Culture

«La Cravate» et «#JeSuisLà»: vertus de l'artifice

Temps de lecture : 5 min

Documentaire sur un militant FN ou fable douce-amère entre côte basque et Corée du Sud, le film de Chaillou et Théry et celui de Lartigau affichent chacun un procédé qui éclaire de manière inattendue les réalités contemporaines.

À gauche: Bastien Régnier dans La Cravate. | Nour Films – À droite : Alain Chabat dans #JeSuisLà. | Gaumont
À gauche: Bastien Régnier dans La Cravate. | Nour Films – À droite : Alain Chabat dans #JeSuisLà. | Gaumont

Le nœud cool de «La Cravate»

Le mot en usage est «dispositif». D'emblée, il est clair que ce documentaire fonctionne à partir d'un dispositif, d'un ensemble de procédés qui ont l'honnêteté de s'afficher –le contraire, soit dit en passant, de tous ces documentaires bidons où on ne sait jamais comment une caméra et une équipe de tournage, prétendument invisibles aux personnes qu'ils filment, ont bien pu se trouver là.

Un jeune homme s'assoit dans un fauteuil. Il lit un livret où est racontée une histoire. Son histoire, telle que l'ont filmée et comprise les réalisateurs, hors-champ, mais commentant la manière dont ils ont retranscrit les événements, et interrogeant leur sujet sur le bien-fondé de la manière dont ils le décrivent. Celui-ci réagit, valide le plus souvent ces descriptions. Apparaissent à l'écran les images correspondantes.

Il s'appelle Bastien. Il est militant du Front national, engagé corps et âme dans la campagne électorale de Marine Le Pen pour les présidentielles de 2017, au sein de la section FN du département de la Somme.

Lui et ses supérieurs du parti d'extrême droite ont donné leur accord de principe pour qu'il soit filmé. Chaillou et Théry accompagnent les rencontres sur les marchés, l'organisation d'opérations de diffusion de tracts ou de collages d'affiches, les réunions de quartier.

Bastien a un métier, une compagne, un passé, d'autres activités. Il a des émotions et des idées. C'est, loin des simplifications et des massifications, une personne humaine.

Pas un film militant, une enquête

En pleine stratégie de dédiabolisation, on comprend bien pourquoi les responsables du FN ont accepté la présence d'une caméra tenue par des gens dont ils savent parfaitement qu'ils ne sont pas des sympathisants. Et de fait, qui soutient le parti d'extrême droite ne trouvera rien dans La Cravate de nature à le faire changer d'avis. La Cravate n'est pas un film militant.

Un dispositif pour comprendre. | Nour Films

Scandé de rebondissements inattendus et de l'irruption dans des conditions peu prévisibles de Florian Philippot puis de Marine Le Pen, avant la révélation d'un secret qui, comme il se doit, ne change pas grand-chose au véritable enjeu, puis un climax (le résultat de l'élection) connu d'avance, La Cravate est un film pour mieux voir et mieux comprendre.

Son dispositif, qui évoluera au cours du film, permet de construire et de modifier la distance vis-à-vis du personnage central et de ceux qui l'entourent, à commencer par le responsable local du parti, mais aussi des jeunes du coin, les ouvrièr·es de Whirlpool en grève, des habitant·es de la région d'Amiens. Il permet de repérer l'utilisation des mots et des signes, d'inscrire des pratiques dans des environnements corporels, géographiques et psychiques.

Bastien dort chaque nuit sous le portrait de Marine Le Pen. | Nour Films

Déjouant le binôme désormais inopérant diabolisation/dédiabolisation, il construit les conditions d'une enquête qui rappelle l'intérêt de ses réalisateurs pour la recherche grâce à des agencements bien précis de moyens cinématographiques –des dispositifs, donc.

Leur proposition la plus connue, La Sociologue et l'ourson, n'était pas la plus convaincante (toutes les expériences ne fonctionnent pas) mais ils avaient auparavant trouvé des procédures particulièrement efficaces pour approcher le travail de recherche scientifique (tiens!) avec Cherche toujours et le rapport entre êtres humains et animaux dans Les Altans, deux de leurs premiers courts-métrages.

Un descriptif incarné

Avec leur nouveau film, ils entrebâillent l'accès aussi bien à des imaginaires qu'à des tactiques politiciennes ou à des modes de vie. Leur dispositif permet de produire un descriptif incarné, très vivant, du fonctionnement de bon nombre de nos contemporains, qui déplacent les idées reçues –ne serait-ce que sur l'absence d'idéal ou d'engagement des jeunes générations, même si dans des termes dont on ne veut pas entendre parler, ou surtout vis-à-vis desquels on ne sait pas quoi faire.

