Société / Sports

Annecy et Bayonne ou l'exode urbain des classes sociales aisées

Temps de lecture : 5 min

Nombre d'adeptes d'activités en pleine nature s'installent dans des villes moyennes en bordure de littoral ou des Alpes, en sacrifiant leur carrière pour mieux coller à leur philosophie de vie.

«Après plusieurs vacances en Haute-Savoie, nous nous projetions très bien à Annecy de par la proximité des montagnes, le lac pour les baignades estivales et la ville elle-même qui est très active.» | Jossuha Théophile via Unsplash
«Après plusieurs vacances en Haute-Savoie, nous nous projetions très bien à Annecy de par la proximité des montagnes, le lac pour les baignades estivales et la ville elle-même qui est très active.» | Jossuha Théophile via Unsplash

Tous et toutes sont fans d'Annecy. Parmi les Parisien·nes qui pratiquent des sports en nature, la préfecture de la Haute-Savoie fait figure d'eldorado. Entourée d'un lac bleu azur et de pics acérés, cette ville de 126.000 âmes constitue le terrain idéal pour la randonnée, le ski de fond ou le parapente. C'est également le point de départ de nombreuses compétitions d'ultra-endurance comme le Red Bull Éléments, une épreuve en relais qui combine VTT, parapente, nage et trail.

Beaucoup de passionné·es y viennent passer leurs vacances pour s'adonner à leur hobbie dans un autre cadre que celui du bitume parisien. Avec le temps, une petite musique s'installe dans certains esprits: «Pourquoi repartir le dimanche soir à Paris, si c'est ici que je suis le plus heureux?»

En janvier, l'association Villes et villages où il fait bon vivre a publié son classement réalisé à partir de 182 critères. Annecy arrivait en tête des suffrages et pour 28% des personnes sondées, l'offre de sports et loisirs était l'une des raisons de leur bonheur. Sur la deuxième marche du podium, on retrouve Bayonne, qui offre une double proximité avec l'océan et les Pyrénées.

Vie professionnelle ou cadre naturel

En France, pays où les emplois qualifiés se concentrent toujours plus dans les métropoles, la majorité des villes de taille moyenne sont pourtant en difficulté, à écouter le sociologue Elie Guéraut, spécialiste des trajectoires sociales. Mais il y a des exceptions.

«La plupart des villes moyennes françaises sont en souffrance avec des faibles dynamiques de population et des taux de chômage assez forts. Celles qui tirent leur épingle du jeu sont situées dans le sud, sur les littoraux ou près des Alpes», analyse-t-il.

Il poursuit: «Des villes comme Annecy sont dynamiques car il y a une économie touristique et de services qui est vigoureuse. Cela offre des opportunités d'emplois à des diplômés du supérieur qui ont le choix de pouvoir changer de ville avec des sièges d'entreprises qui se décentralisent.»

Selon le baromètre 2019 du cabinet Arthur Loyd sur les métropoles françaises, Annecy a par exemple enregistré une hausse des effectifs salariés dans le privé de 13% entre 2014 et 2018 –une croissance plus rapide qu'à Bordeaux ou Toulouse.

«Soit je restais à Paris avec plus de responsabilités dans le boulot, soit je démissionnais pour partir. On a choisi des meilleures conditions de vie.»
Maxime, ancien manager à Paris

En plus de trouver un cadre naturel à la hauteur de leurs attentes, les arrivant·es de métropoles peuvent parfois espérer retrouver un emploi en adéquation avec leur expérience.

C'est le cas de Maxime, 35 ans. Cet ancien manager au siège d'une grosse ONG française à Paris a choisi de partir s'installer à Annecy avec sa femme et leur bébé. «Pour nous, c'était vraiment la proximité de la nature avec les montagnes, un super lac, qui nous a attirés à Annecy. Ce qui nous a fait hésiter pendant un moment, c'était de ne pas avoir d'opportunité professionnelle. Mais on s'est finalement lancé. J'étais à un carrefour dans ma vie. Soit je restais à Paris avec plus de responsabilités dans le boulot, soit je démissionnais pour partir. On a fait le choix d'avoir des meilleures conditions de vie», confie-t-il.

Marathonien confirmé et grand amateur d'alpinisme, Maxime ne regrette pas sa décision. Même s'il n'a pas encore retrouvé un poste qui lui convient. «Annecy représente tout de même un bon compromis, car il y a la possibilité de travailler en Suisse, qui n'est pas loin», ajoute-t-il.

