Santé

Coronavirus: l'épidémie progresse, l'OMS en perte de vitesse

Temps de lecture : 10 min

L'évolution de la situation épidémiologique a rendu inaudibles les recommandations du directeur général d'une organisation onusienne une nouvelle fois sur le gril.

Michael Ryan, Tedros Adhanom Ghebreyesus et Didier Houssin lors d'une conférence de presse donnée à Genève, le 30 janvier 2020. | Fabrice Coffrini / AFP
Michael Ryan, Tedros Adhanom Ghebreyesus et Didier Houssin lors d'une conférence de presse donnée à Genève, le 30 janvier 2020. | Fabrice Coffrini / AFP

C'était le 30 janvier. Un mois après avoir été informée par la Chine de l'existence d'une épidémie due à un nouveau coronavirus, l'OMS déclarait «l'urgence de santé publique de portée internationale» (USPPI). Était-ce trop tôt ou trop tard?

Cette formule désigne «un événement extraordinaire dont il est déterminé qu'il constitue un risque pour la santé publique dans d'autres États en raison du risque de propagation internationale de maladies» –étant bien entendu que cet événement extraordinaire «peut requérir une action internationale coordonnée».

Face à l'émergence puis à la rapide diffusion, en Chine et dans un nombre croissant de pays, de celui qu'on nomme aussi 2019 n-CoV, la situation pouvait être considérée comme «grave, soudaine, inhabituelle ou inattendue»; elle commençait aussi à avoir des répercussions pour la santé publique au-delà des seules frontières nationales chinoises et pouvait «exiger une action internationale immédiate».

Le Comité d'urgence du Règlement sanitaire international (présidé par le professeur français Didier Houssin, ancien directeur général de la santé) expliquait avoir «presque unanimement» recommandé le lancement de l'alerte mondiale.

Des cas de transmissions interhumaines commençaient, outre la Chine, à être diagnostiqués dans plusieurs pays (France, États-Unis, Allemagne, Japon, Vietnam). Un phénomène qui soulevait de manière très concrète la question de la contagiosité des patients asymptomatiques et pouvait conduire les gouvernements nationaux à des mesures de fermetures des frontières.

L'urgence déclarée

Après un premier refus de décréter une USPPI le 22 janvier, et après avoir une nouvelle fois sollicité l'avis du Comité d'urgence du Règlement sanitaire international, le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l'OMS, se décidait à déclarer l'USPPI. Pour autant, l'Éthiopien ne s'est pas limité à cette seule annonce.

«Cette déclaration n'est pas due à ce qui se passe en Chine, mais à ce qui se passe dans les autres pays», commentait le directeur général de l'OMS. «Notre plus grande préoccupation est la possibilité que le virus se propage dans des pays dont les systèmes de santé sont plus faibles. Il ne s'agit là pas d'un vote de défiance à l'égard de la Chine dans laquelle nous continuons à avoir confiance.»

L'OMS estime qu'il est toujours possible d'interrompre la propagation du virus, à condition que tous les pays mettent en place des mesures énergiques pour détecter précocement la maladie, isoler et traiter les cas, rechercher les contacts et «promouvoir des mesures de distanciation sociale proportionnées au risque».

Et Ghebreyesus d'ajouter qu'il n'y avait pas lieu de limiter les voyages et les échanges commerciaux avec la Chine: «L'OMS ne recommande pas de restreindre les voyages, les échanges commerciaux et les mouvements de population, et s'oppose même à toute restriction aux voyages.»

C'était compter sans la dynamique internationale déjà à l'œuvre et qui voyait un nombre croissant de pays annoncer la prise de mesures restrictives bilatérales.

La diplomatie onusienne vis-à-vis de Pékin pouvait se justifier début janvier au tout début de l'épidémie –de manière à ne pas voir se reproduire la stratégie chinoise consistant à masquer la réalité épidémiologique– comme ce fut le cas avec le SRAS en 2002 et 2003.

Un mois plus tard, le choix du directeur général de l'OMS relevait du choix politique nettement plus risqué, comme devait le montrer la suite des événements et des décisions nationales prises en dépit des recommandations onusiennes.

Dès le 30 janvier, la Russie annonçait son intention de fermer ses 4.250 kilomètres de frontière avec la Chine dans le but de lutter contre la propagation du nouveau coronavirus. «Un ordre a été signé aujourd'hui et il est entré en vigueur. Nous informerons aujourd'hui tout le monde des mesures prises pour fermer la frontière en Extrême-Orient», déclarait le Premier ministre Mikhaïl Michoustine, cité par les agences russes. Des restrictions sur la délivrance de visas aux Chinois·es étaient aussi décidées. La Mongolie et le Kazakhstan décidèrent la fermeture de leurs frontières respectives avec la Chine.

