Médias / Culture

«MTV Unplugged», trente ans de lives pas comme les autres

Temps de lecture : 6 min

Les concerts acoustiques filmés par MTV ont permis à certain·es artistes, dont Nirvana, Eric Clapton ou Alicia Keys, d'ajouter une ligne majeure à leur discographie.

Nirvana sur la scène de «MTV Unplugged», le 18 novembre 1993. | Capture d'écran via YouTube
Nirvana sur la scène de «MTV Unplugged», le 18 novembre 1993. | Capture d'écran via YouTube

Il fallait avoir une sacrée audace pour lancer les «MTV Unplugged». En 1989 et 1990, les charts américains étaient squattés par les groupes de rock aux guitares ultra-sophistiquées (parfois trop), à l'image de Bon Jovi, Poison ou Warrant, et par les tubes pop de Fine Young Cannibals, Madonna et consorts: rien de bien acoustique, rien de bien posé, même dans la country. Alors penser happer un public avec des guitares sèches, transformer les rockeurs en cuir en folkeux, c'était un risque.

Pourtant, trente ans après leur création, ces concerts se sont imposés comme des rendez-vous immanquables et sont même devenus des pièces maîtresses dans la discographie de certain·es artistes.

Carton immédiat

MTV n'a en rien inventé les lives acoustiques. D'ailleurs, il est de bon ton d'avancer que la principale inspiration du concept daterait de 1979, époque où le producteur Martin Lewis parvenait à faire jouer Pete Townshend (le guitariste de The Who), Bono, Sting et d'autres stars du rock et de la pop sans guitares électriques –ou presque– dans une série de concerts au bénéfice d'Amnesty International.

Sauf que l'époque était différente, que le public sortait tout juste d'une période folk fournie et que les musiques électroniques n'étaient pas encore franchement rentrées dans les foyers.

Ce qui est certain, c'est que les enregistrement des «MTV Unplugged» démarrent le 26 novembre 1989 avec le groupe Squeeze, dont la performance sera diffusée en janvier 1990.

Au terme des treize premiers épisodes, qui était d'ailleurs animés par le chanteur Jules Shear et mettaient en lumière des pointures comme Stevie Ray Vaughan, Sinéad O'Connor ou encore Hall & Oates, le succès est immédiat, à la fois au niveau des audiences et dans le milieu de la musique.

Dès lors, MTV n'a plus besoin d'appeler les groupes pour leur proposer le projet: la plupart du temps, ce sont les artistes et leur entourage qui se manifestent directement.

Clapton superstar

De 1991 à 1999, le concept va vivre un véritable âge d'or. L'émission se distingue en diffusant une superbe prestation de Paul McCartney, tout sourire, qui alterne entre tubes des Beatles et reprises de Bill Withers, et qui se marre lorsqu'il oublie les paroles de «We Can Work It Out».

Tou·tes les artistes n'ont pas été aussi enthousiastes et décontracté·es à l'idée de débrancher leurs guitares, mais le Sir fait un peu ce qu'il veut. Son concert est d'ailleurs le tout premier à être commercialisé dans les bacs, quatre mois après son enregistrement: le disque Unplugged (The Official Bootleg) devient la meilleure vente de Paul McCartney dans les pays anglo-saxons depuis dix ans.

R.E.M. enchaîne, puis Elvis Costello, mais le carton arrive au début de l'année 1992: Eric Clapton est le premier à faire de l'un de ses lives un vrais succès mondial, raflant au passage le Grammy du meilleur album de l'année 1993.

Sa performance est une merveille, devenant le live le plus vendu de tous les temps à l'époque et culminant aujourd'hui à vingt-huit millions de copies écoulées.

S'il est principalement composé de reprises de bluesmen (Bo Diddley, Muddy Waters, Robert Johnson ou encore Son House), ce sont surtout ses compositions qui vont rester dans les mémoires. La setlist du chanteur intègre deux morceaux déchirants: d'abord «Tears in Heaven», dédié à son fils Conor décédé à l'âge de 4 ans quelques semaines plus tôt, puis «Layla», composé en 1970 pour l'unique album de son groupe Derek and The Dominos et qui conte son amour secret pour Pattie Boyd, la femme du guitariste des Beatles George Harrison.

Cette version acoustique est la preuve que Clapton a totalement pensé, réarrangé et même recomposé les morceaux en vue de ce concert. Il ne s'agit plus de réadaptation acoustique, mais de réécriture des chansons.

Le mythe et le Valium

Ll Cool J torse nu qui joue avec des instrumentistes sans avoir répété, Pearl Jam qui dévoile une autre facette de sa musique, les Stone Temple Pilots qui interprètent «Big Empty» pour la première fois en live, Mariah Carey qui reprend les Jackson 5, Annie Lennox qui revisite le répertoire d'Eurythmics… Entre 1992 et 1993, les candidat·es au meilleur «MTV Unplugged» de l'histoire se succèdent. Mais aucun n'atteindra jamais la renommée de celui du 18 novembre 1993.

