Politique

«Tixier», avocat de Céline, voleur du cercueil de Pétain et mentor de Le Pen père

Temps de lecture : 9 min

Le parcours de Jean-Louis Tixier-Vignancour, premier candidat d'extrême droite à une élection présidentielle au suffrage universel direct, est riche d'enseignement.

Louis-Ferdinand Céline avec son avocat Jean-Louis Tixier-Vignancour le 12 octobre 1951. / AFP
Louis-Ferdinand Céline avec son avocat Jean-Louis Tixier-Vignancour le 12 octobre 1951. / AFP

«À l'automne 1965, alors que je viens de fêter mes 16 ans, mes frères et moi nous retrouvons de nouveau unis autour de notre père pour soutenir la candidature à l'élection présidentielle de Jean-Louis Tixier-Vignancour contre de Gaulle [...]. Nous allons tous les quatre au grand meeting que le candidat organise à la Mutualité et j'écoute Jean-Marie Le Pen qui prend la parole le premier, me semble-t-il. Il porte, alors, un bandeau noir sur son œil de verre, et bien que n'écoutant pas tout ce qu'il raconte, je suis impressionné par l'enthousiasme et l'ivresse qu'il suscite.»

Dans son roman Le Chagrin, Lionel Duroy se rappelle de son enfance passée dans une famille aristocratique désargentée. Ses parents sont antisémites, vouent un culte à Philippe Pétain aussi bien qu'ils haïssent Charles de Gaulle pour avoir rendu possible l'indépendance de l'Algérie. Il n'est donc pas vraiment étonnant de retrouver un jour Duroy ado au milieu de la foule des partisan·es de Jean-Louis Tixier-Vignancour.

Ce dernier est décédé il y a déjà un peu plus de trente ans. Se pencher sur le parcours du premier candidat d'extrême droite à une élection présidentielle au suffrage universel direct est riche d'enseignement. «Ce sont les prémices de la nouvelle extrême droite en France. Ça a été un tournant», explique Christophe Barbier, conseiller éditorial et éditorialiste à L'Express et BFM TV, qui durant ses études d'histoire a réalisé son mémoire de maîtrise sur la campagne de «Tixier».

Un ténor des prétoires

Avant de se présenter à la présidentielle, Tixier-Vignancour est, d'abord, un avocat de renom ayant défendu à la barre certains accusés controversés depuis le début de sa carrière en 1927. Parmi les procès les plus médiatisés dans lesquels Tixier a figuré, on peut évoquer l'affaire Éric Peugeot. Durant ce procès, l'avocat parisien défend Raymond Rolland, l'un des kidnappeurs du fils de Roland Peugeot, le propriétaire de la marque automobile.

Il a également eu pour client Roger Degueldre, fondateur des Commandos Delta, bras armé de l'Organisation de l'armée secrète (OAS) ou encore le chef de cette dernière, le général Salan, l'un des instigateurs du putsch des généraux en 1961.

Tixier assure, aussi, la défense de Louis-Ferdinand Céline condamné par contumace pour ses pamphlets antisémites par la Cour de justice de la Seine. Sa peine: un an de prison assorti de l'indignité nationale à vie, la confiscation de la moitié de ses biens présents et à venir et 50.000 francs d'amende.

Grâce à son habileté, le bretteur parvient à obtenir l'amnistie de l'écrivain en tant que grand invalide de guerre devant le tribunal militaire. «C'est l'un des grands dossiers que Tixier a eu. Il était allé au Danemark voir Céline pendant son exil. Pour obtenir son aministie, il a épinglé la croix de guerre et la médaille militaire sur son dossier qui était au nom de Destouches et pas de Céline. C'était le meilleur avocat de cette génération-là», se souvient François Gibault biographe de l'auteur de Voyage au bout de la nuit.

Lui-même «avocat des causes troubles», Gibault va plaider à ses côtés durant le procès de l'attentat du petit Clamart dont la visée était d'assassiner de Gaulle.

Tixier-Vignancour a alors pour client l'homme considéré comme le cerveau de l'attaque: le lieutenant-colonel Jean-Marie Bastien-Thiry qui sera fusillé. «Je suis le dernier survivant des avocats de ce procès. Tixier pouvait improviser, il était extrêmement cultivé, avait une culture littéraire, une connaissance de l'histoire politique extraordinaire. Il avait voulu que j'aille faire la campagne présidentielle avec lui mais je n'ai pas voulu, je l'ai côtoyé comme avocat mais je n'avais pas ses points de vue politiques», explique Me François Gibault.

À droite toute

Durant ces années, Tixier n'a pas fait qu'enfiler sa robe d'avocat. Très tôt, il endosse une casquette politique. Avant de se présenter à la présidence de la République, il a déjà garni quelques lignes de son CV du côté de l'extrême droite hexagonale. Après son lycée à Louis-Le Grand où il obtient son bac à 16 ans, le jeune Tixier devient, selon Michel Onfray, «camelot du roi» pour L'Action française. Le 6 février 1934 il participe aussi aux émeutes des ligues de droite qui feront 17 morts et 2.300 blessé·es.

