Société

Pour une Sarah Abitbol, combien de femmes silencieuses?

Temps de lecture : 4 min

On ne pense pas assez aux anonymes qui, devant leur poste de radio, ont entendu la patineuse artistique raconter son agression sexuelle par son entraîneur lorsqu'elle était adolescente.

Sarah Abitbol, invitée de la matinale de France Inter le 30 janvier 2019. | Capture d'écran via Twitter
Sarah Abitbol, invitée de la matinale de France Inter le 30 janvier 2019. | Capture d'écran via Twitter

Il va y avoir encore combien de témoignages, de voix qui tremblent, de mots qui se cherchent? Combien d'articles «l'actrice, la chanteuse, l'animatrice télé, la comédienne, la sportive révèle avoir été victime de viol»? Et il y en a combien d'autres qui appartiennent à la catégorie de celles qu'on n'entendra pas? Celles qui sont devenues prof, comptable, secrétaire, commerciale, vendeuse, serveuse, médecin, avocate, conductrice de bus, caissière, agente administrative, agente d'entretien, cheffe d'entreprise. Celles dont les histoires n'intéressent pas, ou moins. Celles qu'on n'appellera pas, qu'on ne convaincra pas de parler de ce qu'elles ont vécu, celles à qui on ne proposera ni livre ni interview, celles qu'on n'aidera pas à mettre les mots justes sur ce qu'elles ont vécu.

Je pense à elles toutes. Celles qu'on ne fait pas parler. Celles qui ne parlent pas mais qui écoutent les autres, les plus connues, qui écoutent ces témoignages dans les médias en hochant la tête. Hier matin, elles étaient chez elles, elles finissaient peut-être de se préparer en écoutant à la radio Sarah Abitbol choisir difficilement et délicatement ses mots pour raconter, pour se forcer à raconter ce qu'elle aurait tellement voulu oublier, je les vois ces femmes, elles ont mis leurs chaussures avant d'éteindre le poste en hochant la tête, en soupirant. Peut-être qu'après, elles ont envoyé un message à leur meilleure amie, pour savoir si elle avait écouté la patineuse. Ou peut-être qu'elles n'ont écrit à personne. Sans doute qu'entendre ces témoignages, c'est difficile, éprouvant, ça peut mettre en colère, sans doute aussi c'est un soulagement par procuration.

Et puis, pour elles toutes, la journée s'est poursuivie. Comme les autres. Peut-être qu'elles ont été plus sensibles, plus facilement agacées ce jour-là. Peut-être même qu'elles se sont énervées pour «rien». Et peut-être qu'un collègue leur a demandé en rigolant si elles avaient leurs règles ou quoi.

Peut-être qu'elles ont moins bien dormi.

Ceux qui se taisent, ceux qui savent

Je pense aussi à ceux qui n'ont pas parlé. Ceux qui, enfants, adolescents, ont été victimes. Et qui sont devenus des hommes. Certains d'entre eux aussi, hier matin, ont écouté Sarah Abitbol en mettant leurs chaussures. Évidemment, ils ont pensé à leur entraîneur de judo, au prêtre, au prof, à l'ami des parents, ils ont senti monter l'habituelle colère, et puis ils ont essayé de penser à autre chose. Parce que leur parole n'est pas mûre, parce que... Comment se raconter victime quand on est un homme? Bien sûr, il y a Sébastien Boueilh, l'ancien rugbyman qui a osé dire qu'adolescent il a été violé pendant des années par un proche. Il a monté l'association Colosse aux pieds d'argile qui indique que les témoignages de victimes sont quotidiens, que c'est un «fléau dans la société».

Pour un Sébastien Boueilh, combien d'hommes qui restent enfermés dans leur silence? Et qui s'en veulent? À la culpabilité habituelle des victimes, s'ajoute celle de se taire. Combien de sportifs de haut niveau, de stars, qui ne parleront pas? On estime qu'au minimum un enfant par classe sera victime d'agression sexuelle avant la fin de l'adolescence. Combien de grandes stars du foot masculin ont été victimes et ne parleront pas parce que c'est au-dessus de leurs forces? Que se passerait-il si ces stars-là, role models masculins des enfants, parlaient?

Et les autres? Les coupables? Que se passe-t-il dans leur tête, le matin, en écoutant la radio? Ils savent. Ils savent qu'ils sont coupables. Les plus vieux ont certainement compté ce qui pouvait tomber dans la prescription. Ils ont mis leurs chaussures en écoutant la voix tremblante de Sarah Abitbol, et ils ont senti encore plus précisément que d'ordinaire l'épée de Damoclès qui oscille au-dessus de leur cou. Ils ont hoché la tête. Si X ou Y avait dû parler, ça aurait déjà été le cas. Soyons tranquilles. Ils/elles ne diront rien. Bien sûr, il y a eu cette discussion désagréable avec Machin, qui a évoqué des rumeurs, des on-dit, un parent en colère, mais ça n'a pas eu beaucoup plus de conséquences.

Un magma indistinct d'émotions et de cauchemars

Ce matin-là, qui écoute la radio comme tous les matins, il y a aussi justement Machin. Il pense que c'est terrible ce qui est arrivé à Sarah Abitbol. Il repense aussi à l'autre, là… Il y avait des rumeurs, mais on fait quoi avec des rumeurs… Il a fait son maximum. Déjà, il lui a parlé. Ce matin-là, en sortant de chez lui, les pensées de Machin peuvent suivre deux cours différents. Soit il efface tout ça de ses pensées et décide, pour le trajet en voiture, de mettre plutôt de la musique. Soit il se dit que quand même… Il n'a peut-être pas assez réagi à ces rumeurs et décide qu'il va se renseigner davantage dès aujourd'hui.

Et puis, il y a les gamins et les gamines. Qui n'ont pas vraiment écouté la radio toujours un peu chiante de leurs parents. Ils ont entendu un bout, en passant dans la cuisine. Mais ça n'a rien à voir. Parce que les mots des adultes ne sont pas les leurs. Parce qu'ils ne semblent jamais rendre compte de la réalité de ce qu'ils et elles vivent. Parce qu'il faut déjà avoir fait un long parcours pour accéder à ce langage, pour s'autoriser à le faire sien. Ce qu'ils et elles vivent, c'est un magma indistinct de sensations, d'émotions et de cauchemars au milieu desquels surnagent essentiellement la honte et la haine de soi. Parce qu'ils et elles se sentent coupables. Ils et elles espèrent simplement que ça s'arrêtera là, que ça n'arrivera plus, qu'il ne recommencera pas et qu'ils et elles pourront oublier, passer à autre chose. Ils et elles ne savent pas encore que la douleur peut les rattraper des années plus tard. Comme Sarah Abitbol le leur racontait pourtant ce matin-là. À elle, il aura fallu trente ans. «Ce n'est pas facile à 44 ans de dire qu'on a été violée à 15 ans.» Que pouvons-nous pour les victimes du temps présent, avant qu'elles aient 44 ans?

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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