Égalités / Santé

Je suis un homme boulimique et il faut que l'on en parle

Temps de lecture : 8 min

[TRIBUNE] Le corps masculin étant un impensé, comment pourrait-on se rendre littéralement malade pour quelque chose qui n'existe pas?

Imaginer un homme se faire vomir, s'empêcher de manger ou passer une soirée à binger des pizzas est inenvisageable. | ANDI WHISKEY via Unsplash
Imaginer un homme se faire vomir, s'empêcher de manger ou passer une soirée à binger des pizzas est inenvisageable. | ANDI WHISKEY via Unsplash

Je me souviens très bien de la première fois que je me suis fait vomir. J'avais 19 ans, j'étudiais à Brest, j'avais du ventre et toujours pas le corps musclé des mannequins que je voyais chaque mois en couverture de Têtu. Le geste est venu tout seul. Je venais de manger un burger et sans même vraiment y penser, je me suis retrouvé accroupi au-dessus des toilettes de ma cité universitaire, les doigts au fond de la bouche. Le geste était presque naturel, la conclusion logique d'années passées à en vouloir à mon corps d'exister. Je me rappelle très clairement avoir vécu ce moment comme un basculement, un point de non-retour. J'avais découvert la formule magique qui allait me permettre de perdre, enfin, les kilos accumulés pendant mon adolescence.

Au fil des mois qui se sont écoulés après cette première fois, le geste, quasi quotidien, est vite devenu quelque chose auquel je ne pensais jamais. Un repas que je jugeais trop copieux, une soirée passée à engloutir de la nourriture, un coup de déprime ou de stress? La réponse était invariablement la même. Le doigt au fond de la gorge, la tête dans les toilettes et les larmes aux yeux, me faire vomir est vite devenu à la fois un réconfort et une punition. Cette action, pourtant maintes fois répétée, je ne la conscientisais même pas en dehors des quelques mètres carrés des WC. Une fois la chasse d'eau tirée, la porte claquée et mes mains lavées, il n'y avait plus rien pour prouver qu'il s'était passé quelque chose.

La preuve que j'étais en train de sombrer dans la boulimie et l'anorexie, pourtant, était bel et bien là, sous mes yeux. En une année, j'ai perdu un peu plus de vingt kilos. Tous les médecins spécialistes vous le diront: une perte de poids aussi rapide n'est pas bonne pour la santé, elle est même dangereuse. Et pourtant, cette métamorphose spectaculaire, venant de quelqu'un qui avait toujours été un peu rond, a été accueillie par des compliments et des encouragements de mes proches, ami·es comme famille.

Extérieurement j'avais l'air radieux, bien qu'un peu fatigué, mais intérieurement je ne m'en sortais plus. Ces crises de boulimie étaient devenues le moyen de regagner le contrôle sur mon corps qui semblait déterminé à ne faire que gonfler. Une partie de moi s'était sûrement convaincue qu'un homme gay avec du ventre ne pouvait pas exister ou du moins être désirable.

Comprenez que même si j'ai plutôt bien vécu la découverte de ma sexualité à l'adolescence, le faire dans une petite ville bretonne était une expérience solitaire. Mes seuls exemples de mecs gays et bi venaient des séries et des films, œuvres dans lesquelles je ne voyais jamais mon corps. Une fois arrivé à Paris, les corps que je voyais en soirée ou dans les bars gays ne venaient pas contredire mon impression.

L'anorexie et la boulimie ne sont pas des «trucs de filles»

Il m'aura fallu trois ans et la rencontre avec une amie qui m'a confié être anorexique, pour que j'admette que quelque chose ne tournait pas rond. Me définir comme boulimique m'aura pris un an de plus et en parler à mes proches, deux ans. Si je vais beaucoup mieux aujourd'hui, je ne suis pas complètement sorti d'affaire. Les troubles alimentaires, comme de nombreuses maladies mentales, ne disparaissent pas du jour au lendemain. Je n'aurai probablement jamais une relation normale avec mon corps ni avec la nourriture. Les crises ont aussi eu un impact, limité, sur mon corps. Mais je vais mieux. J'ai conscience du problème et de ses causes. Les crises sont devenues rares. Je sais bien, au fond, que je ne suis pas indésirable.

