Société

La revanche de la diagonale du vide

Temps de lecture : 6 min

Alors que la région parisienne perd chaque année des habitant·es, la France rurale résiste contre toute attente au dépeuplement.

Les Vans, en Ardèche, 2.672 âmes. | Nicolas Van Leekwijck via Unsplash
Les Vans, en Ardèche, 2.672 âmes. | Nicolas Van Leekwijck via Unsplash

La diagonale du vide, c'est cette bande de territoire allant du nord-est de la France jusqu'au sud-ouest en passant par le Massif central, caractérisée par une faible densité démographique et une tendance à la dépopulation.

L'expression alimente souvent un discours alarmiste, voire catastrophiste, en opposant une France urbaine supposée riche et dynamique à une France rurale abandonnée, en voie d'appauvrissement et de désertification.

Cette opposition est simpliste et le tableau de la diversité territoriale de la France est beaucoup plus complexe et composite. Une étude récente de l'Insee réalisée à partir des données du dernier recensement le montre à nouveau.

Nouvelle attractivité

Reconnaissons tout d'abord que d'un strict point de vue démographique, l'idée qu'une grande partie des territoires de faible densité et en déclin démographique se trouvent bien sur cette fameuse diagonale est assez largement vérifiée. La carte ci-dessous, extraite d'un article de Sébastien Oliveau et Yoann Doignon, l'illustre bien.

Néanmoins, l'étude de l'Insee déjà citée semble montrer que s'enclenche une tendance nouvelle. La note montre que depuis dix ans (entre 2007 et 2017), la croissance démographique a surtout été importante dans les communes de faible densité de population ou de densité intermédiaire, de petites communes peuplées pour 90% d'entre elles de 200 à 3.000 habitant·es.

La population des communes densément peuplées a continué de progresser, mais uniquement parce que le nombre des naissances y a été nettement supérieur à celui des décès. À l'inverse, dans ces communes denses, le solde migratoire (le solde des arrivées et des départs de la commune entre 2007 et 2017) est négatif: de ce fait, la baisse de la population y a été de -0,4% par an.

Examinons par exemple le cas parisien. Pour la première fois, entre 2011 et 2016, la capitale a perdu des habitant·es (-60.000). Le solde naturel est pourtant resté positif, puisque le taux de natalité (13,1‰) est demeuré largement supérieur au taux de mortalité (6,2‰). Ce solde naturel est même largement supérieur à celui des années 1960-1970, durant lesquelles le taux de mortalité était beaucoup plus élevé (entre 14‰ et 15‰). L'excès des naissances sur les décès a contribué à faire croître la population parisienne de 0,7% par an sur la période.

Cependant, malgré cette démographie relativement dynamique, la ville perd des habitant·es à cause de l'important solde négatif des entrées sur les sorties: les personnes qui quittent la ville sont nettement plus nombreuses qui celles qui viennent y résider, et ce déséquilibre s'aggrave.

Du fait de ce déséquilibre entre les entrées et les sorties, Paris a ainsi perdu 1,2% de sa population chaque année entre 2011 et 2016, que ne parviennent pas à compenser les 0,7% de croissance annuelle due au solde naturel.

Ajoutons que cette perte d'attractivité n'est pas propre à la ville-centre: cinq départements sur sept de l'Île-de-France perdent plus d'habitant·es qu'ils n'en attirent.

Le tableau est inversé dans les communes peu denses ou très peu denses: le solde naturel y est nul ou seulement faiblement positif sur la période étudiée (du fait de la présence importante d'une population âgée), alors que le solde migratoire y est positif (+0,5% par an dans les communes peu denses, +0,2% par an dans les communes très peu denses).

Autrement dit, ces communes à faible densité de population sont attractives: le nombre de personnes qui viennent s'y installer y est supérieur au nombre de personnes qui les quittent.

Populations retraitée et néo-rurale

Cette évolution tient pour une part à l'extension des couronnes périurbaines des grandes agglomérations, mais pas seulement. L'étude de l'Insee montre en effet que le solde migratoire reste positif dans les communes peu denses et même dans celles très peu denses quel que soit leur degré d'éloignement à l'égard des communes urbaines.

L'institut statistique note que ce n'était pas le cas pour les périodes précédentes, où «l'attractivité déclinait au fur et à mesure que l'on s'en éloignait». Autrement dit, les communes faiblement peuplées sont devenues attractives même lorsqu'elles sont distantes des centres urbains.

Reste évidemment à comprendre les raisons profondes de ces mouvements contrastés entre une France urbaine qui n'attire plus (au moins dans la région parisienne; c'est moins vrai dans la région lyonnaise, par exemple) et une France rurale qui résiste au dépeuplement en attirant une nouvelle population.

Pourquoi quitte-t-on Paris et sa région, et qui sont les personnes qui le font? Pourquoi, à l'inverse, vient-on plus souvent résider dans ces zones rurales qui semblaient promises au déclin démographique? Les études à notre disposition ne permettent pas pour l'instant de répondre à ces questions.

