Monde

Tiger Woods de retour chez les sexistes

Yannick Cochennec, mis à jour le 18.03.2010 à 9 h 32

Le club de golf mythique d'Augusta, choisi par Tiger Woods pour son retour à la compétition, est le symbole du sexisme dans le golf.

L'homme qui aimait (trop) les femmes s'apprête donc à reprendre la compétition à l'occasion du tournoi... qui n'aime pas les femmes. C'est le drôle de paradoxe du retour de Tiger Woods qui, comme annoncé mardi 16 mars par le biais d'un communiqué, renouera avec ses clubs à partir du jeudi 8 avril lors du Masters, le premier tournoi du Grand Chelem de la saison et, selon beaucoup, le plus prestigieux des quatre rendez-vous majeurs du golf. La fin d'une abstinence golfique pour le n°1 mondial, privé de son travail depuis novembre en raison des révélations sur sa tumultueuse vie privée.

Situé dans l'Etat de Géorgie, l'Augusta National, golf sur lequel se dispute cette compétition depuis 1932, est un parcours mondialement connu, mais extrêmement privé. En dehors du tournoi, il est exclusivement réservé à une élite triée sur le volet, un bataillon fortuné des quelque 300 membres qui le composent. Ces privilégiés ont seulement six mois pour jouir des impeccables fairways et des greens manucurés de l'endroit. De mars à septembre, ils sont priés, en effet, d'aller taper la balle ailleurs afin de laisser reposer un gazon qui pourrait souffrir de leurs actions lors des fortes chaleurs de l'été.

De janvier à décembre, les portes du club restent, elles, complètement fermées aux femmes. Enfin, pas tout à fait. Elles peuvent y exercer leurs talents club en main, mais à la condition d'y avoir été invitées par ces messieurs. En revanche, elles ne peuvent pas devenir membres. Au sexisme, l'Augusta National mêla longtemps le racisme puisqu'il fallut patienter jusqu'en 1990 pour que soit adoubé le premier membre de couleur au sein de la vénérable institution.

Martha Burk

Entre 2002 et 2003, une femme, Martha Burk, âgée alors de 61 ans, décida de s'attaquer bille en tête à ce bastion machiste incarné et défendu par Hootie Johnson, le président du club de l'époque. La lecture d'un article de Christine Brennan, éditorialiste de USA Today et très hostile à la politique sexiste de l'Augusta National, leva ses dernières inhibitions.

Présidente du National Council of Women's Organisations, une association de plusieurs millions d'Américaines luttant pour leurs droits, elle déclara alors carrément la guerre au club le 12 juin 2002. Ce jour-là, elle envoya une lettre incendiaire à Hootie Johnson dans laquelle elle le sommait d'agir afin que «le Masters ne se déroule plus dans un club qui, depuis sa création en 1932, perpétue la discrimination à l'égard des femmes en les empêchant de devenir membres». Perfidement, Martha Burk fit, dans sa missive, une allusion non voilée aux sponsors de l'épreuve qui, d'après elle, «ne souhaitaient pas être assimilés à ce genre de discriminations».

«Cette femme»

L'objectif de Martha Burk fut atteint au-delà de ses espérances. La maladresse de Hootie Johnson l'aida grandement, il est vrai, dans sa démarche. Très cassant, il prit la féministe à rebours sans mesurer la portée de sa réplique:

Toute communication entre nous serait vaine. Si les membres se décident un jour à inviter une femme à être des leurs, ils entendent être les seuls à prendre la décision, à la date qui leur convient, et dans tous les cas, pas au bout d'un fusil. Nous n'acceptons pas de femmes aujourd'hui et nous n'en accepterons pas demain.

Et en la citant, il se refusa toujours de nommer Martha Burk, réduite, avec mépris, à deux mots: «cette femme».