Dans la foulée, les États-Unis annonçaient des mesures exceptionnelles de fermeture de leurs frontières, et déclaraient imposer une quarantaine aux voyageurs et voyageuses revenant de Chine. Depuis le 2 février, les autorités interdisent l'entrée sur leur territoire aux non-Américain·es ayant effectué un déplacement en Chine dans les quatorze derniers jours.

En ce qui concerne les ressortissant·es américain·es, une quarantaine allant jusqu'à quatorze jours est imposée à celles et ceux qui ont fait étape dans la région de Hubei au cours des deux semaines précédentes.

Il était loin le message de Donald Trump à son homologue chinois, daté du 24 janvier 2020: «La Chine travaille très dur pour contenir le coronavirus. Les États-Unis apprécient vraiment leurs efforts et leur transparence», avait-t-il tweeté, se disant convaincu que tout allait «bien se passer».

Les ambassades et consulats britanniques en Chine commençaient à évacuer une partie de leur personnel, Londres confiant craindre de rencontrer, à l'avenir, des difficultés dans les démarches visant à aider les ressortissant·es britanniques en Chine dans le cas où l'épidémie viendrait à empirer.

L'Australie interdisait l'entrée sur son territoire à tous les non-résident·es arrivant de Chine. «Seuls les citoyens australiens, les résidents australiens, les détenteurs d'une garde légale et les épouses seront autorisés à entrer dans le pays à partir de la Chine», expliquait le Premier ministre australien Scott Morrison. «Il sera exigé des personnes de retour qu'elles observent une période de quarantaine de quatorze jours.» Des décisions similaires ont été annoncées par plusieurs pays, notamment par l'Italie, Singapour ou la Mongolie.

Un appel au déploiement rapide

En écho et en appui de ces mesures bilatérales survint le 31 janvier une publication urgente de The Lancet signée par des expert·es réputé·es: «Sur la base de nos estimations, nous exhortons vivement les autorités du monde entier à préparer les plans de préparation et les interventions d'atténuation pour un déploiement rapide, y compris la sécurisation des fournitures de réactifs de test, des médicaments, des équipements de protection individuelle, des fournitures hospitalières et surtout des ressources humaines, en particulier dans les villes avec des liens étroits avec Wuhan et d'autres grandes villes chinoises.»

Dans le même temps, un nombre croissant de compagnies aériennes internationales majeures (Air France, British Airways, United Airlines, Lufthansa...) annoncèrent suspendre toutes leurs liaisons avec la Chine. Que valaient, dès lors, les recommandations apaisantes du directeur général de l'OMS de «ne pas restreindre les voyages, les échanges commerciaux et les mouvements de population»? Quel était son crédit, lui qui avait solennellement formulé son «opposition à toute restriction aux voyages»?

Face à ce type de dynamique, l'OMS est-elle piégée par une machinerie administrative devenue archaïque?

La progression constante de l'épidémie ne fait qu'accentuer le décalage entre les recommandations officielles. On compte aujourd'hui une vingtaine de pays dans lesquels des cas d'infection par le nouveau coronavirus ont été diagnostiqués, et l'épidémie poursuit sa rapide progression sur le sol chinois, le nombre des cas officiellement recensés ayant déjà dépassé ceux de l'épidémie de SRAS: le 3 février 2020 à 9h20, il était de 20.636.

Dans ce contexte, les plus grandes inquiétudes sanitaires concernent désormais la possible émergence du coronavirus sur le sol africain, un continent où de nombreux pays ont aujourd'hui de nombreux et massifs échanges avec la Chine.

Cette crainte est désormais publiquement exprimée à Genève alors même que le Conseil de supervision de la préparation globale (GPMB) avait averti, dès le jeudi 30 janvier, que de nombreux pays n'étaient pas prêts à faire face à l'épidémie.

«Tous les pays et gouvernements locaux, y compris ceux qui n'ont pas été touchés, doivent d'urgence consacrer des ressources au renforcement de leurs capacités essentielles de préparation», souligne cet organe indépendant créé en 2018 par l'OMS et la Banque mondiale.

Fallait-il déclarer l'urgence de santé publique de portée internationale? Ne pas le faire? Face à ce type de dynamique, l'OMS est-elle piégée par une machinerie administrative devenue archaïque?

«De nombreux experts critiquent le fonctionnement binaire du Règlement sanitaire international qui a poussé à déclarer une urgence mondiale alors que les chiffres des malades en dehors de la Chine restent pour l'instant très faibles», observe la correspondante du Monde à Genève. «Lors d'une rencontre avec les journalistes, le docteur Tedros avait lui-même laissé entendre qu'une alerte intermédiaire “orange” aurait sans doute été plus représentative du risque actuel.»

L'OMS rompue à la critique

Les critiques ne sont pas nouvelles. Ce type d'urgence sanitaire mondiale a déjà été décidé cinq fois dans l'histoire de l'OMS: face à la pandémie grippale A (H1N1), à la poliomyélite, au virus Zika, et également à deux reprises pour des épidémies de virus Ebola. Dans tous les cas, la décision n'avait été prise que longtemps après l'émergence du nouvel agent infectieux pathogène pour l'être humain –ce qui avait parfois valu à l'OMS d'être vivement critiquée pour son inertie.

