Culture

«Les Traducteurs»: une histoire sordide, mais pas si éloignée de la réalité

Temps de lecture : 7 min

Pas moyen de dézinguer le film de Régis Roinsard.

Pas d'internet, pas de téléphones et pas de liberté pour les linguistes dans le film «Les Traducteurs». | Capture d'écran YouTube
Pas d'internet, pas de téléphones et pas de liberté pour les linguistes dans le film «Les Traducteurs». | Capture d'écran YouTube

Depuis quelques mois, le petit monde de la traduction était sur des charbons ardents: un film appelé Les Traducteurs allait sortir en janvier 2020.

Un film sur nous, avec le nom de notre profession à nous, en gros sur l'affiche... Debout les forçats du dictionnaire, généralement mis dans le même sac que les interprètes et les profs d'anglais –le prestige en moins–, debout les damnés de la langue, nous qui hurlons dans le vide de nos bureaux couverts de poils de chat et de miettes de Pépito que «tâche» et «tache», ce n'est pas la même chose et que l'écartèlement est une punition trop douce pour celles et ceux qui mettent le subjonctif après «après que»! Direction le cinéma le plus proche!

Enfin, le grand public allait entendre parler de nous.

Manoir-bunker

Lorsque la bande annonce a été diffusée, nous avons commencé à déchanter doucement. Naturellement, les mauvais esprits n'ont pas tardé à se manifester:



Flagrant délit de mauvais esprit.

On y découvre une dizaine de traducteurs et traductrices accueilli·es dans un manoir-bunker pour «un travail commun de traduction». Apparemment ça tourne mal, puisqu'il va y avoir des supputations de torture et qu'on y voit une fourchette de linguistes à la mine chiffonnée, aligné·es en culotte, apparemment pas dans le cadre d'un échange autour des langues.

«Tu es prêt à enfermer tes traducteurs dans un bunker et à les traiter comme du bétail!» s'indigne un mystérieux vieux monsieur devant Lambert Wilson, apparemment pas dégoûté par l'idée. C'est vrai que c'est pas très gentil, et surtout c'est fort inutile, le traducteur à la base n'étant pas une créature particulièrement extravertie: «Si j'avais voulu travailler en open space, je n'aurais pas choisi cette profession», dira très justement le traducteur grec pendant le film.

Puis, en pleine bande annonce, une femme coule à pic dans une piscine, et on se demande si c'est une métaphore du statut des héros et héroïnes (la traduction littéraire est payée en droits d'auteur) ou simplement un clin d'œil à celles et ceux qui ont le loisir de profiter des bassins municipaux pour se désankyloser après une dizaine d'heures devant l'ordinateur.

Enfin, la bande-son fracassante digne de Terminator paraît un tantinet décalée avec notre activité: allait-on demander à ces neuf intellos (peu de binoclards dans le lot, curieusement, ou de gras superflu malgré la sédentarité du travail, j'admire) de combattre le crime tout en vérifiant l'accord du participe passé des verbes pronominaux réfléchis?

Un film proche de la réalité

Autant dire que j'y suis allée avec un solide parti pris (et une amie traductrice). Je m'apprêtais à voir un thriller où les traducteurs et traductrices serviraient de prétexte à l'intrigue et qui allait sûrement donner de notre profession une idée préfabriquée à mille lieues du réel. Au mieux, l'histoire serait assez plaisante pour en faire (un peu) abstraction, au pire j'aurais de quoi faire un papier assassin qui me défoulerait un grand coup et vengerait les collègues.

Or, non. Dès le début du film, lorsque la traductrice portugaise fulmine en apprenant qu'elle a perdu un de ses jobs («depuis quand un seul boulot suffit pour survivre?!»), j'ai clairement compris qu'un tel réalisme économique ne pouvait s'expliquer que par la présence en coulisses de véritables traducteurs et traductrices (fait avéré, le réalisateur ayant consulté plusieurs professionnel·les).

«C'est horrible à quel point ils sont mal payés. Ce sont des heures et des mois de travail méticuleux.»
Lambert Wilson, dans Les Traducteurs

«Ils sont victimes d'un certain mépris et ils sont utilisés et totalement sous-payés. C'est horrible à quel point ils sont mal payés. Ce sont des heures et des mois de travail méticuleux. Au prix horaire, ça peut être dix fois en dessous d'un salaire horaire d'une personne qui s'occupe du ménage. C'est extravagant.» Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Lambert Wilson, qui certes n'est pas de la partie mais qui mériterait largement de supplanter saint Jérôme, patron des traducteurs et traductrices, au panthéon, étant donné que ce dernier était apparemment très occupé à se tourner les pouces pendant le film vu les embêtements que vont subir les collègues.

J'ai eu tout d'abord la satisfaction de constater que Régis Roinsard ne nous trompe pas sur la marchandise: on vous promet des traducteurs, vous allez en avoir, et pratiquement que ça, du début à la fin. Et leurs conditions de travail sont certes présentées dans un contexte exceptionnel (la traduction d'un futur best-seller que l'éditeur veut garder secret à tout prix, quitte à enfermer dans un bunker de luxe et à malmener méchamment de pauvres chatons traducteurs et traductrices sans défense), mais elles sont réalistes (sans être exhaustives: on n'y évoque pas la relecture, le taux horaire, il y a le fait qu'on leur donne les originaux sous forme de fichier papier et que, franchement, le temps qu'on perd à ne pas travailler par écrasement du texte à l'écran!).

