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Cuisiner peut être aussi efficace qu'une séance de méditation

Temps de lecture : 9 min

Suivre les étapes d'une recette à la lettre, c'est rassurant et apaisant.

Quand on cuisine, on se concentre et on oublie les soucis du quotidien. | Kristina Tripkovic via Unsplash
Quand on cuisine, on se concentre et on oublie les soucis du quotidien. | Kristina Tripkovic via Unsplash

Rebekah Peppler était adolescente quand ses parents ont divorcé. «Un divorce assez intense, raconte cette autrice de livres de recettes et journaliste culinaire américaine basée à Paris. Et mon anxiété, déjà présente, s'est décuplée. Un jour, ma mère m'a suggéré de faire de la pâtisserie pour me détendre. C'est une habitude qui ne m'a pas quittée depuis, et dès que je me sens anxieuse, je me retrouve dans la cuisine.»

Demandez à des passionné·es de cuisine, et beaucoup vous parleront de l'effet quasi-thérapeutique de quelques heures passées derrière les fourneaux: Julia, journaliste à New York, explique qu'elle s'est mise à faire une tarte quand le stress de sa recherche d'emploi devenait omniprésent, et qu'elle voulait se concentrer sur autre chose. Sur Twitter, Tiphaine rapporte que la cuisine l'a aidée à réguler ses troubles du comportement alimentaire et à mieux manger.

Le rappeur anglais Loyle Carner a, lui, parlé plusieurs fois de l'impact qu'avait eu cette activité sur son trouble du déficit de l'attention à l'adolescence –si bien qu'il a créé une école de cuisine pour des jeunes Anglais qui souffrent du même problème. L'écrivaine et réalisatrice américaine Nora Ephron (Quand Harry rencontre Sally, Julie et Julia…), grande gastronome, révélait dans son roman autobiographique Heartburn: «Ce que j'aime dans la cuisine c'est qu'après une rude journée, il y a quelque chose de réconfortant dans le fait que, si vous faites fondre du beurre et que vous ajoutez de la farine et du bouillon chaud, ça va s'épaissir! C'est une certitude! C'est une certitude dans un monde où tout est incertain.»

«C'est presque méditatif»

Si c'est la sensation de contrôle qui satisfaisait Nora Ephron dans la cuisine, pour d'autres c'est la précision du geste et la concentration nécessaire à l'exécution d'une recette. Valerie Van Galder dirige Depressed Cake Shop, une initiative qui encadre l'organisation de ventes de pâtisseries au profit d'associations pour la santé mentale. «La plupart des gens qui sont intéressés par notre initiative ont souffert de troubles mentaux, et la pâtisserie est un exercice qui les aide à prendre soin de leur santé mentale», explique Valerie Van Galder, qui s'est elle-même lancée dans cette activité lorsqu'elle cherchait à apaiser son anxiété.

Pour elle, la cuisine a vite pris une dimension thérapeutique: «Le niveau de précision requis me force à rester concentrer et m'empêche de m'inquiéter. Le beurre doit être à la bonne température, il faut mettre les ingrédients dans le bon ordre. Toute la science derrière la pâtisserie est captivante et focalise mon attention, c'est presque méditatif.» Créé à Londres en 2013, Depressed Cake Shop a supervisé plus de 165 ventes dans cinq pays et levé environ 200.000 dollars depuis sa création.

La cuisine comme forme de méditation, beaucoup d'amateurs et amatrices en parlent. L'application mobile de bien-être Headspace propose d'ailleurs des séances guidées, pour transformer son temps dans la cuisine en moment de mindfulness (pleine conscience). Les professionnel·les de la santé mentale reconnaissent eux aussi ses bienfaits: «La cuisine implique les sens –on sent, on goûte– et requiert de l'attention et de la concentration», explique Jacqueline Gollan, professeure de psychiatrie et de sciences comportementales à l'université américaine Northwestern. «Tout cela peut être une distraction pour quelqu'un qui a tendance à ruminer, et peut offrir un soulagement pour l'esprit.»

«Cela pourra aider quelqu'un qui ne parvient pas à faire les choses dans le bon ordre.»
Catana Brown, spécialiste de la thérapie occupationnelle

Car si la cuisine peut être source de réconfort, elle est aussi un outil pour les professionnel·les de la santé mentale dans le traitement de plusieurs pathologies. Certain·es praticien·nes recommandent de prendre des cours, d'autres organisent des ateliers ou supervisent des événements.