La polémique enfla au fil des mois car le féminisme aux Etats-Unis est, comme partout ailleurs, mais peut-être plus qu'ailleurs, une question très sensible. Rapidement, le temps devint très lourd sur les têtes des membres de l'Augusta National parmi lesquels quelques figures très connues de Wall Street sommées de s'expliquer. Thomas Wyman, un ancien patron de CBS, la chaîne américaine, et Paul Snow, appelé par George W. Bush au poste de Secrétaire au Trésor, ne résistèrent pas aux attaques et finirent par renoncer à leur statut de membres avant la grande empoignade prévue devant les portes du club lors du Masters 2003. Mais Martha Burk, insultée autant qu'applaudie, ne parvint jamais à s'en approcher avec ses soutiens.

Il n'empêche, son combat n'avait pas été inutile. Cette année-là, le Masters, sur décision de Hootie Johnson, fut retransmis sans la moindre publicité afin de «protéger» les marques engagées auprès du tournoi. Un manque à gagner de plusieurs millions de dollars.

Hélas, sept ans après le scandale, l'Augusta National n'a toujours pas la moindre femme parmi ses membres. Mais Martha Burk, forte de cette publicité, martyrise toujours les firmes les plus puissantes en leur réclamant, et en obtenant souvent, des millions de dollars de dommages et intérêts pour le compte de son association dans le cadre de discriminations de toutes sortes frappant les femmes au travail.

Boycott

Le 18 novembre 2002, le New York Times n'y était pas allé, lui, avec le dos du club de golf en sommant Tiger Woods de boycotter le tournoi. Ce qu'il n'avait pas fait. Soutenue par le puissant quotidien, Martha Burk avait voulu poindre une contradiction: pourquoi était-il acceptable qu'un noir soit admis membre du club en 1990 et qu'une femme ne le soit pas 13 ans plus tard? «J'ai été très déçu par le manque de courage de Tiger Woods qui doit être un modèle pour tous, a avoué Martha Burk en 2008. Il n'a pas pris le moindre risque.»

Et il n'en prendra pas vraiment, le 8 avril, quand débutera le Masters en raison du pouvoir de l'Augusta National qui fait ce qu'il veut chez lui. Les accréditations délivrées aux journalistes y sont notamment strictement encadrées. Si une publication décide, par exemple, de manquer une édition en ne venant pas couvrir l'événement, elle perd son badge l'année suivante et il n'est plus question pour elle de le récupérer avant la nuit des temps.

La liste d'attente est longue, en effet. Woods sait à qui il aura affaire à Augusta - à la presse spécialisée - et à qui il n'aura pas l'obligation de se confronter - les médias «people» interdits d'entrée. Quant à CBS, le diffuseur, il sera dûment chapitrée par les membres de l'Augusta National qui lui dictent sa loi depuis toujours - car c'est ça ou adieu les droits. En 1995, Gary McCord, l'un des commentateurs vedettes de la chaîne, fut ainsi interdit d'antenne puis banni par le club pour avoir évoqué en direct des «tours de greens épilés comme des tours de maillot».

Pets coincés

C'est qu'on ne plaisante pas avec la morale à Augusta. «Le Masters, c'est la plus grande concentration de pets coincés que je connaisse, a déclaré plus tard Gary McCord repris par Pierre-Michel Bonnot dans L'Equipe. En arrivant le jeudi, vous vous faites suturer les fesses au Memorial Hospital d'Augusta, et ça dure comme ça jusqu'au dimanche où vous y retournez pour faire enlever les points de suture.»

On peut donc imaginer qu'un traitement sur mesure sera réservé à Tiger Woods dont l'entourage a probablement tout négocié, point par point, avec le club. Sa parole devrait y être protégée par les sourcilleux members qui ne manqueront pas de repérer et de dénoncer les indélicats. Voilà, d'une certaine manière, l'ordre moral au secours d'un champion à la «moralité» douteuse, mais qui risque d'affoler les audiences dans les semaines qui viennent, surtout s'il se trouve parmi les hommes de tête à l'attaque de la dernière journée.

Le 8 avril, l'Augusta National sera le centre des Etats-Unis et peut-être du monde. L'occasion peut-être pour Martha Burk de pousser un nouveau cri du cœur pour les femmes bafouées symbolisées par Elin Woods, l'épouse trompée.

Yannick Cochennec

Image de Une: Tiger Woods après sa victoire dans le tournoi d'Augusta, REUTERS/Kevin Lamarque

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