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Dans l'Amérique de Trump, la loi c'est pour les pigeons

Temps de lecture : 5 min

Nous savions que Donald Trump refuserait d'assumer la responsabilité de ses actes et ferait fi de la justice. Il avait prévenu.

Donald Trump lors de son discours sur l'état de l'Union, le 4 février 2020. | Olivier Douliery / AFP
Donald Trump lors de son discours sur l'état de l'Union, le 4 février 2020. | Olivier Douliery / AFP

Obéir à la loi, c'est bon pour les pigeons: voilà ce qu'a été le credo de Donald Trump tout au long de sa vie personnelle et entrepreneuriale.

James Zirin, dans son superbe livre Plaintiff in Chief, fait la chronique des 3.500 procès dans lesquels Trump a été impliqué, où reviennent sans cesse des tactiques d'attaque privilégiant la politique de la terre brûlée, ponctuées de «retards délibérés, de contre-attaques, d'obstructions, d'évitements, de confusions, de menaces de ruine et d'invocation du secret professionnel à tour de bras, afin d'éviter d'avoir à rendre des comptes».

Aucun garde-fou

Ces trucs lui ont été enseignés par le célèbre Roy Cohn et lui ont largement servi à éviter d'assumer ses responsabilités devant la justice pendant toute sa carrière d'homme d'affaires.

Il se trouve que ce sont les mêmes trucs que Trump a utilisés pendant sa campagne, et plus tard à la Maison-Blanche. Selon James Zirin, c'était là une nouvelle approche périlleuse pour un président: «Trump est très différent. Son instinct procédurier, son abus des procédures légales, non pas pour que justice soit faite mais pour gagner de l'influence, ses déclarations et sa conduite mesquines, ses demandes de dédommagement exagérées, ses nombreux mensonges, exagérations et atermoiements, sa volonté d'attaquer en justice, d'insulter ou de rejeter même ceux qui lui ont rendu service au passage, tout cela est anormal, d'où qu'on se place.»

Quel paradoxe que le pays le plus procédurier au monde –un pays dont les textes fondateurs ont largement été écrits par des juristes et dont la boussole constitutionnelle a longtemps été incarnée par les contraintes de la loi– ait élu un homme qui a passé la majeure partie de sa vie à créer un système à deux vitesses, dans lequel certains hommes sont tenus d'obéir à la loi et d'autres en sont dispensés.

Nous savions longtemps avant son élection que Donald Trump ne serait soumis ni à la lettre de la loi, ni aux règles d'un système qui dépend de l'équilibre des pouvoirs. Il avait prévenu.

«Trump a déployé toutes ses stratégies pour nous montrer que pour les élites, la loi n'est au pire qu'un désagrément.»

Pendant la campagne pour l'élection présidentielle de 2016, Trump avait évoqué la possibilité de torturer les familles des ennemis du pays, de réécrire les lois sur la diffamation et d'interdire l'entrée aux États-Unis de certaines personnes en fonction de leur religion.

Certes, à l'époque, cela semblait relever de l'exagération et pouvait passer pour de la langue de bois électorale. Même lorsque quelques-unes de ses idées ont été traduites en actes, notamment le Muslim ban et la séparation des familles, même lorsque les règles sur le népotisme, la prise d'intérêt et la confidentialité ont été balayées d'un revers de manche, on se disait encore qu'un pays fondé sur le droit allait trouver quelque garde-fou.

Mais non. Comme nous l'a promis James Zirin, Trump a déployé toutes ses stratégies à la Roy Cohn pour nous montrer que la loi, c'est bon pour les pigeons, et que pour les élites, elle n'est au pire qu'un désagrément, un truc dont on se sort à l'aide d'un escadron d'avocats bien payés, en terrorisant ses adversaires et les témoins, en mentant sans relâche et sans vergogne et en criant victoire même quand on a perdu.

Aucune surprise

Il ne devrait surprendre personne que Donald Trump ait mis ces tactiques en œuvre en tant que candidat, en tant que président et en tant qu'objet d'une enquête en destitution.

