrice d'un a priori très courant.

Et si tout n'était pas si rose au pays des métiers-passion?

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Sois passionné et tais-toi

Suffirait-il de vivre de sa vocation pour être épanoui·e? Empêcher quelqu'un de confier un mal-être professionnel sous prétexte qu'il ou elle est passionné·e ne serait-il pas contre-productif, voire néfaste?

Lorsqu'on a l'opportunité de faire de sa passion un métier, il n'est pas rare de s'attirer les foudres de son entourage si l'on ose se plaindre. C'est le cas de Paul, 32 ans, qui qualifie son travail de programmateur de films de «meilleur métier au monde». «On utilise le prétexte de la passion pour sous-entendre qu'il y a beaucoup de personnes prêtes à prendre ton poste, et te faire te sentir coupable de demander une meilleure rémunération, ou de meilleures conditions de travail», raconte-t-il.

«Il faut être exceptionnellement bon, efficace et compter un nombre immense d'aptitudes.»
Paul, programmateur de films

Dans son microcosme, où les bruits de couloir et les tabous autour du salaire sont monnaie courante, Paul sait qu'il vaut mieux qu'il se contente de ce qu'il a. Et encaisser les commentaires de personnes extérieures à son milieu du type: «Ah t'es chanceux d'être payé pour regarder des films.» Les gens «ne comprennent pas le volume du travail réel que j'exerce», soupire-t-il.

Dans le livre Le travail passionné: l'engagement artistique, politique ou sportif, la professeure en sociologie Marie Buscatto explique que le travail artistique, loin de l'image idéalisée de l'artiste inspiré·e mû·e par sa seule vocation, est fait de discipline, d'efforts, de douleurs, de contraintes individuelles et collectives. «Si la passion guide bien l'implication dans le travail artistique, elle ne doit pas masquer les apprentissages et les difficultés que traversent la plupart des artistes étudié·es.»

Les dérives de la passion

Adorer son emploi est une chose, être à l'abri de toute frustration en est une autre. Selon une enquête de février 2019 menée par les cabinets en ressources humaines BPI Group et de sondage BVA auprès de 1.006 individus, 68% des salarié·es français·es s'estiment satisfait·es de leur équilibre entre vies privée et professionnelle, et 66% le sont des relations avec leur hiérarchie directe et de leur qualité de vie au travail. Pourtant, quasiment deux tiers se disent susceptibles d'être touché·es par le burn-out, ou en ont déjà vécu un.

Pour sa part, Paul fait référence à un phénomène qu'il appelle «le fameux attrait du milieu du cinéma avec un grand C», où «l'exploitation est permise car on donne à l'autel du grand art». Dans son domaine très compétitif, être compétent ne suffit pas. «Il faut être exceptionnellement bon, efficace et compter un nombre immense d'aptitudes: vente de soi, confiance, bonne plume, bon goût, gestion du stress et disponibilité 365 jours par année.»

«Quand je dis “je ne suis pas ou mal payée pour ce que je fais”, on me répond “mais toi c'est ta passion”.»
Cathie, accompagnatrice d'équipes artistiques en Aquitaine

Ne plus quantifier son implication au travail est pourtant un mauvais plan. Les résultats d'une recherche scientifique publiée en 2019 dans la revue Journal of Personal and Social Psychology –que Slate avait déjà évoqués– montrent que la passion au travail légitimerait le fait d'effectuer des heures supplémentaires non rémunérées, voire d'être exploité·e.

«Chaque métier est difficile mais quand je dis “je ne suis pas ou mal payée pour ce que je fais”, on me répond “mais toi c'est ta passion”.» Cathie, accompagnatrice d'équipes artistiques en Aquitaine, est souvent payée au résultat. Un statut d'intermittente qui place la jeune femme dans un rapport constant au chômage. «[Les remarques] viennent de gens qui n'ont pas touché du doigt la complexité du métier: essayer de diffuser du spectacle vivant quand la concurrence est de plus en plus dure et qu'il y a de moins en moins d'argent pour la culture. Ce sont des gens qui ont plutôt eu des salaires réguliers et un métier somme toute facile», dit-elle.

Les coulisses du privilège

La chance revient comme un leitmotiv dans la bouche des passionné·es, chez qui cette impression d'être privilégié·e se développe parfois comme une seconde peau. C'est ce que note Marc Loriol, après des enquêtes pour son livre Le travail passionné: l'engagement artistique, sportif ou politique, menées auprès de diplomates et dans le secteur des musiques actuelles. «Dans ce dernier [secteur], on retrouve souvent le parcours de bénévoles, qui ont fait un certain nombre de sacrifices sans forcément l'avoir vécu comme tel: s'investir beaucoup avec peu de retour. D'où le sentiment de privilège quand ils obtiennent un travail qui leur plaît en étant payés.»