Certains auteurs (Oliveau et Doignon déjà cités) suggèrent que les individus déménageant aujourd'hui dans les communes rurales sont essentiellement des retraité·es, et qu'ils ne participeront donc pas à un renouveau démographique durable qui serait basé sur l'arrivée de jeunes, enclenchant une reprise des naissances. C'est fort possible. La proportion de retraité·es vivant dans ces zones rurales est élevée.

Les transformations du travail vers une économie de services peuvent conduire à réduire la dépendance entre le lieu de travail et le lieu de résidence.

Prenons l'exemple du Cantal, situé au cœur de cette diagonale du vide. La proportion de retraité·es (parmi la population de 15 ans et plus) y est forte, 36%, nettement plus qu'en France entière (27%), mais cette proportion ne s'est pas accrue depuis 2011.

Il est également possible que ces zones peu denses attirent une population active dite «néo-rurale», séduite par le cadre de vie et la proximité de la nature.

Les transformations du travail vers une économie de services caractérisée par une grande mobilité professionnelle, l'usage des nouvelles technologies d'information et de communication, des possibilités plus étendues de télétravail et le possible développement du statut d'indépendant·e peuvent conduire à terme à accroître la flexibilité géographique de l'activité professionnelle, c'est-à-dire à réduire la dépendance entre le lieu de travail et le lieu de résidence.

Territoires pas si abandonnés

En tout cas, quels que soient les types de population qui décident de venir résider dans ces zones de faible densité, leur choix montre que ces espaces généralement dépeints de manière négative ont sans doute quelques attraits.

À ce sujet, un rapport de la Cour des comptes sur «L'accès aux services publics dans les territoires ruraux» publié en mars 2019 met à bas quelques idées reçues sur l'abandon par la puissance publique dont ces territoires seraient victime. Le Cour est formelle: «Contrairement à une idée répandue, il n'y a pas eu abandon généralisé de ces territoires par les grands réseaux nationaux de services publics.»

Le maillage territorial en zone rurale de la gendarmerie, de l'éducation nationale et de la Poste reste dense. Concernant l'école, sa présence est même plus importante en proportion des effectifs d'élèves dans les zones rurales que dans les zones urbaines.

La présence sanitaire dans les territoires ruraux est plus difficile à évaluer, à cause de données relativement parcellaires. Néanmoins, celles qui existent (notamment grâce à la Drees) montrent par exemple que le temps d'accès à un·e médecin généraliste est faiblement discriminant entre les territoires: seule 0,1% de la population, soit 57.000 personnes, résidait dans une commune située à vingt minutes ou plus en voiture d'un·e médecin généraliste.

La Drees calcule un indicateur un peu plus fin de «sous-densité médicale» en fonction d'un seuil de consultations et visites par habitant·e et par an. Celui-ci montre que la sous-densité médicale n'est pas propre aux territoires ruraux.

Certes, la proportion d'habitant·es de communes isolées concerné·es par cette sous-densité médicale est nettement plus importante que la moyenne (24% contre 9%), mais 23% des habitant·es des communes rurales périurbaines le sont également, tout comme 10% des habitant·es des couronnes urbaines des grands pôles urbains et 10% des habitant·es de l'unité urbaine de Paris (soit plus d'un million de personnes). Au total, plus de la moitié (53%) des personnes concernées par cette sous-densité médicale vivent dans des villes ou à proximité (dans les couronnes urbaines).

Ces résultats mettent à mal les visions simplistes et duales qui opposent la «France périphérique» rurale, isolée et appauvrie à la France urbaine.

Ajoutons pour terminer que la diagonale du vide ne se superpose pas à une diagonale du chômage et de la pauvreté. Les zones de sur-chômage se situent plutôt à la frontière nord du territoire et sur sa façade méditerranéenne, et de nombreux départements situés dans la diagonale de faible densité démographique présentent un taux de chômage inférieur à la moyenne nationale: 7,1% en Haute-Marne comme dans la Nièvre, 5% dans le Cantal, 6,7% en Corrèze… (données du 2e trimestre 2019). Les zones de sur-pauvreté sont également situées dans la région Nord et sur le pourtour méditerranéen.

Ces résultats mettent à mal les visions simplistes et duales qui opposent la «France périphérique» rurale, isolée, appauvrie et abandonnée par les pouvoirs publics à la France urbaine.

La France urbaine est composite: on y trouve effectivement les Français·es les plus aisé·es, mais aussi les plus pauvres. Elle semble d'autre part, en tout cas pour la région parisienne, de plus en plus délaissée par ses habitant·es.

Les zones rurales sont également composites: toutes ne sont pas attractives, mais il semble bien qu'un nombre croissant d'entre elles le deviennent, annonçant peut-être un nouveau rapport de la population française à leur territoire.

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