J'ai longtemps essayé de comprendre pourquoi j'avais mis autant de temps à me confier à quelqu'un. Je pense que la réponse tient en une phrase: les hommes ne peuvent pas être victimes de troubles alimentaires. Pour la plupart des gens, l'anorexie et la boulimie sont des «trucs de filles», les hommes étant forcément trop virils pour se soucier de leur propre corps.

J'ai le souvenir d'un psy, que j'avais vu quelques mois après avoir compris qu'il y avait un problème. Après lui avoir mentionné ma perte de poids rapide, il m'avait regardé, presque avec dédain et m'avait posé la question suivante: «Non mais, vous ne vous faites quand même pas vomir?» Répondre oui aurait été inimaginable, alors j'ai dit non.

J'aurais dû pourtant pouvoir lui répondre: «Si.»

Mais pour ce psychologue de fac, comme pour la société dans son ensemble, imaginer un homme se faire vomir, s'empêcher de manger ou passer une soirée à binger des pizzas est inenvisageable. Les expert·es de la masculinité le disent depuis des années, le corps masculin est un impensé. Comment, alors, pourrait-on se rendre littéralement malade pour quelque chose qui n'existe pas? D'autant que la question n'est que très peu abordée par le corps médical.

Il n'existe pas, à ce jour, d'études à ce sujet en France. Les seuls chiffres que l'on trouve viennent du Royaume-Uni et des États-Unis. Les troubles alimentaires affecteraient 10 millions d'hommes outre-Atlantique d'après une étude récente. Une autre, également américaine, note que les hommes gays, bi et les personnes non-binaires ont plus de risques d'être victimes de troubles alimentaires que les hommes hétérosexuels.

Pression normative sur les corps masculins

Autant vous le dire tout de suite, je ne suis pas sociologue ou anthropologue spécialiste de la masculinité. Mais j'observe qu'une pression s'exerce au quotidien sur les corps masculins. Celle-ci est évidemment différente de celle qui s'exerce sur les corps féminins et elle n'est d'ailleurs pas la même chez les hétéros ou chez les gays, chez les hommes cis ou trans et chez les personnes racisées ou blanches. Les pressions et attentes de la société se croisent et s'ajoutent les unes aux autres.

Reste cette question: pourquoi donc un homme hétérosexuel pourrait-il souffrir de troubles alimentaires? Certains doivent certainement souhaiter être le plus fin possible, mais je suis convaincu que pour la plupart, il s'agit plutôt d'être musclé et fort. En Europe, le corps idéal masculin est grand et musclé. Regardez n'importe quel blockbuster des dix dernières années: les corps masculins y sont définis et prennent de la place. Je remarque d'ailleurs que chez les hommes attirés par les femmes, être gros n'est pas forcément un problème du moment que l'on est puissant et fort. Il est frappant de constater que le mot est d'ailleurs même utilisé de façon positive, parfois, pour décrire un homme en surpoids. Pour une femme, l'emploi du même terme est forcément négatif.

Notons d'ailleurs que ces injonctions ne se traduisent pas forcément par de la boulimie ou de l'anorexie. La liste des troubles alimentaires est longue: l'addiction à la prise de produits protéinés, de stéroïdes ou simplement le contrôle incessant de son alimentation peuvent aussi en faire partie. On imagine d'ailleurs bien pourquoi aussi peu d'hommes se confient sur le sujet: être victime de troubles alimentaires, c'est être faible.

Amis hétéros, confiez-vous, parlez à vos proches, parlez-en publiquement si vous le pouvez. Ce n'est qu'en visibilisant que l'on pourra sortir des clichés.

Grossophobie internalisée

Cette pression normative sur le corps s'exprime différemment chez les hommes gays et bi. J'avais eu l'occasion d'explorer le sujet il y a quelques années pour Slate.fr et je reste convaincu qu'il reste d'actualité en 2020: oui, il est encore généralement attendu des hommes attirés par des hommes d'être au minimum mince et au mieux musclé. Les raisons sont multiples et assez peu étudiées, mais il suffit de jeter un coup d'œil aux productions culturelles qui présentent des personnages gays: dans leur grande majorité, ceux-ci sont musclés et jeunes. Cela ne veut pas dire que tous les mecs gays et bi sont anti-gros. Mais à mon sens, il existe bien une mise à l'écart systémique et grossophobe des corps des hommes gays et bi qui ne répondent pas à la norme.