Le sentiment de faire quelque chose d'important participe lui-aussi à ce statut ressenti de privilégié·e. Pourtant, cette sensation d'être utile n'est pas sans contrecoup pour Cathie: «On m'a déjà fait comprendre que ma profession était un choix plutôt qu'une contrainte.» Un constat qui selon elle va de pair avec le milieu artistique, où le produit final n'est pas palpable. «Dès qu'on touche à l'immatériel, on est dans la passion. On suppose que la culture n'est pas essentielle, qu'on pourrait s'en passer.»

«On valorise beaucoup les passionnés obsessifs. On leur rend un non service car il y a un déséquilibre.»
Jacques Forest, professeur en psychologie

Le profil de travailleur ou travailleuse impliqué·e, parfois exploité·e, c'est celui d'un·e passionné·e obsessionnel·le, souvent propice au burn-out, met en garde Jacques Forest, professeur en psychologie à l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Il distingue la passion obsessive de la passion harmonieuse, permettant un équilibre entre les différentes sphères d'une vie. Une approche dualiste de la passion théorisée par Robert J. Vallerand dans Psychologie de la passion. Tandis que les harmonieux et harmonieuses se déconnectent du travail –un détachement psychologique que Jacques Forest nomme les recovery experiences les obsessifs et obsessives pratiquent la rumination, et pensent continuellement au travail.

«On valorise beaucoup les passionnés obsessifs qui ne comptent pas leurs heures. On leur rend un non service car il y a un déséquilibre», explique Jacques Forest. «On devrait récompenser les passionnés harmonieux, équilibrés, parfois moins flamboyants mais qui partent à une heure raisonnable.»

La perception sociale influence donc le rapport que chacun entretient avec sa passion. Selon Marc Loriol, cette distinction entre passion harmonieuse et obsessive a ses limites si on la rabat sur l'individu. «Il n'y a pas de rapport harmonieux ou pathologique à la passion, mais plutôt des formes de régulation de cette passion qui fonctionnent ou sont absentes. Ce ne sont pas les individus qui changent mais plutôt l'histoire du collectif, l'organisation, les rapports entre les individus et la hiérarchie.»

Ce qui nous ramène à l'essence même du mot «passion», ambivalent et problématique,«car il peut donner le sentiment à des personnes qu'elles sont en train de réaliser les accomplissements dont elles ont toujours rêvé, alors que si ceux-ci ne sont pas portés tout au long de la carrière par un étayage social et un accompagnement collectif, elles risquent de ne pas réussir à atteindre leur idéal, en souffrir ou abandonner.»

Un fossé à combler

Sébastien, 30 ans, fondateur d'une distillerie à Montréal, est conscient de l'importance du soutien moral quand on exerce un métier-passion. «Ma principale confidente est ma conjointe, qui me pousse à l'action et me demande si j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour changer la situation. Je suis chanceux», détaille l'entrepreneur.

Pour Marc Loriol, certain·es conjoint·es reconnaissent l'intérêt de faire des sacrifices. «D'autres, surtout des hommes qui gagnent bien leurs vies, ont tendance à considérer que leurs femmes pratiquent une activité d'occupation plus qu'une vocation professionnelle. Ces femmes arrêtent souvent plus tôt leur activité. Certes, elles évitent une éventuelle désillusion, mais une frustration se crée.»

«Les proches peuvent soutenir la motivation tout en permettant d'avoir une sécurité matérielle.»
Marc Loriol, co-auteur du livre Le travail passionné

Marc Loriol relève cette déconnexion entre les conjoint·es des passionné·es et la réalité, en se basant notamment sur une soutenance de thèse sur le parcours des artistes plasticiennes, pour laquelle il a été membre du jury.

Le conjoint qui aide le plus permet de relativiser les difficultés en garantissant quoi qu'il arrive un certain niveau de vie. Son portrait? Souvent celui d'un homme travaillant en dehors du monde de l'art, qui gagne bien sa vie et permet à sa femme de continuer à exercer son activité sans qu'elle n'ait à gagner sa vie avec. Il peut aussi travailler dans le monde de l'art, et ainsi comprendre pourquoi telle exposition n'a pas été prise. «Le rôle des proches est compliqué, mais il peut être de soutenir la motivation tout en permettant d'avoir une sécurité matérielle ou psychologique par rapport aux difficultés ou risques d'échec de la carrière.»

Parler sans tabou de la précarité financière et des réalités de son métier-passion est un premier pas vers plus de transparence. Il permet aussi aux plus jeunes de se faire une réelle idée de tel ou tel travail, de façon plus pragmatique et moins romancée.

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