Catana Brown est professeure à l'université de Midwestern et spécialiste de la thérapie occupationnelle, une méthode faisant appel à des activités pour traiter les maladies mentales. Avec ses patient·es, elle utilise d'abord la cuisine «comme un outil pour atteindre d'autres objectifs, comme se sentir mieux, se changer les idées, ou améliorer sa cognition». L'activité, au premier abord banale, peut devenir un instrument d'apprentissage cognitif. «Les patients qui souffrent de schizophrénie ou même de dépression peuvent avoir des problèmes d'attention, de mémoire, ou de fonctions exécutives», affirme la professeure.

Selon elle, apprendre à suivre une recette, étape par étape, peut être bénéfique pour certain·es patient·es. «Cela pourra aider quelqu'un qui a des problèmes avec les enchaînements d'actions, qui ne parvient pas à faire les choses dans le bon ordre. On va commencer avec quelque chose de très simple, avec juste deux étapes, et ensuite on passera à des recettes plus compliquées, puis peut-être à quelque chose d'encore plus complexe, comme préparer tout un repas où tous les plats doivent être servis en même temps.»

Brouillon du quotidien

Jacqueline Gollan confirme: «Le fait de suivre une recette et d'assembler les choses étape par étape améliorera aussi les capacités de concentration de certains patients.» Pour elle, la cuisine peut être un terrain de travail thérapeutique –une opportunité pour le ou la patient·e de pratiquer un découpage séquentiel qui lui servira ensuite au quotidien. Un individu qui souffre de dépression peut se retrouver paralysé face à certaines tâches, comme trouver un travail ou le simple fait de se lever le matin, se préparer, puis sortir de chez soi. «Certaines personnes ont du mal à accomplir ces fonctions parce qu'elles sont fatiguées ou qu'elles se sentent dépassées», explique Jacqueline Gollan.

Découper ces activités en étapes plus petites, et donc moins effrayantes, peut aider. «C'est quelque chose que l'on fait en thérapie d'activation comportementale et en thérapie cognitivo-comportementale et qu'on peut pratiquer à travers une recette. Vous découpez l'action en étapes individuelles. Vous versez la farine, vous passez la farine au tamis, vous ajoutez ensuite les œufs, etc.» Ce découpage permet aux patient·es d'accomplir une tâche a priori intimidante. Un savoir-faire qu'il pourra ensuite appliquer à d'autres activités.

La cuisine offre ainsi une multitude d'opportunités thérapeutiques pour les praticiens. Dans le traitement de la schizophrénie, par exemple, cette activité, qui fait intrinsèquement et activement appel à tous les sens, peut permettre de travailler sur les troubles de l'intégration sensorielle. «On peut utiliser des exercices en cuisine pour aider les patients à développer des compétences qui leur permettront de ne pas être submergés par leur environnement sensoriel», explique ainsi Catana Brown.

«Être compétent, ça vous donne de l'assurance, de l'estime de soi.»
Jacqueline Gollan, professeure de psychiatrie et de sciences comportementales

Cuisiner pour les autres ou pour soi-même peut créer un sentiment d'accomplissement qui est important dans le traitement de certaines pathologies. Pour Jacqueline Gollan, ce sentiment est même un élément crucial dans la prise en charge de la dépression. «Dans nos recherches, on a identifié deux facteurs-clés qui aident les patients atteints de dépression à aller mieux, explique-t-elle. Il faut se sortir de situations qui sont désagréables et qui vous rendent déprimé, comme un travail. Et puis, il y a la poursuite de la satisfaction.»

Autrement dit, il s'agit de se faire plaisir. De rechercher activement les moments gratifiants du quotidien et de les identifier pour les reproduire quand ça ne va pas. Or, acquérir un savoir-faire comme la cuisine ou la pâtisserie est valorisant. «Cette maîtrise est une dimension importante de la satisfaction, poursuit la chercheuse. Être compétent, ça vous donne de l'assurance, de l'estime de soi et ça vous permet de dire au reste du monde: “Je suis capable de faire ça.”»

Catana Brown a elle aussi observé ce phénomène alors qu'elle travaillait dans un centre hospitalier pour personnes souffrant de maladies mentales sévères. «On cuisinait ensemble une fois par semaine, décrit-elle. C'était une façon pour les patients d'acquérir des compétences qu'ils pourraient ensuite utiliser à leur retour chez eux. Il y avait une femme dans le groupe qui était déjà une excellente cuisinière mais qui était extrêmement déprimée. Elle avait une vision très négative d'elle-même et pensait être incompétente et incapable. On lui a demandé d'apprendre à d'autres patients comment faire des tartes. Elle a vu qu'elle pouvait aider les autres et a reçu énormément de compliments, ça l'a aidée à se sentir à nouveau compétente.»