J'en sais quelque chose, même si je ne suis pas gros et ne prétendrais pas être victime de grossophobie. J'ai un corps qui doit se rapprocher de celui de l'Européen moyen. C'est-à-dire un peu mou par endroits, mais globalement en forme.

Lors de la publication de l'enquête, une partie des lecteurs l'avaient assez mal reçue. Certains m'avaient affirmé que la communauté gay était passée à autre chose. D'autres que mon enquête n'était qu'un ramassis de clichés.

À l'époque je n'ai rien dit, mais lire chaque commentaire qui rejetait les conclusions de l'article était comme prendre une claque qui niait mon ressenti. Encore heureux qu'il existe des gens bienveillants qui rejettent la norme et célèbrent tous les corps. Mais je vois aussi le refus d'accueillir la parole, ma parole, de la part d'un grand nombre de mecs gays et bi, comme révélateur d'un problème profond.

Je vous lis, je vous écoute, je vous vois parler de vos corps, aller à la salle, dire que vous n'êtes pas beach-ready. Je vous entends me raconter que vous avez du poids à perdre alors que vous pesez 69 kilos pour 1m85. Croyez-moi, j'ai bien intégré certains commentaires qui expliquaient qu'il n'y avait plus aucun problème dans la communauté, que le problème venait donc de moi-même.

Comment vous pensez que je me suis senti?

J'ai douté, je me suis à nouveau demandé si le problème venait de moi. Je me suis rappelé de la fois où un ex m'a regardé dans les yeux et m'a dit, sur le même ton que celui avec lequel on annonce que l'on va acheter du pain, «je ne serais pas sorti avec toi si tu avais encore tes vingt kilos en trop». J'ai repensé aux quelques fois où un plan cul a regardé mon corps d'un air déçu ou à cette fois où un date m'a dit qu'il fallait que je me mette au sport pour devenir «healthy». Peu importe que je me sache sportif et que ma médecin traitante me considère comme en parfaite santé, j'ai compris que j'étais trop gros et que mon ventre mou devait être caché et transformé.

Et puis j'ai mis un doigt au fond de ma gorge.

Je suis en colère. Parce que cela ne suffit pas de dire que tous les types de physiques sont désormais acceptés dans la communauté gay. Si le racisme et le classime continuent d'y exister, je ne vois pas pourquoi la grossophie n'y trouverait pas sa place non plus. Quelle blague, d'ailleurs, d'avoir entendu la nouvelle direction de Têtu annoncer que l'on verrait des corps plus variés lors de la relance du magazine gay en 2018. Résultat? En une, exit les mecs bodybuildés, bonjour les jeunes hommes un peu moins musclés et fins. Soit pile ce qui est dans la tendance (je pense à toi, Timothée Chalamet). On trouve bien, de temps en temps, des corps un peu plus ronds dans les pages intérieures du magazine. Mais ça n'est pas suffisant. D'autant que quand ils existent, ces hommes gros ou ronds ne sont généralement pas sexualisés, considérés au mieux que comme un comic relief.

Sam Smith, mon héros

Pourtant, je suis convaincu que l'on peut mieux faire, collectivement. C'est déjà un peu le cas. Certain·es s'attachent, par des projets, à montrer la diversité des corps masculins dans la communauté LGBT+. Et puis il y a aussi Sam Smith, chanteur britannique, ouvertement gay qui a également faire son coming out non binaire et s'est récemment exprimé sur sa relation compliqué avec son corps. Depuis, iel s'affiche comme iel est, avec son joli corps potelé, sur les réseaux sociaux. Sexy et sans aucune honte, Sam n'a jamais eu l'air aussi rayonnant. Qu'est-ce que j'aurais donné pour voir ce genre de photo dans les pages de Têtu lorsque j'étais adolescent...

Hommes hétéros ou homos, il est temps que nous réalisions que nous n'échappons pas aux pressions normatives sur nos corps. Je ne peux pas me résoudre à ce que la majorité d'entre nous passions nos vies à être insatisfaits de notre apparence, sans que l'on cherche à en comprendre les raisons.

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