Inégalitaire –les réalisateurs en savent plus sur ce qu'ils font que celui qu'ils filment–, La Cravate ne trompe ni ne méprise personne. Sans dissimuler leurs propres opinions ni s'abstenir de montrer les ressorts de haine et de violence sous-jacents comme la reconduction des différences de castes au sein de la formation dite populiste, le film rend perceptibles à la fois des méthodes (souvent d'ailleurs très classiques, voire vieillottes) et des sensibilités aux effets ô combien réels.

Prenant au sérieux, y compris parfois avec humour, ou avec émotion, les possibilités d'une position au sens strict citoyenne, le film de Mathias Théry et Etienne Chaillou ouvre sur des formes inhabituelles d'attention à ce que se dit et se fait dans ce pays, acte de salubrité publique.

«#JeSuisLà», la mélancolie du mème

Le mot cette fois serait «parabole». Soit la même chose qu'un dispositif, une procédure artificielle permettant de rendre saillants certains aspects, mais cette fois plutôt dans le récit que dans la mise en scène.

Aucune prétention à la vraisemblance en effet dans l'histoire du restaurateur du sud-ouest que campe Alain Chabat, quinqua englué dans son terroir, sa famille, ses copains, sa libido et qui tout à coup se fabrique une idylle avec une jeune femme coréenne sur Instagram, puis sur un coup de tête part la rencontrer à Séoul.

Il s'en suivra une étonnante variation mélancolico-burlesque, avec ce Français dérisoire et gentiment autosatisfait encalminé à l'aéroport d'Inchon, se mangeant de plein fouet la vanité de ses fantasmes formatés et inattentifs aux autres comme l'étrangeté d'un monde ni hostile ni particulièrement opaque, seulement différent.

Alain Chabat, acteur qui vaut bien mieux que la plupart des films dans lesquels il joue, est très précis dans le flou, très juste dans une maladresse qui n'a rien de clownesque (on est dans un tout autre registre que Bourvil ou Pierre Richard).

À côté de la plaque, tout aussi bien la plaque des rôles convenus de naïfs ou de farfelus, il installe une lourdeur triste sous un trop grand sourire dans le maelström du grand aéroport international.

Multipliant les tentatives de rencontres qui, sans véritablement échouer, ne changent strictement à la situation, il est en effet là, mais là, c'est nulle part.

Simulacre de présence, à Biarritz et à Séoul. | Gaumont

Volontairement ou pas, le nouveau film du réalisateur de La Famille Bélier est une fausse comédie grand public, et une vraie expérimentation autour de l'étrangeté, étrangeté psychique, libidinale, existentielle. L'étrangeté vertigineuse et vaine de l'ère de la globalisation et des réseaux sociaux.

Sous l'effet de cette destabilisation, #JeSuisLà ingurgite à la volée et élimine en un tournemain les anciens effets d'exotisme, survole les cartes postales pour mettre en scène une sorte d'apesanteur troublante, entre comique et malaise, qui ne manque pas de pertinence.

Les développements du récit, après que le piètre héros devenu mème malgré lui est enfin sorti de l'aéroport, déclineront de plusieurs manières ces impasses soft, où personne n'est méchant ni n'a clairement tort, et qui fabriquent de la solitude et du malentendu.

Sans s'y attarder, ce film faussement joyeux laisse très bien deviner quelles versions plus sombres, voire tragiques, ces phénomènes engendrent aussi, dans le monde réel ici réfracté sur une bulle gentiment mais efficacement déformante.

Deux films, une même perte

Au-delà de tout ce qui à l'évidence sépare La Cravate et #JeSuisLà, ces deux films que ne rapproche que leur même date de sortie témoignent l'un et l'autre du même monde, et du même malheur d'une perte du monde.

Entre l'incantation haineuse et désespérée des supporters du désormais Rassemblement national scandant «On est chez nous!» et l'apesanteur mélancolique du personnage joué par Chabat, s'éclairent deux des aspects de la crise contemporaine si bien analysée par Bruno Latour dans son récent Où atterrir?.

Chacun à sa façon, ils mettent en scène l'impossibilité –physique, mentale, affective– de construire sa place dans un monde qui a échappé aux coordonnées connues sans en fournir d'autres qui soient partageables par les êtres humains, qu'on soit adolescent picard, Sud-Coréenne romantique ou cuisinier basque.

La Cravate

de Mathias Thery et Étienne Chaillou, avec Bastien Régnier

Séances

Durée: 1h37

Sortie le 5 février 2020

#JeSuisLà

d'Éric Lartigau avec Alain Chabat

Séances

Durée: 1h38

Sortie le 5 février 2020

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