Santé

Sommes-nous correctement préparés au nouveau coronavirus?

Temps de lecture : 9 min

Alors que l'OMS a proclamé l'urgence de santé publique de portée internationale, et malgré une communication officielle rodée, le «2019-nCoV» alimente des comportements irrationnels.

Depuis que l'épidémie a pris une dimension internationale, les ventes de masques de protection explosent –et leurs prix sur internet aussi. | STR/AFP
Depuis que l'épidémie a pris une dimension internationale, les ventes de masques de protection explosent –et leurs prix sur internet aussi. | STR/AFP

Le 31 décembre 2019, la Chine annonçait officiellement à l'OMS l'existence, sur son sol, d'un foyer épidémique dû à un virus jusqu'ici inconnu. Un mois plus tard, cette épidémie a pris une dimension internationale peu commune avec, en cascade, de multiples conséquences sanitaires, économiques et politiques.

On recense aujourd'hui, officiellement, en Chine, au moins 170 morts et plus de 7.000 cas. Et le virus a d'ores et déjà été identifié dans plus d'une dizaine de pays.

Quel scénario épidémique peut-on raisonnablement privilégier?

Les différentes données dont on dispose laissent penser que le scénario de l'épidémie de SRAS (2002-2003) pourrait rapidement ne plus être d'actualité. Il est encore bien prématuré de se prononcer quant à un scénario de type grippe A(H1N1) ou de type «grippe espagnole».

Peut-être faudra-t-il, à court ou moyen terme, envisager un quatrième scénario. Et ce d'autant que l'on vient d'apprendre, via The Lancet, que sur 99 patient·es pris·es en charge au Wuhan Jinyintan Hospital, certain·es ont présenté un tableau clinique rapidement inquiétant pouvant évoluer, dans 11% des cas, vers un décès.

Que sait-on précisément de la mortalité associée au 2019-nCoV?

Il est toujours très difficile d'évaluer d'emblée et avec précision la sévérité d'une épidémie émergente. Combien (en pourcentage) de morts pour combien de personne infectées? Il faut bien comprendre que le «numérateur» est instable: il se consolide avec le recul. Parfois, les premiers décès ne sont pas répertoriés comme étant dus à ce nouveau au virus, tandis que d'autres sont considérés comme des conséquences indirectes.

Le «dénominateur» est également imprécis: il n'est constitué que de cas officiellement identifiés et répertoriés. On omet ainsi de tenir compte des cas où les symptômes sont peu apparents, voire absents –des cas qui peuvent être en grand nombre dans les infections virales.

Pour l'heure, on évoque une mortalité de l'ordre de 3%. À comparer aux 11% observés lors de l'épidémie du SRAS, et aux 50 à 90% recensés dans les zones les plus défavorisées touchées par Ebola. Pour les grippes saisonnières ou le chikungunya les taux sont de 1‰ et, selon les estimations des historien·nes, ils étaient de 1 à 2% lors de la «grippe espagnole».

Encore plus important, un point est systématiquement négligé: la distinction entre la «mortalité enregistrée comme cause individuelle de décès» (les 170 décès rapportés aujourd'hui par les autorités chinoises) et la «mortalité en excès». Il s'agit ici d'un concept statistique, qui mesure –généralement quand l'épidémie est terminée, et souvent avec retard– le nombre de décès excédentaires, quelle qu'en soit la cause enregistrée, par rapport à la moyenne de ceux attendus pour la période considérée.

Or il y a, parfois, bien des surprises quand on compare les deux modes de calcul. Un exemple avec la grippe en France: d'un côté on évoque environ 6.000 décès par an («mortalité en excès»). Mais de l'autre, si l'on s'en tient aux registres de déclarations des causes de décès, on ne trouve que quelques centaines de cas pour lesquels la cause de décès par grippe est mentionnée sur le certificat de décès.

Et concernant la contagiosité du virus et sa capacité de diffusion?

On parle ici du «taux de reproduction de base (R0)»: le nombre de personnes pouvant en moyenne être infectées à partir d'une autre, porteuse du virus contagieux –et ce en l'absence de mesures efficaces de contrôle et de prévention. Pour le 2019-nCoV, ce taux est désormais estimé à 2,4. C'est là une estimation encore susceptible de s'affiner.

Mais il faut savoir que c'est une variable et non une constante. Il existe ainsi une distribution statistique du R0 que l'on ne connaît pas encore dans le cas de cette épidémie. On connaît notamment l'existence possible de «super spreaders» –des cas de «haut potentiel de diffusion» où l'on observe des R0 pouvant être de plusieurs dizaines... Pour l'heure, l'estimation d'un R0 de 2,4 ne doit être considérée que comme une moyenne.