Nouveau rapport à la nourriture

On ne peut pas parler de nourriture et de santé mentale sans parler des troubles du comportement alimentaire (TCA). Ici aussi la cuisine a un rôle à jouer même si son utilisation thérapeutique est plus délicate que pour d'autres maladies. «Pour ceux qui essaient de se remettre d'un trouble du comportement alimentaire, c'est très important d'apprendre à cuisiner d'une manière saine mais en s'assurant de ne pas promouvoir au final leur pathologie», explique Eunice Chen, professeure de psychologie à la Temple University, spécialisée dans le traitement des TCA.

Chaque trouble du comportement alimentaire vient avec son lot de défis lorsqu'on s'aventure dans la cuisine. Pour des patient·es souffrant de boulimie ou d'hyperphagie, il s'agit d'éviter de provoquer des épisodes d'hyperalimentation. Tandis que quelqu'un atteint d'anorexie devra gérer son évitement de la nourriture. «Ce qui est intéressant en ce qui concerne l'anorexie, c'est qu'il y a des cas où des personnes atteintes sont obsédées par la cuisine et cuisinent énormément mais jamais pour elles-mêmes, explique Eunice Chen. Donc, apprendre à cuisiner pour soi-même est un objectif majeur.»

«C'est vraiment l'idée de réinvestir le repas comme un moment de partage et un moment agréable de détente.»
Sofyann Abidi, diététicien à l'hôpital de la Croix Rouge de Bois-Guillaume

Si la chercheuse souligne que peu de recherches empiriques ont pour l'instant été menées sur l'utilisation de la cuisine dans le traitement des TCA, dans la pratique, plusieurs unités spécialisées ont investi le domaine. Sofyann Abidi est diététicien au service de réhabilitation nutritionnel de l'hôpital de la Croix Rouge de Bois-Guillaume (Seine-Maritime). Depuis près de deux ans, il mène des ateliers cuisine en collaboration avec une ergothérapeute.

Les séances se déroulent en petit comité, avec un·e à trois patient·es qui sont chargé·es de concevoir un menu, d'acheter les ingrédients et de cuisiner. «Pour nous, c'est un outil formidable, affirme le diététicien. Pouvoir intervenir sur ces moments qui sont un peu au cœur du problème –que ce soit le moment de faire les courses, qui peut être extrêmement angoissant, les moments de préparation et ensuite de repas–, ça ouvre bien plus de portes. Ça permet de les faire travailler, par exemple, sur des angoisses directes de contact avec la nourriture, ou sur des aliments qu'elles s'interdisent au quotidien et qu'elles se sentent prêtes à réessayer avec nous, parce qu'elles se sentent plus en sécurité et plus à même de faire les choses.»

L'atelier se conclut par le partage du repas, aussi important que la préparation. «C'est quelque chose qu'on travaille aussi en parallèle dans le cadre de repas thérapeutiques, explique Sofyann Abidi. C'est vraiment l'idée de réinvestir le repas comme un moment de partage et un moment agréable de détente.»

Cuisiner, c'est aussi faire des rencontres

Car cuisiner, c'est aussi partager le fruit de son travail et de sa passion. Dans le cas de personnes souffrant de maladies mentales, qui les isolent souvent du reste de la société, la cuisine peut devenir un lieu de socialisation.

Pendant plusieurs années, Catana Brown a ainsi chapeauté le Asbury Café, une initiative communautaire où des personnes atteintes de troubles mentaux étaient en charge, un soir par semaine, d'un restaurant au sein d'une église. Les patient·es s'occupaient de tout, de la cuisine à la caisse, en passant par le service, pour des client·es issu·es de la communauté locale. Le café était une opportunité pour ceux qui y travaillaient d'acquérir des compétences culinaires et organisationnelles, mais c'était aussi un lieu unique de lien social pour une population souvent isolée et stigmatisée.

«Les clients qui venaient au café pour dîner ont fini par connaître intimement ceux qui y travaillaient, et qui souffraient tous d'une maladie mentale sévère comme la schizophrénie, relate Catana Brown. Ça a vraiment fait évoluer leur perception de la maladie mentale.» Car si la cuisine, espace de générosité et de partage, peut aider celles et ceux qui souffrent de troubles mentaux, elle peut aussi soigner la société qui les exclut.

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