Société

«J'avais l'intention de tuer quelqu'un et là c'était l'opportunité»

Temps de lecture : 6 min

Aux abords d'un lycée, un pique-nique en forêt, deux camarades, deux coups de couteau «pour rigoler».

Jason aperçoit une fille aux cheveux roses suivant Baptiste, couteau à la main et «rictus malsain». | Frank Busch via Unsplash
Jason aperçoit une fille aux cheveux roses suivant Baptiste, couteau à la main et «rictus malsain». | Frank Busch via Unsplash

Huit mois avant les faits, c'était au moment de la rentrée scolaire, Marie* a commencé à s'enfermer dans sa chambre. Allongée sur son lit, elle se fichait bien de vivre ou de mourir.

Son frère, Victor*, dix mois de plus qu'elle, est celui «qui a des facilités». Marie persévère et travaille deux fois plus dur pour avoir des bonnes notes. Au lycée Costebelle de Hyères, où elle habite, elle n'a pas vraiment d'amis. Elle n'en veut pas, l'attachement n'engendre que déception. La mère de Marie pleure beaucoup. Ses parents se disputent sans cesse. Marie aimerait qu'ils divorcent. Ils veulent se donner une seconde chance. Alors elle se met à détester son père, et les cauchemars du commun des mortels peuplent ses rêves.

Le problème quand on a 17 ans, c'est que toute attitude étrange est considérée comme normale.

Marie passe son temps à lire des récits sur des tueurs en série, à regarder des vidéos gore et à fumer du cannabis. Dans un petit sachet en plastique rangé dans sa chambre, elle garde un chapelet, une balle de 22 Long Rifle et un petit couteau suisse. Sur son bureau, un carnet à spirales griffonné de dessins morbides. Dedans, il est écrit: «Il n'y a qu'une chose qui me fasse vraiment quelque chose, c'est le sang.» Marie collectionne les couteaux, comme son père, et comme sa grand-mère avant lui.

Elle a l'impression de ne plus rien ressentir.

Le lundi 29 mai 2017, aux abords de leur lycée, Johanne et Jason, 17 et 18 ans, aperçoivent une silhouette sortir du bois et tituber sur la route. C'est Baptiste*, un autre élève de 18 ans. Ils pensent d'abord qu'il est «bourré». Jason plisse les yeux. Il voit le t-shirt de Baptiste relevé, et le sang. Quelque chose ne va pas. Johanne et Jason courent à sa rencontre. Baptiste s'effondre.

Jason aperçoit une fille aux cheveux roses suivant Baptiste. Marie. Un couteau à la main et un «rictus malsain», elle marche calmement à leur rencontre. Jason lui intime d'arrêter ses conneries, de jeter le couteau. Marie s'exécute. Elle reste à côté d'eux, «vraiment sereine», notera Johanne. Cette dernière lui demande pourquoi elle a fait ça. Marie lui répond, froidement: «Parce que j'en avais envie.»

À l'arrivée des secours, Baptiste saigne énormément. Plongé dans un coma artificiel durant deux jours, il en passera huit à l'hôpital, suivis de trente jours de soins à domicile.

En pleine période de bac, Baptiste ne passe pas les examens. Il est confiné chez lui. Les enquêteurs lui rendent visite. Il leur raconte.

Tout à coup, un coup

Ce lundi 29 mai 2017, à l'heure du déjeuner, Baptiste, Marie et une amie à eux pique-niquaient dans la forêt jouxtant le lycée Costebelle. L'amie, qui avait cours à 13 heures, les quitta. Baptiste et Marie se mirent à parler de tout et de rien, mais surtout de musique. Les cours allaient bientôt reprendre. Tout en discutant, Baptiste se leva pour attraper une feuille sur une branche d'arbre. D'un coup, une vive douleur lui parcourut l'épaule droite. Quand il se retourna, Marie le fixait. Elle avait «un petit rictus, un peu joyeuse, un peu comme d'habitude quand on passe des moments sympas ensemble». Baptiste lui demanda: «Qu'est-ce que tu fais?» Il n'avait pas compris tout de suite. Il pensait que Marie l'avait frappé avec le manche de son couteau. Il savait qu'elle gardait des couteaux dans son sac à dos.

«Mais t'inquiète pas, c'est pour rigoler», répondit Marie, enjouée.

Avant de lui planter un deuxième coup de couteau. Dans le ventre.

Tandis qu'elle faisait un pas en arrière pour l'observer, Baptiste s'enfuit. Il lui fallait sortir de la forêt de Costebelle, trouver quelqu'un pour l'aider. Dans son dos, la voix de Marie parvenait encore à ses oreilles: «Reviens, c'est pour rigoler!» En voyant Johanne et Jason, Baptiste se laissa tomber contre l'asphalte de la route, épuisé par l'hémorragie.