Un autre paramètre essentiel est celui de la durée moyenne d'incubation de la maladie. On dispose depuis peu (grâce à une équipe néerlandaise) d'une estimation de la durée d'incubation de six jours –soit un peu moins, semble-t-il, que les quatorze jours qui avaient été observés lors des épidémies de SRAS et de MERS, et qui avaient initialement été avancés pour ce nouveau coronavirus.

Pour ce qui est –paramètre de grande importance– du caractère contagieux des personnes en phase d'incubation, il semble être avéré au vu des récentes contaminations autochtones auprès de Chinois·es ne présentant pas de symptômes. C'est là une situation fréquente avec beaucoup de maladies infectieuses.

Masques et mise en quarantaine: ces mesures sont-elles efficaces?

Certains masques de protection (ceux dits FFP2) ont prouvé leur efficacité dans le cas du SRAS. Et ce tout particulièrement chez les personnels soignants –en complément du port de la blouse, des lunettes de protection et des gants. On dispose là d'une efficacité préventive équivalent à celle du préservatif contre l'infection par le VIH.

Pour ce qui est des mises en quarantaine de populations entières comme c'est actuellement le cas en Chine, elles soulèvent de nombreuses questions quant à leur mise en œuvre, leur respect, et donc leur efficacité. «On sait depuis cent cinquante ans que la mesure n'est pas efficace, car il y a toujours des personnes qui cherchent à quitter le territoire, résume l'historien Patrick Zylberman dans Libération. C'est une décision impraticable, faite pour être enfreinte. Ce qui peut fonctionner, c'est le confinement à domicile.»

Il est cela étant démontré que les mises en quarantaine individuelles (celle des personnes à risque), de même que la mise à l'isolement des personnes infectées, sont des mesures utiles, efficaces et donc indispensables.

Que penser des essais cliniques déjà annoncés?

Aucun traitement médicamenteux n'existe actuellement contre les coronavirus. Disposer de traitements antiviraux efficaces impose, dans un premier temps, un screening massif de la pharmacopée existante. Il devrait s'agir non pas d'essais cliniques mais d'essais ex-vivo (sur des cellules infectées par le coronavirus).

L'avantage serait ici de court-circuiter toute la phase de développement préclinique, mais aussi les phases I et II, puisqu'il s'agit de médicaments déjà sur le marché. Pour autant, une efficacité en laboratoire ne signifie pas une efficacité clinique, et des essais devront être mis en place sitôt les molécules actives ex-vivo identifiées. Cela peut être très rapide.

Quelle est l'attitude de l'OMS?

Ce jeudi 30 janvier, l'OMS a décrété l'«urgence de santé publique de portée internationale». Une décision qui a quelque peu tardé. Rappelons que le Règlement sanitaire international (RSI) dote l'OMS d'un «instrument juridique international qui a force obligatoire pour 196 pays dans le monde, dont tous les États membres de l'OMS. Il a pour but d'aider la communauté internationale à prévenir les risques graves pour la santé publique, susceptibles de se propager au-delà des frontières et de constituer une menace dans le monde entier, et à y riposter».

L'OMS n'a jamais pris de manière très précoce une telle mesure, car il faut savoir que les conséquences de l'utilisation de cet instrument sont importantes –à commencer par les restrictions à la circulation des personnes et des marchandises. L'organisation doit donc peser tous les arguments, certes sanitaires mais aussi économiques, sociaux et bien sûr politiques, de cette déclaration. Aucun État n'apprécie être ciblé par une telle décision.

La Chine ne fait nullement exception, comme en témoignent les informations récemment publiées sur ce sujet par Le Monde: si l'OMS n'a proclamé l'urgence que ce jeudi, c'est le résultat d'une opposition catégorique de la part de la Chine et de ses alliés, qui ont fait pression sur les membres du comité et la direction de l'organisation pour qu'une telle mesure ne soit pas prise.

Au cœur du dispositif, il y a un comité d'urgence constitué de quinze membres, choisis par le directeur général de l'OMS et présidé par une personnalité française à la compétence unanimement reconnue, le Pr. Didier Houssin, ancien directeur général de la santé.

L'évolution de la situation épidémiologique internationale a toutefois conduit l'institution onusienne à prendre cette mesure. Des décisions unilatérales avaient par ailleurs déjà été prises, forçant différentes compagnies aériennes à suspendre tous leur vols en direction et en provenance de la Chine.

Comment comprendre l'émergence de comportements irrationnels?

