Égalités / Monde

Nelson Mandela pourrait-il exister aujourd'hui?

Temps de lecture : 4 min

Tout semble l'opposer aux leaders néo-autoritaires qui ont le vent en poupe. À tel point qu'on peut se demander si le prisonnier le plus célèbre, libéré il y a trente ans, aurait été audible de nos jours.

Nelson Mandela à sa première conférence de presse depuis sa sortie de prison, le 12 février 1990 au Cap. | Walter Dhladhla / AFP
Nelson Mandela à sa première conférence de presse depuis sa sortie de prison, le 12 février 1990 au Cap. | Walter Dhladhla / AFP

Il fut le héros de la scène politique des années 1990 comme Poutine, Trump, Erdoğan ou Orbán le sont aujourd'hui, aux yeux de leurs nombreux soutiens. Mais là où Mandela avait fait de la démocratie libérale son étendard, ses successeurs se regroupent sous la bannière des démocratures ou des autocraties illibérales.

Mépris de l'adversaire, menace et chantage, mensonges et réécriture de l'histoire, violation du droit, exaltation de la grandeur nationale, ignorance voire dénonciation des positions adverses, recours à la violence pure si nécessaire. Tels sont le style et les méthodes des héros d'aujourd'hui pour imposer leurs idées et leurs politiques.

Une nouvelle façon de faire de la politique?

On retrouve ces caractéristiques plus ou moins nettement marquées chez tous ces néo-autoritaires qui font la une de l'actualité. Le «plan de paix» de Donald Trump en est l'illustration la plus récente. Voilà un homme, le président américain, qui propose aux Palestiniens sa vision propre, soutenu par une partie des Israéliens, et tente de l'imposer, en promettant des millions de dollars à un peuple qui revendique le droit à disposer de lui-même sans vivre sous la domination de son adversaire (en somme, en échangeant le renoncement du peuple palestinien à la liberté contre de l'argent).

Ce style nouveau n'est-il pas l'expression d'une autre façon de faire de la politique qui se manifeste çà et là, et qui traduit aussi la montée de l'extrême droite ou la poussée de l'affirmation des identités nationales et du communautarisme?

La méthode Trump et consorts n'est évidemment pas un phénomène totalement nouveau. Les relations internationales n'ont jamais été un jardin de roses. Il n'a pas fallu attendre la guerre syrienne pour que le droit international soit bafoué. La résolution 242 votée en 1967 par les Nations unies, par exemple, demandant le «retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés» n'a jamais été appliquée par Israël qui a poursuivi sa politique de colonisation au-delà de la ligne verte. Mais on ne peut manquer d'être frappé par le fait que ce style, souvent très personnalisé, et affirmé avec beaucoup d'assurance, a désormais pignon sur rue. C'est un style qui est souvent à l'opposé de celui qui animait d'autres héros de l'histoire qui ont aussi, à leur époque, post-Guerre froide, dominé l'actualité internationale: Mandela, en premier lieu.

C'est dans le respect de l'adversaire, évitant la polarisation et prônant au contraire la réconciliation entre Noirs et Blancs que le prisonnier le plus célèbre du monde, libéré il y a très exactement trente ans ce 11 février, porta à bout de bras ce long processus qui conduira au démantèlement de l'apartheid et à la fin du pouvoir politique blanc en Afrique du Sud.

La méthode Mandela

Mandela n'était pas un tendre ni un mou. Avant d'être arrêté en 1962, jugé et condamné, il avait recouru à la violence en estimant que c'était la seule voie possible, et jamais il n'a perdu de vue ses objectifs. Il a été confronté à ce défi qu'était l'apartheid, longtemps soutenu par les puissances politiques et financières de premier plan en Afrique du Sud et hors du pays.

Mais son discours et ses méthodes d'action n'ont jamais dérapé vers la facilité ou l'outrance. Vérité, respect de l'autre, souci d'être appuyé par la société civile, respect des principes ont marqué son action, fondée sur un idéal largement partagé: libération nationale et égalité des races en l'occurrence.