Avant la Seconde Guerre, après la victoire du Front populaire, il adhère au Front de la Liberté constitué autour de l'idée de l'anticommunisme à l'initative de Jacques Doriot alias «le petit Führer français».

En 1940, alors qu'il est devenu député de l'Assemblée nationale à seulement 28 ans, il ne fait pas partie des quatre-vingts parlementaires qui refusent de voter les pleins pouvoirs à Pétain, selon Jean-Paul Gautier, auteur de l'ouvrage Les extrêmes droites en France. De 1945 à nos jours. Ce jour-là, Jean-Louis Tixier Vignancour dépose un ordre du jour «tendant à la recherche des responsabilités politiques, administratives et militaires qui ont conduit la France au désastre». Pour convaincre ses confrères installés dans la salle de l'opéra de Vichy, il «plagie» Danton. «Ainsi, vous acceptez de vous rendre complice de ceux qui ont voulu, d'un pied léger, emporter leur patrie sous la semelle de leurs souliers. De ceux qui ont accepté avec une criminelle inconscience que la guerre se poursuive jusqu'à la mort de la France.»

De Gaulle lui répondra des années plus tard, lors de ses entretiens avec Alain Peyrefitte publiés dans le tome 2 de C'était de Gaulle. «Tixier, c'est Vichy, la collaboration fière d'elle-même, la milice et l'OAS.»

Sous l'Occupation, il devient, en effet, secrétaire général adjoint à l'information dans le premier gouvernement Laval de Vichy et, donc, en charge de la propagande. Selon le réalisateur Bertrand Tavernier, Jean Renoir lui écrira, d'ailleurs, une lettre dans laquelle il lui demandait «d'éliminer la racaille dans le cinéma français». Après la guerre, il est frappé d'inéligibilité jusqu'à son amnistie en 1953. Entre-temps, il ne s'est pas laissé aller, puisqu'il a lancé la revue Défense de l'Occident avec Maurice Bardèche «qui entretient ouvertement la flamme de la collaboration la plus dure».

Avant les élections législatives de 1956, 62 ans avant Marine Le Pen, il crée dans la foulée le Rassemblement national français qu'il veut «le lieu de rencontre de tous les Français animés d'une volonté d'action» contre «un régime pourri incapable de remédier à la décadence intérieure comme de défendre le pays à l'extérieur», selon une citation reprise par Mathias Bernard, auteur de La guerre des droites. De l'affaire Dreyfus à nos jours.

«L'ambition de Tixier-Vignancour est, alors, de fédérer autour de ces quelques thèmes forts les différentes composantes de l'extrême droite», écrit Ariane Chebel d'Appollonia, dans L'Extrême droite en France. De Maurras à Le Pen. Il arrive à rassembler un électorat assez large dans les Basses-Pyrénées pour être réélu mais il est le seul de la liste. La dissolution de ce parti ne l'empêchera pas de fonder les Comités Tixier-Vignancour et d'entrer dans la course à la présidentielle en 1965.

En campagne avec Le Pen

En se présentant à la première élection au suffrage universel direct, l'objectif de Tixier est clair: embêter de Gaulle, sa cible privilégiée.

Au sein de son état-major de campagne, on trouve, d'ailleurs, plusieurs partisans de l'Algérie française déçus par le «grand Charles» et notamment trois anciens députés gaullistes: Philippe Marçais, ex-membre de l'OAS, le colonel Robert Thomazo et Jean-Baptiste Biaggi.

Dans son cercle, il y a aussi Jean Dides, commissaire de police de «l'affaire des fuites», Bernard Le Corroller, ex-avocat du général Raoul Salan et de Jean Bastien-Thiry. Sans oublier Alain de Lacoste-Lareymondie et un certain Jean-Marie Le Pen. «Ils ont un combat en commun qui est l'Algérie française ainsi que l'anti-gaullisme. En revanche, Le Pen a été poujadiste alors que Tixier, grand avocat, n'est pas du tout sensible aux thèmes de Poujade et à la situation des petits commerçants», explique Christophe Barbier avant d'embrayer. Tixier-Vignancour est très antisémite. Le Pen le trouvait d'ailleurs beaucoup trop antisémite, incapable de s'empêcher de sortir une saillie antisémite en public. Il en était même choqué. Vous imaginez bien à quel point Tixier-Vignancour l'était.»

Pendant le procès Salan, le futur président du FN s'est rapproché de Tixier qu'il a même désigné parrain de sa fille Marie-Caroline et l'a fait «signer» sur son label. Jean-Marie Le Pen a ainsi lancé avec Léon Gaultier (paramilitaire de la Waffen-SS et futur cofondateur du FN) SERP Records (Société d'études et de relations publiques). Le duo presse des vinyles sur lesquels figurent des discours d'Hitler, Lénine, Mussolini, un disque «à la gloire du Maréchal Pétain» mais aussi les plaidoiries de Tixier-Vignancour.