À la conquête d'une nouvelle vie

Cela fait longtemps que des gens déménagent pour pratiquer une activité sportive en pleine nature. Mais à écouter le sociologue du sport Yohann Rech, «la tendance s'est accélérée depuis quelques années».

«C'est possible grâce à une nouvelle organisation du travail dans le monde de l'entreprise. Il y a des cadres multi-résidents qui habitent trois jours par semaine au bord de la mer et qui retournent quatre jours à Paris pour le travail. Après, c'est un luxe qui n'est pas offert à tout le monde. Ce sont des populations de cadres et des professions intellectuelles qui bénéficient de conditions du travail assez libres pour pouvoir bouger de la sorte», dit ce chercheur à l'Université Rennes 2.

Justine, ingénieure dans la finance, a bougé de Paris à Annecy en gardant son poste. Elle retourne à Paris un jour par semaine et télétravaille le reste du temps. «Mon activité professionnelle n'a pas été altérée par ce changement géographique, elle reste la même avec néanmoins une utilisation accrue des plateformes pour la vidéo et l'audioconférence», raconte-t-elle.

Très sportive et amoureuse des grands espaces comme son conjoint, le cheminement vers ce déménagement s'est fait progressivement. «Après plusieurs vacances en Haute-Savoie, nous nous projetions très bien à Annecy de par la proximité des montagnes, le lac pour les baignades estivales et la ville elle-même qui est très active.»

«J'ai hésité à partir dans un village de montagne plus petit qu'Annecy, mais hors saison, si tu n'es pas bien calé chez toi avec une vie de famille, c'est long.»
Samuel Urtado, gérant d'un centre de bien-être à Paris

Certain·es n'ont pas une entreprise qui les accueille à bras ouverts, mais sont prêt·es à prendre un gros risque sur le plan professionnel pour partir à la conquête d'une nouvelle vie. «Dans les entretiens que j'ai menés dans le cadre de mes travaux, j'ai beaucoup de témoignages de personnes qui cherchent un cadre de vie plus sain, qui réponde à leurs aspirations», note Elie Guéraut.

C'est le cas de Samuel Urtado, un trentenaire qui dirige un centre de bien-être où se croisent yoga, vélo d'intérieur et thérapies douces dans le très chic VIIIe arrondissement parisien. Son espace est un succès, mais il planifie lui aussi de quitter la capitale en ouvrant un espace de développement personnel à Annecy.

«Ce n'est pas pour le business. C'est vraiment quelque chose pour moi. Je voudrais me rapprocher de la nature. C'est déjà dans cette optique que j'avais créé le Team trail Paris, une association de coureurs avec qui on organise des sorties “nature” autour de Paris pour s'évader. J'ai hésité à partir dans un village de montagne vraiment plus petit qu'Annecy, mais hors saison, si tu n'es pas bien calé chez toi avec une vie de famille, c'est long», confie-t-il.

Le cadre des études importe aussi

Coach de sport à son compte à Paris, Jonathan a jeté son dévolu sur Bayonne où il va emménager prochainement avec Laurie, sa conjointe, qui est diététicienne libérale. Âgé de 36 ans, il admet que tous deux prennent un risque professionnel.

«On sait très bien qu'on ne retrouvera pas la même dynamique de travail qu'à Paris, mais on y va pour le cadre de vie. Je dirais que la pratique d'activités sportives en nature occupe une place de 50% dans mon choix. Je fais du surf pendant les vacances, du trail pendant la semaine, Bayonne offre un compromis pour tout ça et Laurie rêvait d'habiter près de la mer», glisse-t-il.

Dans une frange favorisée de la société, la vie en dehors du travail devient pour beaucoup aussi importante que celui-ci. «Le cadre de vie devient prioritaire sur le choix de carrière. Les pratiquants de sport-nature sont historiquement issus de catégories socioprofessionnelles assez élevées et c'est toujours vrai aujourd'hui», constate Yohann Rech.

Le sociologue ajoute qu'il voit de plus en plus d'étudiant·es choisir une ville en fonction de son cadre et non de tel ou tel master. «Chambéry au pied des Alpes a vu son nombre d'étudiants bondir depuis le début des années 2000. Certains sont prêts à choisir une spécialité qui leur convenait un tout petit moins sur le papier pour venir profiter des montagnes et faire du ski l'hiver», observe-t-il.

Une dynamique qui annonce la couleur du futur dans lequel certaines villes moyennes vont profiter de leur position géographique pour se faire une place au soleil à côté des grandes métropoles.

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