Culture

«BoJack Horseman», seule série à s'être améliorée d'un bout à l'autre

Temps de lecture : 10 min

Pendant six saisons, la série a brillé par son humour, son intelligence et sa créativité.

Avec la dernière saison de «BoJack Horseman», une ère se termine. | Capture d'écran via YouTube
Avec la dernière saison de «BoJack Horseman», une ère se termine. | Capture d'écran via YouTube

Attention: cet article a été écrit pour un public ayant, idéalement, vu l'intégralité de la série BoJack Horseman.

«Parfois, la vie est dégueulasse, et tu continues à vivre.» Sans le contexte, ça sonne un peu péremptoire, mais ce sont les derniers mots de la série animée BoJack Horseman, diffusée de 2014 à 2020 sur Netflix. C'est aussi une mort symbolique pour le réseau qui l'héberge: après BoJack, il n'y a plus de série originale du Netflix originel. Ce sont une façon de faire et une liberté créative qui s'en vont avec.



Pour en apprendre plus sur le générique et sa composition, un épisode du podcast Song Exploder y est consacré.

Cette fiction anthropomorphique d'animation (pour adultes, faut-il vraiment le rappeler?) dépassait thématiquement le «cheval dépressif à Hollywood» –en substance le pitch qu'a reçu Netflix.

C'est un monument d'écriture et de cohérence qui vient de se conclure. La série a une propriété unique: on peut arguer que, sur six saisons, BoJack Horseman est la seule qui ne fait que s'améliorer.

Pour des durées similaires, même des mastodontes tels que Six Feet Under ou Oz ont eu des moments de faiblesse. La série de Raphael Bob-Waksberg est partie du «pas mal +» pour atteindre des sommets et ne jamais redescendre: pour ses personnages, son humour, sa grande intelligence et sa capacité à être topique sans jamais vraiment se planter. Des sites de recueils d'avis comme IMDB ou Rating Graph souscrivent à cette théorie.



Les notes du public sur le site Rating Graph, attestant d'une évolution critique constante. | Capture écran de Rating Graph

Un cheval troublé de plus

Mais pour comprendre le succès à rebours de BoJack Horseman, il faut le resituer dans un contexte médiatique. Né dans les années 2010, il trouve son terreau dans la décennie précédente, où se sont enchaînés les personnages principaux masculins à problèmes. Ils sont névrosés, antihéros, impossible à aimer.

Mad Men, Archer ou Breaking Bad ont posé les fondations d'un pitch gravitant autour d'un cheval dépressif et acteur rincé. Ce dernier peine à oublier le tournage de la sitcom neuneu Galipettes en famille, summum de sa carrière et rare moment heureux de sa vie. Il souffre de solitude, mais son attitude toxique est une bonne piste pour expliquer cet état de fait.

Autour de lui gravitent quatre personnages hauts en couleur: Mister Peanutbutter, chien con comme ses pieds mais d'un optimisme infini. Diane, trentenaire et autrice un peu paumée. Princess Carolyn, une chatte agent hypercompétente. Et Todd, un jeune homme dont l'unique talent est de se retrouver malgré lui à des postes bizarrement importants.

Ce casting est issu de l'imagination de Raphael Bob-Waksberg et de l'autrice et illustratrice Lisa Hanawalt, qui proposent une sitcom à Netflix, alors en recherche de son catalogue de lancement. Elle devient la première série originale du réseau.

Nous sommes en 2013 et toutes les fictions animées cultes sont au mieux drôles, un peu cyniques ou trash. Si elle a été pitchée comme un show coloré et piquant, BoJack Horseman est surtout triste. Pas mélancolique: triste.


Extrait de «The Showstopper», saison 5. | Capture écran Netflix

Il est d'usage de parler de comédie dramatique. Ici, on nage en plein drame avec des touches d'humour. Dans le fond, c'est l'histoire d'un homme au comportement destructeur, se battant contre la dépression.