Il n'aurait jamais cru Marie capable de lui faire ça. Ils étaient bons camarades de classe. Pas vraiment amis, mais tout de même ils s'entendaient bien. Ils déjeunaient presque tous les jours ensemble. Baptiste ne voyait pas ce qu'il avait pu faire pour provoquer un tel geste. À la CPE du lycée, venue la prendre en charge le temps que la police arrive, Marie confia qu'elle voulait faire ça depuis longtemps. Tuer quelqu'un. Elle voulait ressentir quelque chose. Elle avait besoin de ressentir quelque chose.

«S'il meurt, c'est un peu dommageable pour moi car j'aurai une plus grande peine.»
Marie

Le soir même, ce 29 mai 2017, Marie est placée en garde à vue. Elle confirme les dires de Baptiste: elle n'a rien à lui reprocher. C'est arrivé comme ça, dans la forêt du lycée de Costebelle, comme une occasion qui se présente. Dans le procès-verbal, les enquêteurs consignent les mots de l'adolescente: «J'avais l'intention de tuer quelqu'un et là c'était l'opportunité.» Puis: «Ben si j'avais été avec quelqu'un d'autre seule dans la forêt... ça aurait été cette personne.» Marie ne regrette rien, si ce n'est de s'en être prise à Baptiste car «il ne le méritait pas». Pour ce qui est de l'acte en lui-même, elle admet avoir ressenti de l'excitation; au deuxième coup de couteau, en avoir été «euphorique». «J'ai bien aimé», résume-t-elle.

Dans le bureau des enquêteurs, un expert psychiatre l'interroge à son tour. Il est mal à l'aise. Questionnée à propos de Baptiste sur son lit d'hôpital, la jeune fille, cheveux roses et visage poupin, déclare: «S'il meurt, c'est un peu dommageable pour moi car j'aurai une plus grande peine.»

L'expert note dans son rapport que la froideur de Marie devra être approfondie d'un point de vue clinique.

Tristesse enfantine, rage adolescente

Deux jours plus tard, Marie est emmenée devant le magistrat instructeur. Elle lui explique avoir «tout le temps la rage». Donner des coups de couteau lui a permis de ressentir «autre chose que de la rage, peut-être de la joie en déferlant [sa] rage». Elle trouve le sang beau: «Ça a une belle couleur.»

Face au juge, Marie raconte la tristesse qui l'a envahie quand elle a eu 13 ans. Elle en avait fait une tentative de suicide. Pas tant pour mourir que pour ne «plus vivre». L'année suivante, elle s'est mise à collectionner les couteaux. Ce qu'elle ressent, en réalité, c'est de la pitié vis-à-vis de sa mère et de la haine vis-à-vis de son père. Elle pense que ce qui est arrivé, c'est que toute cette tristesse enfantine s'est muée en rage.

Pour la première fois, devant le magistrat instructeur, Marie dit regretter son geste. Elle est consciente d'avoir fait souffrir Baptiste, de lui avoir causé beaucoup de mal.

Victor, son frère aîné, ne croit pas que Marie ne ressente rien. Depuis son départ de la maison pour ses études, elle prenait des nouvelles de lui.

«Cette rencontre avec la cruauté sans limite s'est faite en solitaire. Sans mots. Sans mise à distance.»
Rapport d'expertise psychiatrique

Ses différents livres concernant les serial killers perquisitionnés dans sa chambre, Marie se justifie: ils devaient lui permettre de comprendre. À ses parents, elle avait dit que c'était parce qu'elle souhaitait faire des études de psychologie. En elle-même, elle cherchait à savoir si elle était comme eux. Mais son enfance avait été bien plus heureuse que celle de la majorité des tueurs en série. Les troubles psychopathiques, sociopathiques et schizophrènes semblaient loin de ses problèmes. Elle, elle se sentait surtout abandonnée. Par son père, par son frère et, autrefois, par ses amis.

Dans le secret de sa chambre, abreuvée de vidéos gore et de ses propres ressentiments, Marie aurait atteint, selon un expert psychiatre, un état «paroxystique».

«Cette rencontre avec la cruauté sans limite s'est faite en solitaire. Sans mots. Sans mise à distance dans l'après-coup. Marie s'est vue ainsi infiltrée de mécanismes primaires», conclut un rapport.

En 2017, Marie a passé son bac aux Baumettes –la maison d'arrêt de Marseille. Baptiste, lui, attendra les épreuves de septembre. Il ne retrouvera jamais la sensibilité de sa jambe droite.

Marie a insisté auprès des enquêteurs, avant de le répéter au magistrat instructeur: elle aurait pu tuer Baptiste. Au lieu de ça, elle lui a conseillé deux fois de se sauver: «Je lui ai dit de partir... que je le laissais en vie.» Baptiste se souvient du sourire de Marie lui demandant deux fois de rester. Et puis d'un détail, furtif: quand elle le regardait, un instant, il eut l'impression qu'elle était «un peu perdue». Depuis, il n'a plus le même rapport aux autres.

Cette semaine, Marie a été condamnée par la cour d'assises du Var, à Draguignan, à dix ans de réclusion criminelle et cinq ans de suivi socio-judiciaire.

* Le prénom a été changé.

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