A l'époque, le futur candidat lui en doit une puisqu'il ne «ne suscite pas, au départ, l'adhésion de tous les milieux d'extrême droite», écrit le feu journaliste Jean Chatain dans Les Affaires de M. Le Pen. Le père de Marine va tout faire pour que Tixier soit choisi à la place de Lacoste-Lareymondie. La raison ? «Le Pen est convaincu que Tixier, mis en vue pendant le conflit algérien, peut représenter l'union des droites nationales», écrit David Mons, auteur de La Dynastie Le Pen.

En échange, le futur fondateur du FN est donc choisi pour diriger la campagne. Il organise la parade d'une «caravane Tixier» composée de «dix géants de la route et d'un chapiteau rouge» durant l'été 1965. En arpentant les plages de l'Hexagone, à la manière de celle du Tour de France de cyclisme, ils tentent de transformer les adeptes de la baignade en électeurs et en électrices.

Jean-Marie Le Pen raconte dans ses mémoires que c'est d'ailleurs en montant une tente qu'il est devenu borgne. «À Hyères, en maniant le maillet pour enfoncer une sardine où l'on attache les cordes de tension, j'ai un choc à l'oeil, on doit m'hospitaliser. Décollement de la rétine». De quoi contredire et la version légendaire d'Alain Jamet, ancien premier vice-président du FN dans un documentaire de Complément d'enquêtes.

Un échec

La première élection présidentielle au suffrage universel est également la première campagne télévisée. Le 19 novembre 1965, c'est Tixier le premier à se présenter face aux Français·es. S'il est à l'aise dans les palais de justice, c'est moins le cas devant les caméras, comme l'assure Christophe Barbier. «Ses prestations à la télévision étaient une catastrophe. Il se comportait comme lors de ses plaidoiries avec des envolées lyriques. Je me souviens notamment d'une première intervention à la télé durant laquelle il évoque l'histoire d'un enfant dévoré par un rat. Ses interventions faisaient un peu peur, ne donnaient pas envie aux Français de voter pour lui. La campagne présidentielle est un échec.»

Tixier a beau parler de ses quatre ânes et de ses quatre chiens du côté de Grigny, avancer son excellente santé, parler d'astrologie, il ne réussit pas à mobiliser. Au premier tour, son score est de 5,2% des suffrages exprimés. Le soir même, il appelle à voter François Mitterrand (SFIO) pour faire perdre le général de Gaulle qui n'a pas rassemblé plus de la moitié des suffrages. «Mon seul but a été de mettre le général de Gaulle en ballottage. Il y est. J'en suis heureux. S'il se représente, je ferai tout pour assurer sa défaite, quel que soit le candidat qui restera avec lui dans cette dernière bataille», aurait-il déclaré à Le Pen selon le livre de Philippe Cohen et Pierre Pean.

La brouille entre les deux hommes

Cette décision marque le début d'une brouille avec Jean-Marie Le Pen qui commencait, de toute façon, à vouloir dépasser le maître. «Le Pen voulait même se présenter comme président de la République, il était un peu jeune quand même. Je me rappelle de Tixier me disant: “Il a du talent, mais il peut attendre un peu. Il a le temps”. Il sentait bien que l'autre était pressé», évoque Hubert Massol, ancien membre du FN qui a connu les deux hommes.

L'ancien président du parti frontiste a, en effet, affirmé que le seul remords de sa carrière avait été de «perdre au moins 20 ans» en ne se présentant pas à la présidentielle en raison d'une «une certaine timidité». Lors de la scission du mouvement de l'Ordre nouveau entre le Front national (FN) et le Parti des forces nouvelles (PFN). Jean-Marie opte pour le premier, quand Jean-Louis choisit l'acronyme de trois lettres. Il sera tête de liste française lors des premières élections européennes au suffrage universel pour l'Eurodroite. Un flop qui augurera de la suite: la disparition du PFN mangé par le FN.

Jusqu'à la fin de sa vie, Tixier gardera la même admiration pour le Maréchal et la même rancoeur pour le général. Il fut, ainsi, le cerveau de l'enlèvement du cercueil de Pétain à l'île-d'Yeu, pour le transporter à l'ossuaire de Douaumont à Verdun. «Un jour, Tixier me dit: “Les anciens combattants ont un projet d'enlever le cercueil du Maréchal, ce serait bien s'ils pouvaient faire ça, moi j'étais membre de l'alliance: pourquoi ne le faisons pas nous-mêmes?” Il m'a regardé: “Vous en seriez capable?”. J'ai dit pas de problème, c'est comme ça que ca s'est décidé», raconte Hubert Massol.

À la mort de de Gaulle, lorsque Georges Pompidou a déclaré: «La France est veuve». Tixier a répondu : «Non, elle avait divorcé.» Il se rabibochera, en revanche, avec l'ancien responsable de sa campagne en le soutenant lors de la présidentielle de 1988.

Deux septennats plus tard, Le Pen parviendra donc à réaliser ce que Tixier a raté: affronter l'héritier du gaullisme au second tour de la présidentielle en 2002.

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