Santé / Monde

Comment la Chine gère la crise sanitaire liée au coronavirus

Temps de lecture : 7 min

Le premier réflexe des autorités a été de cacher l'apparition de ce mal qui ne portait pas encore le nom de coronavirus. Le pouvoir est désormais mobilisé au maximum et veut le faire savoir.

Li Keqiang, Premier ministre chinois, visite la construction d'un hôpital destiné à accueillir les malades du coronavirus, le 27 janvier 2020 à Wuhan. | STR / AFP
Li Keqiang, Premier ministre chinois, visite la construction d'un hôpital destiné à accueillir les malades du coronavirus, le 27 janvier 2020 à Wuhan. | STR / AFP

De futures analyses détermineront comment le coronavirus 2019-nCoV s'est propagé. L'hypothèse la plus probable est que l'épidémie est partie du marché de Huanan à Wuhan où se trouvaient toutes sortes de serpents vivants ou morts. Ils étaient achetés par des consommateurs qui apprécient leur chair et sirotent leur sang mêlé à de l'alcool. Des salamandres géantes ou des rats sont présents sur ce genre de marché où l'on trouve aussi des pangolins en principe interdits à la vente car en voie de disparition. En tout cas, les étals de Huanan sont désormais fermés.

L'ensemble de Wuhan a été mis en quarantaine: les 11 millions d'habitant·es doivent rester à leur domicile et sortir le moins possible, les commerces sont pour la plupart fermés et les rues désertes. Le même confinement est imposé à près de 45 millions de personnes résidant dans une douzaine de villes voisines, toutes dans la province du Hubei.

Wuhan, capitale moderne

Au centre de la Chine, Wuhan se trouve à peu près à mi-chemin entre Pékin et Hong Kong. La population y est normalement dense et active. Wuhan a été formée il y a une soixantaine d'années par la réunion de trois villes: Hankou, Wuchang et Hanyang. L'une d'elle, Hankou, apparaît dans Le Lotus bleu: c'est là que Tintin échappe aux Dupont déguisés en mandarins et qui sont chargés de l'arrêter.

Dans la réalité, Wuhan, devenue un vaste centre industriel dans les débuts du communisme chinois, a été choisie par Mao Zedong en 1966 pour lancer la Révolution culturelle. Le Grand Timonier avait nagé à contre-courant dans les eaux du Yangzi Jiang pour montrer sa détermination à s'opposer à l'évolution politique chinoise qui le mettait à l'écart du pouvoir. Aujourd'hui encore, sur une rive du fleuve, non loin du centre de Wuhan, une plaque délaissée immortalise l'endroit où Mao a plongé dans le fleuve.

La modernité de Wuhan est largement due à son industrie. Plusieurs centaines de kilomètres carrés sont occupés par des usines sidérurgiques qui fabriquent notamment les rails des TGV chinois. Les nouvelles technologies sont présentes aussi avec des entreprises fabriquant des microprocesseurs et d'autres consacrées à la biomédecine. Enfin, de nombreuses firmes automobiles chinoises, japonaises ou occidentales ont installé des usines à Wuhan.

Côté français, associé au constructeur chinois Dongfeng, Peugeot-Citroën s'est implanté en 1992 et possède actuellement deux usines dans la banlieue de la ville. Renault, également lié à Dongfeng, s'y est installé en 2016. Carlos Ghosn était alors venu inaugurer une usine qui produit des véhicules de type Kadjar et une berline électrique. Dans ce secteur automobile, des filiales de plusieurs entreprises françaises de sous-traitance travaillent à Wuhan. Non loin, des usines installées par Alstom ou SEB. Par ailleurs, depuis 1999, Bordeaux est jumelée avec Wuhan. Lorsqu'il était maire, Alain Juppé y a fait plusieurs séjours. Des foires aux vins de Bordeaux s'y tiennent d'ailleurs chaque année.

Réaction tardive des autorités

Au total, un peu plus de 1.000 expatrié·es français·es vivent à Wuhan. Un consulat de France accompagne leur présence et une école française a été mise en place. Trois fois par semaine, des vols Air France relient Wuhan et Paris. Les autorités chinoises viennent de décider de fermer l'aéroport de la ville –qui devrait cependant autoriser quelques vols pour les étrangers qui demandent à rentrer chez eux. Des avions américains, japonais et français sont prévus, ainsi qu'un appareil affrété par l'Union européenne.

En ce début de XXIe siècle, c'est la deuxième fois que la Chine est confrontée à une pandémie. Entre 2002 et 2003, le virus du SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) avait causé la mort de 774 personnes à travers le monde. Le 2019-nCoV, forme jusqu'ici inconnue de coronavirus, semble aujourd'hui tout aussi grave sinon plus. Fin janvier, cette maladie a déjà provoqué en Chine plus de 130 décès et contaminé plus de 6.000 personnes.

En 2002, le premier réflexe avait consisté à bloquer pendant trois mois toute information sur le développement de l'épidémie de SRAS.

Dans les deux cas, cependant, la réaction des autorités chinoises n'a pas été immédiate. En 2002, le premier réflexe avait consisté à bloquer pendant trois mois toute information sur le développement de l'épidémie. Devenant en mars 2003 président de la République, Hu Jintao avait vivement réagi contre cette attitude d'une administration largement dominée par les fidèles de son prédécesseur, Jiang Zemin. En quelques jours, les équipes de Hu Jintao ont décidé d'organiser une série de précautions: la température des habitant·es dans chaque pâté d'immeubles devait être contrôlée, quiconque sortait dans la rue devait porter un masque et il était recommandé d'être muni de gants en plastique pour ouvrir une porte.