Le critère d'efficacité

Écartons tout critère moral ou éthique pour s'en tenir au seul critère d'efficacité. Et comparons les deux méthodes. Pas sûr que la méthode contemporaine soit supérieure. Bien sûr, lorsque la violence pure est utilisée et qu'elle est dominante, elle gagne. L'annexion de la Crimée par la Russie est là pour nous le rappeler. Mais cela ne constitue-t-il pas parfois une victoire à la Pyrrhus, que le long terme mettra à bas? Et pour le reste une efficacité sujette à caution, comme l'illustrent la politique internationale de Donald Trump ou les coups de menton d'Erdoğan, qui bien souvent constituent les prémices d'une marche arrière.

En revanche, la méthode et le style de Nelson Mandela ont été payants: l'apartheid a été vaincu sans violence excessive et une véritable démocratie, fondée sur le droit, a été mise en place; ce qui n'a évidemment pas empêché les déviations que les mécanismes démocratiques instaurés devraient pouvoir combattre.

Moquer le droit-de-l'hommisme

Se pose une question fondamentale: cette inversion des valeurs dans le discours et les méthodes ne risque-t-elle pas d'influencer la société? Ou bien est-elle le résultat d'une profonde évolution de la société politique elle-même? Car on ne peut que redouter le danger des tendances actuelles à oublier ou discréditer le droit et le dialogue. Le ton condescendant souvent utilisé pour moquer le droit-de-l'hommisme est caractéristique de ce que les droits humains sont considérés comme un concept dépassé, alors que l'on peut noter l'affaiblissement de l'État de droit et la montée de l'extrême droite dans beaucoup de pays.

Il n'est pourtant pas incongru de se demander si la Syrie, par exemple, n'aurait pas enterré les droits humains au nom supposé de la realpolitik; ainsi que la France, alors que ces droits étaient souvent perçus comme inhérents à l'identité de notre pays dans le monde. N'importe quel·le journaliste, chercheur ou chercheuse, femme ou homme d'affaires qui a un peu voyagé le sait bien. Lors de la campagne présidentielle, l'un des conseillers les plus proches d'Emmanuel Macron, issu pourtant du monde économique, lui avait recommandé de faire du respect des libertés fondamentales sa différence, sa marque de fabrique. Ce conseiller est vite retourné dans le monde de l'entreprise et il n'est pas sûr qu'Emmanuel Macron ait retenu la leçon, d'autant plus difficile à appliquer alors que ce n'est justement plus Mandela mais Poutine, Trump, Orbán et Erdoğan qui semblent donner le ton.

Le vrai message de Mandela: les moyens déterminent la fin

Or, Mandela est un homme qui, au nom d'un idéal de justice politique et sociale, a pris littéralement en charge la transformation de son pays (même s'il a laissé la difficile question de la redistribution des richesses à ses successeurs) tout en sachant que la fin était déterminée par les moyens utilisés pour l'atteindre. Oui, le choix des moyens détermine aussi la justesse des fins: sinon, ceux-là vous reviennent en boomerang un jour ou l'autre. Et c'est sans doute cela qui fait que le message de Mandela est toujours pertinent. Même s'il est désormais si peu audible.

Newsletters

Avec le coronavirus, un travail du sexe encore plus précarisé

Avec le coronavirus, un travail du sexe encore plus précarisé

Pour les travailleurs et travailleuses du sexe, le Covid-19 prouve qu'il est plus que temps de changer de paradigme et de trouver des alternatives à la répression.

Urgences et confinement: respecter ou pas la loi sur l'IVG?

Urgences et confinement: respecter ou pas la loi sur l'IVG?

Le gouvernement garde le silence face à l'appel de soignant·es et de personnalités politiques qui s'inquiètent du risque qui pèse sur le droit à avorter pendant l'épidémie.

Migration: quand le stigmate change de camp

Migration: quand le stigmate change de camp

Le cas des Européen·nes bloqué·es ou expulsé·es de pays étrangers nous invite à réfléchir au sens profond de la liberté de circulation.

Newsletters