France

Policier tué par ETA: ce que le meurtre veut dire

Alexandre Lévy, mis à jour le 20.03.2010 à 12 h 12

Au-delà de la radicalisation de l'ETA, elle s'inscrit pour les policiers français dans une «banalisation de la violence».

Le parquet de Paris a reconnu samedi 20 mars une erreur dans la diffusion la veille d'images d'une caméra d'hypermarché censées montrer cinq militants de l'ETA recherchés pour le meurtre d'un policier en Seine-et-Marne. Les hommes sont en fait des pompiers catalans en vacances en France, sans rapport avec les faits. Cet article revient sur ce que signifie la mort du policier, le brigadier Nérin.

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Il est mort sous les balles d'un gros flingue, un 357 Magnum de calibre 11,43mm, dont les balles l'avaient atteint sous l'aisselle, une partie du corps que les gilets pare-balles ne recouvrent pas. Ça s'est passé mardi soir sur une petite route de campagne, près de Dammarie-les-Lys (Seine-et-Marne), et le brigadier Jean-Serge Nérin pensait intervenir avec son équipage sur un braquage: quelques minutes auparavant, les malfaiteurs avaient volé six véhicules dans un garage automobile, menaçant et ligotant le gérant. Quelques kilomètres plus loin, leur cortège à l'arrêt attire l'attention d'une patrouille de police qui décide d'intervenir. A la vue des quatre fonctionnaires de police, les malfrats ouvrent le feu, atteignant mortellement ce père de famille, le seizième policier à mourir en mission depuis 2002. La patrouille ne savait pas qu'elle avait affaire à des membres présumés de l'organisation séparatiste basque ETA. Des étarras qui sont systématiquement armés et n'hésitent pas à faire usage de leurs armes, surtout contre les représentants des forces de l'ordre espagnoles, considérées comme une «cible».

La France n'est plus un «sanctuaire»

Mais c'est la première fois que, malgré de fréquents accrochages avec la police hexagonale, un fonctionnaire de police français trouve la mort sous les balles de l'organisation basque. «J'ai ressenti cet assassinat comme s'il s'agissait de celui d'un membre des forces de sécurité espagnoles», a dit ce mercredi matin José Luis Rodriguez Zapatero. Le chef de gouvernement espagnol a condamné «une action criminelle de la bande terroriste ETA». Peu auparavant, le parquet antiterroriste de Paris confirmait que l'organisation basque était impliquée dans cette affaire. Les policiers français ont réussi à interpeller un membre de ce commando, un homme que la presse espagnole identifie comme étant Joseba Fernadez Aizpurua, né en 1983 et qui ferait déjà l'objet d'un mandat de recherche européen pour ses liens présumés avec l'ETA. L'homme était toujours en garde à vue au matin du 17 mars et ses complices en fuite.

Pour les spécialistes du terrorisme basque, cette fusillade s'inscrit dans la logique de la radicalisation des membres de l'ETA qui violent de plus en plus fréquemment la consigne de faire profil bas en France. Un pays qui, dans la logique des «anciens» de l'ETA, doit rester une base arrière -voire un sanctuaire- pour les activités de l'organisation. Un pays où il ne faut pas exporter le combat et éviter de se mettre à dos sa police. Que c'est-il donc passé? Un spécialiste du dossier basque commente:

On peut surtout expliquer cela comme un indicateur de l'arrivée au sein de l'organisation de gens de plus en plus jeunes, inexpérimentés et que l'on envoie au charbon pour maintenir la flamme de la lutte, en dépit des nombreuses arrestations qui ont décimé les rangs de l'ETA. Cela peut expliquer cette situation -surtout qu'on est loin du pays basque et qu'ils ne peuvent pas invoquer une espèce de "légitime défense" face à "l'envahisseur".

Ces nouveaux membres de l'ETA sont souvent recrutés au sein de la «kale borroka» (lutte de rue, en basque), sorte de cocktail de guérilla urbaine et de délinquance pure pratiquée au Pays basque par de jeunes nationalistes radicaux.