Et dans son ensemble, la série atteint des sommets de noirceur inégalés –cette promesse de sitcom est en fait un cheval de Troie pour un commentaire renseigné sur Hollywood, et y faire évoluer des intrigues parfois loufoques, parfois drôles, parfois tristes en diable. Un mille-feuille très travaillé qui provoque de nombreux métacommentaires, par exemple sur TvTropes ou Reddit.

La série BoJack Horseman a plusieurs particularités. Si, à son début, il faut s'habituer à son graphisme un peu Tom-Tom et Nana, la série se permet régulièrement de changer de registre d'animation pour illustrer ses figures de style.

Elle est un commentaire pétri d'acuité sur l'industrie du divertissement et évoque des sujets crus, sociétaux et sensibles. L'avortement, les médias, #MeToo, la dépression et les soins idoines, la solitude, et les sentiments entre les gens de bon aloi, dans tout ce qu'ils ont de variés et complexes.


«[Pour parler du droit des femmes], nous avons réuni un panel d'hommes blancs en nœud papillon pour débattre.» Extrait de «Brrap Brrap Pew Pew», saison 3. | Capture écran Netflix

Elle est drôle quand elle veut être drôle, ou triste, introspective. Ses dialogues sont particulièrement travaillés –et tout est une amorce pour une blague ultérieure, ce qui donne à la série une grande cohérence d'ensemble.

Jamais vulgaire, BoJack Horseman lâche un unique «fuck» annuel en guise de joker. L'humour est multidimensionnel, très visuelpas que des gags animaliers, omniprésents mais jamais prescriptifs–, mais aussi langagier et fort dépendant à la langue anglaise. La VF est bonne d'un bout à l'autre, mais c'est se garantir quelques perditions. De nombreuses vannes intraduisibles, souvent liées à l'actualité médiatique américaine, passent à l'as.



Oups! Petit exemple de carambolage entre traductions dans «The Lightbulb Episode». | Capture écran Netflix

La première saison de BoJack Horseman est freinée par des réflexes sitcomesques et des situations trop aléatoires et pas toujours très bien connectées.

Parfois, tout marche, et «Say Anything», le premier épisode sur Princess Carolyn, impeccable d'un bout à l'autre, fait enfin démarrer cette saga. Sa fluidité est exemplaire, comme sa chute –ce sera la première occurrence d'une longue série d'épisodes sachant cultiver l'art de la conclusion, comme de rares showrunners à la Joss Whedon ou Vince Gilligan savent vraiment le faire.

L'ensemble décolle à peine du moyen, l'humour trop «je cite des stars et des trucs au hasard», mais quand elle brille, elle ne le fait pas à moitié. La deuxième saison, fadée de vannes oulipiennes (l'incroyable Vincent Adultman!) est un cran meilleure, mais l'intrigue n'avance pas beaucoup.

À partir de ce point, chaque saison possède son arc narratif bien défini auquel les personnages vont systématiquement graviter. Et avec la troisième, ça décolle sec. Des épisodes-concepts arrivent, prennent des noms et bottent des fesses. Qui a pu oublier «Fish Out of Water», effort muet et aquatique nommé au festival d'animation d'Annecy? Et la qualité d'écriture monte d'un cran.

Le showrunner en train d'argumenter en faveur de son futur épisode muet.

Bientôt, la table des scénaristes sera paritaire. Dans les deux saisons suivantes, presque tous les épisodes sont construits autour d'un concept précis.

«Stupid Piece of Sh*t» explique simplement l'un des effets de la dépression. «Ruthie» raconte l'abominable journée de Princess Carolyn, tout en employant une illusion narrative maligne. «Free Churro» est un monologue d'une demi-heure, véritable performance de Will Arnett. «INT SUB» mêle fiction et fiction dans la fiction pour forcer un personnage à faire sa thérapie. «Mr Peanutbutter's Boos» explique comment le même homme pose les graines de la fin de ses quatre mariages différents via le prisme de quatre fêtes d'Halloween.

