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En Inde, le mariage reste une affaire de famille

Temps de lecture : 6 min

Pour les jeunes Indien·nes, «mariage arrangé» ne rime pas forcément avec «mariage forcé».

Deux époux lors d'un mariage de masse, à Ahmedabad, en Inde, le 2 février 2020. | Sam Panthaky / AFP
Deux époux lors d'un mariage de masse, à Ahmedabad, en Inde, le 2 février 2020. | Sam Panthaky / AFP

En Inde, plus de dix millions de couples se marient chaque année, mais parmi ces mariages, un quart seulement sont des mariages dits d'amour. La pratique du mariage arrangé semble loin d'être révolue, même dans les milieux les plus privilégiés.

Le mariage reste une question importante en Inde aujourd'hui, principalement parce que la société indienne s'organise autour de la famille. La notion de famille, en Inde, s'entend au sens large: frères, sœurs, parents et grands-parents, mais aussi beaux-frères et belles-sœurs et leurs propres parents, frères et sœurs, etc. Le mariage est le moyen de perpétuer cette structure clanique.

Le mariage, engagement de toute une famille

Pour Tanuja Sharma, professeure au Management Development Institute de Delhi, cette culture du collectif est essentielle pour comprendre l'implication familiale dans l'organisation d'un mariage: «Lors d'un mariage, ce sont deux familles qui s'épousent, non deux individus. Il faut que ces dernières s'entendent et soient sur la même longueur d'ondes pour que l'union advienne.»

De même, si des parents choisissaient de ne pas imposer de mariage à leur enfant, la décision ne leur revenant pas entièrement, ils devraient rendre des comptes à leurs proches. Tanuja évoque le cas de sa fille, partie faire un doctorat dans une prestigieuse université londonienne:

«Quand elle a eu 27, 28 ans, je lui ai dit qu'il était temps de songer à se marier. C'était un réflexe purement culturel. Elle a si bien négocié que j'ai laissé tomber mais le reste de la famille a encore beaucoup de mal à comprendre. On me dit que je suis une mauvaise mère: un enfant qui ne se marie pas, c'est un échec pour les parents. Le mariage, c'est avant tout une façade, une convention.»

«Deadline» à 25 ans

Parmi les élèves interrogé·es au Management Development Institut de New-Delhi pour cet article, peu sont celles et ceux qui remettent en cause l'impératif que constitue le mariage une fois atteint un certain âge. Cet âge se situe globalement autour de 27 ans pour les garçons, et 25 ans pour les filles.

Ayuush, 22 ans, originaire du Punjab, considère que ses parents sont «plutôt chill» puisqu'ils lui laissent jusqu'à ses 28 ans pour se marier. Cela lui permet d'étudier –il suit un programme de MBA en management avant de rejoindre le business familial– et de voyager. Après cela, il épousera sa petite-amie s'il en a une et qu'elle plaît à ses parents ou, le cas échéant, ils lui présenteront des jeunes filles. Mariage arrangé ou mariage d'amour, cela ne fait pas de différence pour lui: «Les deux me vont, j'ai confiance en mes parents pour me trouver quelqu'un de bien.»

Il en va de même pour Tina, 23 ans, originaire de Delhi. Elle dit ne pas ressentir de pression à l'idée de devoir trouver un partenaire qui lui plaise avant cette deadline, qui pour elle se situe autour de ses 25 ans: «Dans tous les cas, je suis sûre que mes parents me trouveront quelqu'un.»

Plus encore que l'acceptation de la convention, c'est cette confiance envers leurs parents qui caractérise la plupart des étudiant·es interrogé·es. Ainsi Shubham, jeune avocat de 26 ans vivant à Jodhpur n'a, à ce jour, pas prévu de se marier tout de suite, mais témoigne: «Si mes parents me présentent une fille et qu'elle me plaît, j'accepterai de l'épouser. Le mieux encore pour moi serait de me marier avec une femme que j'aime… rencontrée par l'intermédiaire de mes parents.»

Un sondage Ipsos datant de 2013 estime ainsi que 74% de jeunes Indien·nes ayant entre 18 et 35 ans préfèrent que ce soit leurs parents qui choisissent leur futur·e partenaire.

Le système de castes toujours palpable

Bien que la Constitution indienne affirme l'égalité des citoyens, la question des castes reste présente en Inde, dictant en filigrane l'organisation de la société et expliquant ainsi le besoin de marier ses enfants à quelqu'un de la même origine.