Le directeur général de l'organisation onusienne fait aujourd'hui ce choix dans un contexte épidémique, politique, diplomatique et économique sans précédent. Au risque, une nouvelle fois d'entamer son crédit, de réduire le poids et l'aura de l'institution qu'il dirige.

Créée en 1948, l'OMS, dont le siège est à Genève, est dotée de six bureaux régionaux et de représentations dans un grand nombre de pays. Elle a officiellement pour objectif «d'amener tous les peuples des 194 États membres et partenaires au niveau de santé le plus élevé possible». De cette institution, on pourrait également affirmer que son crédit est inversement proportionnel à la richesse de ses États membres.

De façon schématique, on pourrait diviser le monde en deux parties. D'un côté, les pays les plus vulnérables de la planète, ceux dont les systèmes de santé sont défaillants, et dont les indicateurs de morbidité et de mortalité ont encore de larges marges de progression. Leurs représentants louent le plus souvent l'OMS, son action, ses recommandations, ses compétences, ses décisions et son expertise.

De l'autre côté de cet univers binaire, il y a les pays les mieux dotés, les plus nantis, au niveau de richesse parfois insolent au regard des précédents, et dont les indicateurs de santé ne cessent de s'améliorer. Ceux-là expriment souvent des doutes sur le bien-fondé des décisions de l'OMS, remettent en question ses recommandations, questionnent l'indépendance des experts, interrogent leurs possibles conflits d'intérêts, critiquent les décisions trop tardives ou trop précipitées, et enfin pointent souvent aussi la politisation excessive de l'organisation.

Le curseur est probablement à placer entre ces deux camps, et à déplacer en fonction des sujets. Par exemple, en matière de lutte contre le tabagisme et les autres dépendances, l'OMS fait preuve d'une grande frilosité à recommander des stratégies de réduction de risque. Elle est ainsi ridiculement et dogmatiquement opposée à la cigarette électronique, un dispositif dont toutes les données disponibles laissent penser qu'il constitue une alternative de loin moins risquée que le tabac fumé.

Un bilan éblouissant

À l'inverse, en matière de gestion des phénomènes épidémiques et des maladies contagieuses, l'OMS se trouve probablement dans sa zone de compétence maximale. C'est dans ce domaine qu'elle s'est illustrée depuis son origine, engrangeant des résultats notables et substantiels. En premier lieu, on lui doit l'éradication (obtenue en 1980) de la variole qui, durant le dernier siècle, avait tué prématurément plus de 300 millions de personnes.

L'OMS est sur le point de déclarer l'éradication de la poliomyélite. Elle s'était mise à rêver de l'éradication de la rougeole avant que les hésitations vaccinales de certaines populations des pays riches contrecarrent ses plans, lui imposant de repousser ses objectifs à un horizon beaucoup plus lointain.

En revanche, la gestion de la lutte contre les maladies émergentes est, pour cette institution, un domaine autrement plus délicat. Il faut ici compter avec les changements globaux, la démographie croissante de la population mondiale (en dehors de l'Occident), l'urbanisation, la déforestation, le changement climatique, les élevages intensifs, et les transports aériens des personnes et des virus.

Tout se passe comme si chaque nouvelle crise sanitaire engendrait une remise en question de cette organisation.

Au cours des dernières décennies, tout cela a conduit à la multiplication des crises sanitaires nées de l'émergence de nouvelles maladies infectieuses épidémiques. Des phénomènes impossibles à anticiper, difficiles à contrôler, avec souvent de lourdes conséquences sur les populations concernées: l'émergence du sida dans les années 1980, puis à des niveaux moindres les crises du chikungunya, de la dengue, du Zika, d'Ebola, du virus du Nil occidental, de la grippe A (H1N1), de la grippe aviaire, ou encore de la maladie de la vache folle.

Il faut ici compter avec un manque d'anticipation, une absence d'efficacité et des conséquences économiques ou sociales; autant d'éléments qui ont nourri des frustrations et des critiques souvent sévères vis-à-vis de l'OMS. Cette dernière sort aujourd'hui d'une profonde réorganisation due à la crise générée par l'épidémie d'Ebola en 2015.

Tout se passe comme si chaque nouvelle crise sanitaire engendrait, de manière quasi systématique, une remise en question de cette organisation. Ces réorganisations successives, souvent attendues avec espoir, sont presque toujours des sources de frustration internes et externes, les ressources de l'organisation restant constantes ou presque. Au contraire, loin de se combler, le hiatus entre les attentes et les possibilités d'action a le plus souvent tendance à se creuser davantage.

Les mêmes causes engendrant les mêmes effets, la crise du nouveau coronavirus ne devrait pas constituer, de ce point de vue, une exception.

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