«Mr Peanutbutter Boos», où comment faire un épisode-concept tout en faisant avancer l'intrigue et expliquer la psyché de ses personnages. | Capture écran Netflix

Il est difficile de ne pas citer la moitié des épisodes, tant ils sont remplis d'idées, loin des clichés de sitcoms qui durent trop longtemps.

C'est le plus grand paradoxe du show: la série est toujours un peu plus intéressante sans son cheval titulaire qui a parfois tendance à l'enfoncer. Narrativement parlant, BoJack est trop coincé dans son cycle de rechutes, donc dans sa redondance, au milieu de personnages qui évoluent. Mais, eh, c'est le principe de la dépression.

Tout ce qui entoure Todd souffre un peu du même syndrome, mais ce personnage est un levier comique et créatif souvent efficace. Il devient par exemple directeur publicitaire pour QuelleHeureEstIl.com, réseau de VOD qui coulera à cause des agissements de son président Henry le robot-sexe. Quelles étaient les chances qu'il finisse par molester quelqu'un?

Saison poisseuse et responsable

Mais alors: Bojack Horseman est-elle la seule série qui, sur six saisons, n'a fait que s'améliorer? C'est un grand oui pour les cinq premières. Et la dernière n'est pas dénuée de moments de bravoure. On y trouve notamment:

«Intermediate Scene Study w/ BoJack Horseman»: un épisode-concept pour montrer la reconversion du personnage titulaire et prouver que oui, enfin! BoJack a changé, et est un prof de fac heureux et compétent. C'est fait avec la malice propre à la série, mais aussi pour installer son arc final où BoJack s'apprête à commencer à payer pour ses actes toxiques.

«Good Damage»: petit retour en arrière diégétique pour nous concentrer sur Diane, sa dépression et son incapacité à écrire ses mémoires. Cette angoisse de la page blanche est une nouvelle excuse pour faire joujou avec l'animation et se faire confronter les styles en explorant la psyché de Diane. C'est un excellent exemple de la meilleure philosophie de storytelling, «montrer plutôt que raconter», qui brille par ses détails, notamment autour des antidépresseurs et de leurs bons et mauvais effets. (Pas besoin d'être médecin pour vous dire qu'il est particulièrement néfaste d'arrêter net un tel traitement.)


«Good Damage», l'un des quelques exemples où la série utilise à fond le medium animation. | Capture écran Netflix

«Xerox of a Xerox»: acculé, BoJack se justifie à la télévision. Il en sort plus populaire. Ivre de notoriété et contre l'avis de sa script doctor, il en fait une deuxième, où il sera cette fois confronté aux nombreuses contradictions de son récit. Une analyse de la capacité aléatoire des médias et du grand public à oublier ou pas des actes indéfendables s'ils sont avoués avec mollesse, atours et contrition. Ce n'est pas tout à fait la même chose, mais cette intrigue résonne avec l'idée ce que l'on peut penser de la cancel culture.


«Pour résumer: vous avez couché avec elle quand elle était sous influence, et vous l'avez droguée au point de la tuer quand elle était sobre. Vous avez voulu couvrir vos arrières et avez attendu dix-sept minutes pour appeler les secours qui auraient pu la sauver. Et vous pensez n'avoir aucun pouvoir sur les femmes?» | Capture écran Netflix

«Angela» et «The Horny Unicorn» agissent comme un diptyque. La série entame ce que House Of Cards n'a jamais pu faire: elle rend des comptes. Les actions de BoJack ont enfin des conséquences sur de multiples aspects de sa vie, et on va bientôt lui retirer tout ce qui le définit. En parallèle, de nombreuses intrigues secondaires et au long cours trouvent enfin une conclusion.

«The View from Halfway Down»: pour la sixième fois, l'avant-dernier épisode de la saison est un coup de poing. Celui-là est dantesque. Dans un terreau onirique –dont on devine très vite les tenants– sont évoqués des sujets sombrissimes. La mort, la peur qui va avec, le nihilisme de l'après, les potentiels regrets que vivent, dans leurs derniers instants, ceux qui mettent fin à leurs jours. L'épisode enchaîne des symboles qui se mêlent à des références subtiles au passé de la série. Des personnages discutent, évoquent leurs hauts et leurs bas, font un ultime tour de scène et s'en vont à jamais. Difficile de faire plus crépusculaire. C'est un moment de télévision terrifiant, qui angoissera toute âme censée, surtout si elle partage le destin de ces personnages depuis le début. C'est probablement le cas.