Le succès de sites comme BharatMatrimony (plus de trois millions d'utilisateurs actifs) ou IITIIMShaadi, destinés à aider les futurs époux à rencontrer quelqu'un correspondant à leurs critères, illustre l'importance accordée encore aujourd'hui à la caste. Lors de la création d'un profil sur BharatMatrimony, il faut d'abord renseigner ses coordonnées et la personne que l'on cherche à marier: nous-même, son fils, sa fille, un·e ami·e... Ensuite, une barre de choix déroulante nous invite à choisir la caste. Le choix d'une sous-caste et du gotra (lignée héréditaire à l'origine du nom de famille) sont optionnels. Enfin, une petite case à cocher en dessous permet d'indiquer si l'on est ouvert au mariage intercommunautaire.

Des disparités entre métropoles et régions rurales

Cette pratique tend néanmoins à s'amoindrir dans les métropoles, mais varie selon le degré de conservatisme des familles. Pour Shubbham, se marier dans sa caste n'a plus aucune importance: «On n'est plus à l'époque de nos parents ou grands-parents, où l'horizon se cantonnait à un village. Aujourd'hui, on voyage, on sort, tout nous est possible.»

Cependant, pour les familles les plus conservatrices et dans les régions les plus reculées, un mariage hors-castes représente toujours une honte pour la famille et sa communauté, qui se voient déshonorées. La sanction va de la répudiation au crime d'honneur, encore très présent en Inde (1.000 par an, d'après les statistiques des Nations unies).

Pour les jeunes de milieux urbains, ce sont les mariages interconfessionnels qui semblent plus difficiles. D'après Tina, ses parents lui laisseront épouser qui elle veut... tant qu'il est hindou. De même pour Arundhati: «Mes parents sont ouverts, mais un mariage avec un musulman, c'est inenvisageable.»

Nombreuses sont les histoires de couples de religions différentes qui se sont mariés sans l'approbation de leur famille, coupant ainsi tout lien avec elle. Cependant, la naissance d'un enfant est souvent l'occasion de se retrouver et de faire fi du litige.

Les choix de conversion en vue d'un mariage sont également fréquents, avec les dérives qu'ils entraînent, comme en témoignent les cas de conversions forcées et les rumeurs liées au «love jihad».

Le mariage d'amour, pas forcément un idéal

Le mariage arrangé n'est pas nécessairement perçu négativement chez les jeunes personnes interrogées. Au contraire, beaucoup, comme Shubbham, prennent l'exemple du mariage heureux de leurs parents: «Mes parents se sont rencontrés lors de leur nuit de noces. À l'époque, on ne se voyait pas avant le mariage, et même durant la cérémonie, la mariée était entièrement voilée. Ils sont tombés amoureux et sont très heureux ensemble.»

À ce sujet, Tanuja explique: «Le modèle qui prévaut dans la culture occidentale, c'est la passion d'abord, l'amour, après quoi vient l'engagement. Ici, on commence par s'engager, et si l'on a de la chance, l'amour et la passion suivront. Notre système est très défini, ce qui assure une grande stabilité. C'est la qualité du mariage qui varie.»

D'après Tanuja, un mariage arrangé a moins de risques d'échouer car le principe d'engagement est pris très au sérieux, par les époux comme par les familles. Toutefois, déplore-t-elle, la responsabilité du mariage incombe plus souvent à la femme qu'à l'homme. Lorsqu'une femme se marie, elle prend le nom de son époux et le couple s'installe dans la famille de l'homme. La femme quitte alors sa famille pour celle de son époux.

En cas de divorce, elle n'appartient plus à aucune de deux familles, d'où l'importance pour elle de maintenir le lien du mariage. Le mariage arrangé, dont les parents sont en quelque sorte garants, constitue alors une sécurité pour les femmes, les empêchant de se retrouver socialement déclassées en cas de séparation. Le taux de divorce est, de fait, extrêmement bas en Inde: 1,1%, et concerne principalement les mariages «d'amour».

La raison, selon Tanuja, est due à l'environnement patriarcal dans lequel grandissent les futurs époux. Ceux-ci ne vivant pas ensemble avant d'être mariés, et la répartition des tâches étant tout sauf égale, la cohabitation se révèle parfois impossible.

Vers des «mariages d'amour arrangés»

Toutefois, on voit aujourd'hui apparaître une nouvelle pratique qui illustre la tension entre aspiration libertaire et respect des parents à laquelle les jeunes Indien·nes font face: le «self-arranged marriage», ou «love-arranged marriage».

Pour perpétuer la tradition du mariage arrangé, censé apporter stabilité maritale et partage de valeurs et ainsi rassurer la famille tout en épousant la personne de son choix, la nouvelle génération a trouvé un subterfuge: suivre toutes les étapes du mariage arrangé, avec la personne que l'on souhaite épouser. Certains couples font ainsi semblant de se rencontrer à travers des sites matrimoniaux afin d'honorer la convention et de légitimer leur union auprès de leur famille.

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