Alors si vous n'êtes pas traducteur littéraire vous-même, ou que vous n'en connaissez pas (votre nièce a fait un séjour linguistique de trois semaines à Sheffield en 2014? Non, ça ne compte pas), vous pouvez croire aux propositions qui vous sont présentées dans ce film, où chaque personnage aborde son métier et sa relation à l'auteur qu'il traduit d'une manière différente.

Traduire dans sa langue maternelle

Pour commencer, les traducteurs et traductrices du film ne parlent pas douze langues chacun·e (ce qui est un des ressorts à la fois comique et stressant d'une des scènes de tension du film, où certain·es communiquent en espagnol et mandarin pour ne pas être compris de leur éditeur), et ne traduisent que vers leur langue maternelle. En constatant qu'il ne s'agissait pas d'une brochette de pékins capables de parler sur commande une demi-douzaine de langues dans n'importe quel sens et en toutes circonstances, j'ai eu envie de serrer très fort le réalisateur dans mes bras.

En effet, une proposition de travail sur trois que je reçois (au doigt mouillé) m'est faite dans une autre langue que la mienne, et je ne suis pas la seule dans ce cas, tant est ancrée la croyance que les linguistes peuvent traduire tout et n'importe quoi dans toutes les langues qu'ils et elles connaissent. Or, déontologiquement, et même juste logiquement, on se doit de traduire vers l'idiome qu'on maîtrise le mieux: notre langue maternelle. Les seul·es qui traduisent dans les deux sens sont les vrai·es bilingues de naissance, et sont rares.

Ensuite, lorsqu'on annonce à nos héros et héroïnes qu'il faudra traduire un livre par petits bouts, ils et elles s'insurgent. Normal, puisque n'importe quel·le étudiant·e en première année de traduction (car la traduction est un métier auquel on se forme, en dehors de l'apprentissage des langues) peut vous dire qu'il est impensable de traduire un texte, et à plus forte raison un roman, sans l'avoir d'abord lu dans son intégralité. Évidemment, quand on sait qu'à la moitié du film le groupe va se retrouver en culotte devant le donneur d'ouvrage, privé de tout et menacé du pire, ça peut paraître anecdotique.

Ça procure l'espace de quelques jours l'impression d'être une traductrice dans James Bond.

À circonstances exceptionnelles, moyens exceptionnels: les traducteurs et traductrices n'auront pas internet pour travailler. Alors ça, c'est assez peu réaliste, s'indigneront la plupart des collègues. Et surtout, c'est vache. Mais ce n'est pas du tout impossible. Régis Roinsard raconte avoir eu l'idée du scénario en entendant parler des conditions de travail des traducteurs d'Inferno, le livre de Dan Brown, claquemurés pendant six semaines dans un véritable bunker afin d'éviter les fuites (le recours à internet n'était pas totalement prohibé, il n'était accessible que sur des ordinateurs communs, ce qui compliquait beaucoup le travail).

Ce n'est pas un cas isolé: il m'est aussi arrivé d'avoir à traduire dans un contexte ultra-sécurisé, sans connexion directe à internet et privée de téléphone, des notes transmises par Wikileaks à des médias français, et ce afin de garantir une confidentialité absolue avant le moment de la publication officielle. Ce n'est pas aisé, mais ça procure l'espace de quelques jours l'impression d'être une traductrice dans James Bond –et force l'admiration de la famille lorsqu'au lieu de passer ses journées à traduire en pyjama dans le salon, on s'absente une douzaine d'heures et que le soir on annonce à la marmaille: «Je n'ai pas le droit de vous dire ce que j'ai fait, c'est top secret.» Chacun place sa fierté où il peut.

Il n'y a pas que les traducteurs et traductrices de best-sellers et de presse qui sont soumis·es à ce genre de devoir de confidentialité digne d'un film d'espionnage: dans le monde du cinéma, les linguistes qui traduisent les dialogues d'un certain blockbuster hollywoodien travaillent aussi dans des conditions tendues, qui impliquent non seulement qu'ils et elles n'aient pas accès à internet mais parfois pas même à l'image –réduit·es à ne voir qu'un écran noir où l'on ne distingue que la bouche des personnages en train de parler, afin d'adapter les dialogues à la phonétique de départ et aux mouvements des lèvres. «La confiance règne», comme dit le traducteur anglophone du film de Régis Roinsard.

Le diable se cache dans les détails

Quand le générique de fin s'est affiché (après un nouveau et très satisfaisant «LES TRADUCTEURS» écrit en gros à l'écran), j'ai compris que le papier cruel et agacé que je m'étais apprêtée à écrire ne verrait pas le jour. L'intrigue m'avait menée (en bateau) du début à la fin, les références à Daphné du Maurier, Agatha Christie et Proust avaient caressé ma fibre littéraire dans le sens du poil, et si le personnage (très bien) interprété par Lambert Wilson m'avait semblé un peu manichéen, j'avais au final passé un chouette moment.

Rien à redire alors? Rien. Ou presque. Après plusieurs minutes de générique, une fois la salle absolument déserte, au moment où les rideaux ont commencé à se refermer sur l'écran, une dernière petite ligne est apparue, modeste et isolée, solitaire et timide, ignorée de tous et toutes, et qui n'essayait même pas d'exister tant elle savait que personne, jamais, ne se soucie de son existence.

C'était le nom des auteurs et autrices des sous-titres du film. Vous savez, des traducteurs.

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