Au bout de quatre mois, l'épidémie de SRAS a disparu. Le maire de Pékin et le ministre de la Santé ont alors été limogés. Il leur était reproché d'avoir tardé à donner l'alerte. Six ans plus tard, des médecins légistes analysant les restes d'un des premiers malades atteints par le SRAS ont établi qu'une civette avait été à l'origine de l'épidémie.

Mobilisation maximale

En décembre dernier, à Wuhan, le premier réflexe des autorités a été de cacher l'apparition des premiers cas de ce mal qui ne portait pas encore le nom de coronavirus. Pendant trois semaines, l'institut de recherche de l'Académie médicale de l'armée a examiné des malades atteints par ce nouveau virus en imposant un secret militaire. Mais la rumeur a commencé à se répandre qu'un mal inconnu était apparu. Fin décembre, l'information a été confirmée par Zhong Nanshen, un épidémiologiste de Canton devenu célèbre en Chine à la suite de ses travaux sur les origines du SRAS.

Le 31 décembre, la Commission de la santé de la municipalité de Wuhan a annoncé qu'une «maladie mystérieuse» avait été observée chez vingt-sept personnes en contact avec le marché des fruits de mer de Huanan. Trois semaines plus tard, à Pékin, le pouvoir politique a décidé d'entrer solennellement en scène. Une réunion des sept membres du Comité permanent du Bureau politique du Comité central du Parti communiste chinois (PCC) s'est tenue le 25 janvier.

À la suite de quoi, le numéro un du régime, Xi Jinping, secrétaire général du PCC, a déclaré que la Chine est capable de «remporter la bataille contre le virus» mais en ne cachant pas que l'épidémie est «grave» et qu'elle «s'accélère». Pour souligner l'engagement des autorités chinoises, il a ajouté: «Face à cette situation, il est nécessaire de renforcer la direction centralisée et unifiée du Comité central du Parti.» Ce qui, dans la langue communiste chinoise, signifie que le pouvoir est désormais mobilisé au maximum et veut le faire savoir.

Les agences de voyages chinoises ne sont plus autorisées à vendre des trajets vers ces agglomérations ni à y réserver des hôtels. Par ailleurs, des personnels médicaux, dont 450 médecins militaires, ont été envoyés sur place. Dans le centre de Wuhan, des engins de chantier viennent de démarrer la construction en accéléré d'un nouvel hôpital: il doit être achevé en une quinzaine de jours et pourra traiter un millier de cas. La ville compte 4.000 lits d'hôpitaux pouvant accueillir des malades du coronavirus. La réalisation d'autres centres de soins est prévue afin, indique l'agence Chine nouvelle, que fin février il y ait à Wuhan 6.000 lits supplémentaires.

Contrer l'angoisse virale

Pour superviser la lutte contre l'épidémie, un groupe de travail a été créé à Pékin avec à sa tête Li Keqiang, le Premier ministre. Le 27 janvier, celui-ci est allé à Wuhan. L'objectif étant d'«enquêter sur les efforts faits pour endiguer le virus» et de «rencontrer les patients et personnels médicaux sur la ligne de front de l'épidémie». Des photos parues dans la presse chinoise montrent le Premier ministre en blouse plastifiée et masque bleu, en train de regarder un patient sur un écran.

Parallèlement, dans plusieurs grandes villes chinoises, dont Pékin, des haut-parleurs recommandent aux habitants de chaque quartier «d'éviter les rassemblements dans les lieux public» et surtout, de «ne pas oublier de porter un masque» si l'on doit sortir dans la rue. Il est probable que, par les annonces et les décisions qu'il multiplie, le gouvernement chinois cherche à contrer les interrogations mêlées d'angoisse qui se répandent dans la population. Sur internet, on peut lire par exemple que «mieux vaut éviter l'hôpital en cas de symptômes respiratoires inhabituels car c'est le plus sûr moyen d'être atteint par le coronavirus». Ou qu'il est préférable de «boire de l'eau chaude et de chauffer le plus possible son appartement».

«En tant que responsable local, une fois que j'ai ce genre d'informations, j'ai encore besoin d'attendre l'autorisation pour pouvoir les diffuser.»
Zhou Xianwang, le maire de Wuhan

D'autre part, et c'est encore plus inquiétant pour le pouvoir, beaucoup d'internautes estiment que le gouvernement n'a pas réagi assez vite au début de l'épidémie. Le bruit court que les premiers personnels médicaux qui ont voulu lancer l'alerte fin décembre à Wuhan auraient été immédiatement emprisonnés.

À cela s'ajoute un souci des autorités locales de Wuhan, accusées d'avoir tardé à faire savoir qu'une pandémie s'était déclarée. Le 27 janvier, dans une interview télévisée, Zhou Xianwang, le maire, n'a pas caché son inquiétude. Il a dit s'attendre à un millier de contaminations supplémentaires dans la ville. Il a aussi reconnu n'avoir pas immédiatement pu faire savoir publiquement que la maladie était apparue: «En tant que responsable local, une fois que j'ai ce genre d'informations, j'ai encore besoin d'attendre l'autorisation pour pouvoir les diffuser.» Une pareille déclaration de la part d'un dirigeant local est totalement inhabituelle en Chine.

La cohérence du pouvoir chinois semble ainsi ébranlée par l'ampleur du danger que représente le 2019-nCoV. Il pourrait y avoir une volonté des hauts dirigeants du Parti communiste à Pékin de se dégager de toute responsabilité dans le retard pris dans l'application de mesures de précaution. Mais l'heure n'est pas à déclencher ce qui apparaîtrait comme une querelle à l'intérieur du pouvoir. La priorité, pour les dirigeants chinois, est de montrer qu'ils savent gérer une redoutable crise sanitaire.

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