Cette mort a provoqué une vive émotion dans les rangs de la police. Ce mercredi soir, à 18 heures, ils seront certainement beaucoup à venir de manière spontanée devant le commissariat de Dammarie-les-Lys, à la fois pour rendre hommage à leur collègue disparu et exprimer «dans le calme et la dignité» un sentiment de colère, voire de ras-le-bol. Un rassemblement qui ne sera pas sans rappeler celui qui avait eu lieu à l'occasion de la mort, il y a deux mois, de Patrice Point à Chessy, pas très loin de là. Un policier de 51 ans volontairement renversé par des malfaiteurs lors d'une tentative de cambriolage. Car la mort du brigadier Nérin s'inscrit aussi dans une autre logique, celle d'une «banalisation de la violence» dont font l'objet les fonctionnaires de police en France, une réalité sans cesse dénoncée par les syndicats de police, de gauche comme de droite.

Mal-être

Dès mardi soir, les premiers communiqués des syndicats ne disaient pas autre chose: l'Union Unité-police/SGP (premier syndicat de gardiens) a dénoncé une «violence haineuse qui n'est pas tolérable dans un Etat de droit»; l'Unsa évoque les «difficultés du métier de policier». Un sentiment partagé par les représentants syndicaux des officiers qui «n'oublient pas la longue liste des agressions quotidiennes que subissent policiers et gendarmes dans un climat délétère et dangereux», dit le Snop (majoritaire). Le plus incisif a été Frédéric Lagache, secrétaire général adjoint du syndicat de gardiens et gradés Alliance (droite). «Il ne faut pas s'en tenir qu'à ce drame, souligne-t-il dans l'Express. Nous sommes dans un processus d'aggravation des violences contre les collègues. Ce meurtre, il pourrait aujourd'hui aussi avoir lieu dans une banlieue ou dans un camp de gens du voyage. Il y a urgence à restaurer l'autorité de l'Etat.» Le syndicaliste demande à être reçu sans délai par le ministre de l'Intérieur, Brice Hortefeux, afin de «lui faire part de la vive émotion et de la colère ressentie par l'ensemble des policiers».

A ceux qui disent que ce «n'est pas la même chose» que de mourir fauché par un chauffard lors d'un contrôle routier et tomber sous les balles d'un apprenti terroriste, les policiers répondent que l'émotion suscitée par drame qui s'est joué mardi soir reflète aussi le mal-être qui se répand comme une marée montante au sein des forces de police. Un policier, passablement énervé, témoigne:

La mort du brigadier Nérin rappelle la réalité brute de notre boulot, à savoir courir après les malfaiteurs au risque de nous faire tirer dessus et de mourir. Etre flic, c'est surtout cela, on n'est pas là uniquement pour faire du chiffre ou pour pallier les insuffisances de notre société, notamment en termes d'éducation.

Il fait référence à la polémique sur la multiplication des gardes à vue qui a connu un nouveau rebondissement avec l'interpellation, fin février, d'une collégienne de 14 ans -«une mineure en pyjama rose» pour la presse (en fait c'était un jogging) qui a fait grand cas de cette histoire pour dénoncer, une fois de plus, «la politique du chiffre». Un constat de plus en plus partagé par les policiers eux-mêmes, qui se disent «otages des politiques». «Nous sommes entre le marteau et l'enclume, entre une société qui ne nous aime pas et une classe politique qui nous demande sans cesse de faire plus, sans nous consulter et souvent au mépris de la réalité de notre travail», poursuit notre officier anonyme. Le 14 février, bien avant la fusillade de mardi soir, un grand magistrat, l'avocat général de la cour d'appel Paris Philippe Bilger a publié sur son blog une note, sorte de litanie intitulée «Si j'étais policier...» qui, selon de très nombreux policiers, a trouvé le ton juste pour exprimer ce malaise. Ça commence par: «Si j'étais policier... J'en aurais assez. Je serais fatigué. Lassé d'entendre sans cesse les mêmes accusations, les mêmes récriminations, les mêmes injustices.»

Alexandre Lévy

Photo: septembre 2009. REUTERS/Charles Platiau

Alexandre Lévy
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