Les arguments juridiques qu'il a évoqués pendant toute la procédure, selon lesquels il devait bénéficier d'une «immunité absolue» vis-à-vis de l'enquête, qu'il ne pouvait être destitué pour avoir commis des crimes et que seuls des crimes dans le sens littéral du terme pouvaient justifier une destitution, et non les «high crimes and misdemeanors», «crimes et méfaits de haute gravité», comme l'avaient voulu les auteurs de la Constitution, tout cela était du Roy Cohn tout craché.

Tout comme l'était le raisonnement d'Alan Dershowitz, pour qui si le président estimait que son interférence dans les élections était dans l'intérêt de la république, elle n'était ni illégale, ni susceptible de donner lieu à une destitution.

Que le Sénat et le ministère de la Justice l'aient aidé à ne pas assumer la responsabilité de ses actes ou que Pat Cipollone, Alan Dershowitz et Ken Starr, avocats à la Maison-Blanche, aient fait office de mini-Roy Cohn ne devrait surprendre personne.

Le fait que le «procès» n'en ait pas été un, que les juré·es n'aient pas été des juré·es ou qu'un nombre conséquent aient voté l'acquittement tout en reconnaissant que Trump avait bien fait ce qu'il continue de nier avoir fait non plus.


Donald Trump à la Maison-Blanche, le 6 février 2020. | Drew Angerer Getty Image North America / AFP

Que personne ne s'étonne qu'à l'issue de quelque 3.500 procès, Trump conclut qu'il est en effet au-dessus des lois, que le respect du droit, c'est bon pour les gogos, et qu'il peut tout à fait détourner la machine juridique de sa fonction première pour enquêter, harceler et punir les lanceurs d'alerte, les témoins et toutes les personnes qui ont voulu lui mettre des bâtons dans les roues.

À ce stade, la loi ne sera plus seulement ce truc qui ne s'applique qu'aux pigeons et aux losers, mais aussi un instrument pouvant servir à éliminer celles et ceux qui voulaient la justice. Et qui s'étonnera si après avoir sollicité une interférence étrangère dans les élections et avoir été acquitté pour cela, ce président utilise la formidable puissance de son ministère de la Justice pour manipuler les élections de 2020 et remettre en question les résultats de ladite élection devant les tribunaux?

Aucun compte à rendre

Nous pouvons débattre de la sagesse d'Adam Schiff et de Nancy Pelosi, du déroulé de l'enquête et du procès en destitution –est-ce qu'il aurait fallu qu'ils ratissent plus large, qu'ils durent plus longtemps ou qu'ils s'appuient sur des décisions de justice qui n'ont jamais vu le jour?–, mais nous pouvons espérer nous accorder sur le fait que les deux Démocrates ont essayé d'utiliser à la fois les procédures légales et des arguments de droit pour montrer que lorsqu'un président abuse des pouvoir de sa charge et se refuse à rendre des comptes, il faut faire quelque chose.

Ils ont essayé de prouver que la loi n'est pas seulement faite pour punir les demandeurs d'asile coincés au Mexique ou les hommes noirs en prison, mais qu'elle doit s'appliquer à tout le monde, même aux riches et même aux gens convaincus qu'elle ne les concerne pas parce qu'ils sont toujours passés à travers les mailles du filet.

Donald Trump a mis dans la balance une carrière d'entrepreneur de plusieurs dizaines d'années en pariant sur le fait que si vous êtes riche, célèbre, impertinent et impénitent, la loi va vous laisser faire. Il a fait le même pari avec sa présidence.

Les personnes qui dans le camp républicain déplorent la mort de «l'unité» en ce jour d'acquittement feraient bien de se rappeler que cette nation fut un jour unie autour de l'espoir que la loi était la même pour tout le monde et de se rendre compte qu'à l'avenir, elle sera divisée autour de la certitude que certains individus n'ont pas à répondre de leurs actes devant les tribunaux ou la Constitution. Leur président n'a de comptes à rendre à personne. C'est nous, dorénavant, qui aurons à lui rendre des comptes.

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