C'est peut-être la vidéo du catalogue Netflix qui profite le moins de ces satanées six secondes pour annuler le passage automatique au suivant.


Extrait de «The View From Halfway Down», qui pourrait influencer la fiction sérielle à venir, ni plus, ni moins. | Capture écran Netflix

«Nice While It Lasted»: vient la difficulté de conclure une série, sur laquelle de nombreux showrunners se sont cassé les dents. D'aucuns pourraient comparer cette fin à celle de Mad Men. Cette ultime demi-heure permet de montrer quatre conversations distinctes qui déroulent comment ces cinq personnages ont évolué. Elles sont toutes cohérentes, réalistes, sans concessions et un peu rudes: des gens arrivent puis sortent de vos vies, et c'est normal. Bojack Horseman se conclut sur un silence gêné, une «prise» qui flotte longtemps mais pas trop, et sur «Mister Blue» de Catherine Feeny.

En progrès constant, mais avec un peu de chance

Ces derniers épisodes sont, indubitablement, moins drôles. Ils sont plus lents, porteurs d'une angoisse intestinale qui ne s'en va jamais vraiment. Pourtant, il faut souligner le courage d'un divertissement qui ose retomber sur ses pattes et assumer ses pistes et les actions de ses personnages, puis réussir sa sortie.

Le traitement réservé à BoJack est sans doute un tout petit peu facile, mais on peut dire que la série éponyme a pris ses responsabilités, tout en restant créative et en cultivant une immense cohérence d'ensemble. Et n'est-ce pas ce qu'on devrait attendre d'une fin qui s'approche du parfait?



Dans la dernière saison, l'infatigable Princess Carolyn est terrassée par la charge mentale de sa nouvelle vie de maman célibataire. | Capture écran Netflix

Allons-y: pour sa constance, sa capacité à rester droit dans ses bottes tout en abordant des sujets sociétaux et touchy, à se réinventer, à utiliser le médium animé jusqu'au bout...

Pour son intelligence inspirante, Bojack Horseman est la meilleure série, des années 2010 du moins, parce qu'elle a encapsulé et maîtrisé l'écriture de son medium. C'est un avis personnel, mais réfléchissez-y. Et si l'on réduit à «séries animées», c'est incontestable. BoJack Horseman est probablement la seule série de cette ampleur à ne jamais cesser de s'améliorer.

Hélas, nous sommes maintenant dans une nouvelle ère Netflixienne. En 2014, la balance qualité du projet/son succès/ses chances d'être renouvelé n'étaient pas du tout les mêmes. House Of Cards était achetée avec deux saisons d'avance, et la réception un peu molle de la première saison de BoJack n'a freiné personne. Netflix, encore un acteur débutant de l'industrie, était une entreprise qui faisait confiance aux séries aux potentielles longues traînées. Avec du recul, la survie de la série est une anomalie, et elle a fini par être annulée contre son gré. Elle n'a pas eu le temps de mal vieillir, mais c'est déjà un reliquat du passé.

En 2019, Lisa Hanawalt a rendu la première saison de Tuca & Bertie, au style similaire, mais plus féminine et davantage versée dans le psychédélique.


C'est particulièrement créatif et tout aussi bien écrit que BoJack, mais elle n'aura pas de deuxième fournée. Cette première saison, bien meilleure que son équivalent chevalin, se noie dans un océan de contenus, et la position à moyen terme de Netflix n'est plus la même. Après avoir vu BoJack, on le sait: les temps changent et on n'a pas toujours ce qu'on veut.

Si vous passez un moment trop sombre, ou que certains de ces épisodes vous font passer un trop sale moment, des services existent pour vous aider à le traverser.

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