Un mois après l'annonce de cette nouvelle épidémie, la situation générale apparaît à bien des égards paradoxale. Les autorités sanitaires font (bien mieux que dans le passé) œuvre de transparence. Elles multiplient les informations sur les données médicales et scientifiques disponibles, diffusent des recommandations précises quant aux méthodes préventives à adopter, font régulièrement le point sur l'évolution de la situation. Et on observe dans le même temps la multiplication de propos, d'interrogations et de comportements irrationnels.

On a ainsi observé ces derniers jours en France des achats massifs de masques de protection dans les pharmacies d'officine ou la multiplication d'appels aux SAMU, avec les prétextes les plus divers, parfois les plus farfelus.

«On n'appelle pas le 15 si on attend un colis Amazon qui vient de Chine, a dû expliquer le Dr Patrick Goldstein, chef du service des urgences et du SAMU au CHU Lille. On n'appelle pas le 15 si on va au restaurant chinois. On n'appelle pas le 15 si on était Gare du Nord ou si on a été à Lille Europe et qu'on a croisé du monde. On n'appelle pas le 15 si on est chirurgien-dentiste et qu'on a des patients chinois qui sont pas allés en Chine depuis dix ans.»

«Il ne sert à rien de se précipiter dans toutes les pharmacies de France pour acheter des masques de protection, ajoute-t-il, interrogé par L'Express. Si quelques précautions sont prises, si on se lave les mains, si on évite d'être en face de quelqu'un dès lors qu'on est un peu enrhumé, on sera plus à l'abri d'une épidémie de grippe particulièrement sévère cette année.»

La consigne avait pourtant bien été donnée par Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé: n'appeler le 15 que si, rentrant de Chine depuis moins de quatorze jours, on est fiévreux et qu'on présente des symptômes d'une infection respiratoire. «Il y a obligatoirement, et c'est probablement naturel, un certain nombre d'effets fantasmagoriques et de craintes qui sont totalement injustifiées», analyse le Dr Goldstein.

«On n'appelle pas le 15 si on attend un colis Amazon qui vient de Chine.»
Dr Patrick Goldstein

On observe aussi, via les réseaux sociaux, une multiplication exponentielle des rumeurs, infondées ou irrationnelles, complotistes ou fantasmatiques. Parmi elles, l'explication selon laquelle le nouveau virus aurait été créé par l'homme a des fins mercantiles. Avec publication d'un document censé démontrer que l'épidémie débutante de coronavirus n'est due ni au hasard, ni à la fatalité. Le 2019-nCoV n'aurait ainsi pas émergé chez l'être humain dans un marché de la ville chinoise de Wuhan, où diverses espèces animales étaient présentes et commercialisées (poissons et produits de la mer, volailles, faisans, chauves-souris, marmottes, etc.).

«Sur les réseaux sociaux, certains cherchent une explication ailleurs. Des publications, qui circulent notamment sur Facebook, évoquent un très court extrait d'un brevet déposé aux États-Unis en 2003, concernant un coronavirus, qui prouverait que le virus aurait été créé à dessein», rapportent Les Décodeurs du Monde. Selon ce texte, et plusieurs autres, le coronavirus serait une création dûment brevetée en 2003 auprès des autorités américaines.

«Si l'on regarde la photo du document en question, on peut lire le numéro de “US patent”, soit le numéro d'enregistrement du brevet auprès de l'administration américaine. Il est alors très simple d'obtenir le texte dudit brevet grâce à un moteur de recherche. Le brevet porte bien sur un coronavirus et date effectivement de 2003, comme l'affirme la publication Facebook. Sauf que le virus dont il est question –SARS-CoV– est celui qui a sévi entre 2002 et 2003, en Chine, et qui est la cause du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS). Le document n'a donc rien à voir avec le coronavirus en cause dans l'épidémie actuelle –et qui porte le nom de 2019-nCoV.»

Quant à breveter une entité virale, cela ne signifie en rien qu'on aurait créé ce chaînon entre le vivant et l'inerte –plus précisément cet inerte qui se nourrit du vivant.

Ce phénomène n'est certes pas spécifique à cette épidémie naissante. Mais il se nourrit ici, à l'envi, des incertitudes inhérentes à la quête scientifique et médicale. Toutes les questions en suspens (comme celles relatives à l'origine animale exacte du virus, à sa virulence, à son potentiel contagieux, à ses possibles futures mutations) peuvent servir de terreau à de légitimes interrogations, comme à d'innombrables fantasmagories. De ce point de vue, et pour prévenir au mieux ces dérives, le 2019-nCoV nous fournit d'ores et déjà une démonstration: l'urgence qu'il y a à harmoniser l'articulation entre l'évaluation scientifique des risques infectieux émergents et leur gestion politique à l'échelon planétaire.

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