Cinq mois avant le suicide de Kurt Cobain, Nirvana décide de prendre une voie déjà explorée par Eric Clapton, en livrant une prestation où la plupart des chansons sont des réinterprétations complètes de leurs morceaux et des reprises qu'ils ont prévues, bien plus que de simples versions acoustiques.

Au site de AV Club en 2006, le batteur Dave Grohl expliquait: «Nous avions vu beaucoup de groupes faire des concerts “Unplugged” pour MTV, et ils ne faisaient que reprendre des titres rock comme s'ils jouaient sur des instruments électriques. Ils ne faisaient rien pour changer les chansons; ils se branchaient juste dans des guitares acoustiques au lieu de guitares électriques. Il n'était pas question pour nous d'essayer de jouer “Smells Like Teen Spirit” avec des putains de guitares acoustiques. Ça n'aurait pas fonctionné.»

Nirvana s'entoure de quelques membres du groupe Meat Puppets et se met à travailler. Les choses semblent franchement mal barrées. «On courait au désastre, continue Dave Grohl. Nous n'avions pas répété. Nous n'avions pas l'habitude de jouer en acoustique. On a fait quelques répétitions, elles étaient horribles. Tout le monde trouvait ça horrible. Même les gens de MTV trouvaient que c'était horrible. Puis on s'est assis, les caméras ont commencé à filmer et il y a eu un déclic.»

Kurt Cobain apparaît le visage étonnamment doux, plutôt jovial, peu en phase avec l'image qu'il reflète à la fin de sa vie. Avant de monter sur la scène des studios Sony Music, il vomit, crache du sang, est en manque d'héroïne. Le Valium sauve sa performance.

Le concert est lumineux, ponctué par la reprise de «The Man Who Sold the World» de David Bowie, de «Where Did You Sleep Last Night» de Lead Belly ou de leurs versions d'«All Apologies» et d'«About a Girl».

À l'époque, Dave Grohl est connu pour être l'un des batteurs ayant la frappe la plus lourde du circuit. Comment le canaliser, comment adapter son jeu à la douceur demandée?

Pour la première fois, il jouera avec des balais et des battes, réduisant considérablement son impact et conférant à ce live un aspect respectueux de l'énergie des chansons originales de Nirvana, tout en ne poussant pas les autres musiciens à jouer trop fort pour couvrir la batterie. L'homogénéité du son, sa couleur, réside en grande partie dans ce détail.

MTV Unplugged in New York sortira le 1er novembre 1994, sept mois après le décès de Kurt Cobain. Aucune chanson jouée sur scène n'est laissée de côté, les membres du groupe étant trop affectés par sa disparition et ne pouvant pas se résoudre à faire le tri.

Épuisement du concept

En cette année 1994, les «MTV Unplugged» sont à leur apogée. La seconde moitié de la décennie va voir d'autres concerts mémorables s'inscrire dans l'œuvre des artistes: Tony Bennett, Björk, Maxwell, Erykah Badu… Jusqu'à celui de Lauryn Hill en 2001, parfois décrié, mais qui reste la seule trace discographique notable de la chanteuse depuis la sortie de son unique album solo en 1999, The Miseducation of Lauryn Hill.

Trop longue (sortie en double CD), redondante, sa prestation guitare-voix n'en est pas moins poignante; elle contient même des passages d'exception, comme «I Gotta Find Peace of Mind» ou «Freedom Time».

Dans les années 2000, c'est certainement la performance d'Alicia Keys qui reste la plus marquante: un véritable show à l'américaine, assez éloigné des formats explorés durant les douze années d'existence des «MTV Unplugged» et d'une puissance évidente.

Mos Def, Common et Damian Marley sont invités, et même si Alicia Keys a tendance à en faire des caisses, les arrangements acoustiques sont absolument redoutables.

Aujourd'hui, il faut reconnaître que le concept a un peu perdu de sa saveur. Depuis quinze ans, l'aura qui l'entoure s'est franchement estompée. Les performances de Florence and the Machine en 2012, de Biffy Clyro en 2018 et de Liam Gallagher en 2019 sont sans doute les dernières marquantes en date.

Mais la force des «MTV Unplugged», c'est surtout d'avoir su s'exporter hors des États-Unis, et notamment au Brésil, un pays bien rodé aux concerts acoustiques. Les artistes japonais·es s'y sont aussi essayé·es dans la version américaine, prouvant que si la renommée mondiale de ces lives est toujours forte, son attrait aux États-Unis ne suffit plus à soutenir le concept.

Restent les coups de force de la grande époque, qui ont parfois changé des trajectoires d'artistes et se sont fait une place majeure dans leur discographie.

Newsletters

Les médias face à la crise du coronavirus

Les médias face à la crise du coronavirus

Il faut s'attendre à la disparition de certains titres et à d'importantes réductions d'effectifs dans les rédactions quand la crise sera terminée.

Un jour sans fin

Un jour sans fin

«Top Chef» saison 11, épisode 5: le récap en GIF, en acceng du Sud et en quarantaine

«Top Chef» saison 11, épisode 5: le récap en GIF, en acceng du Sud et en quarantaine

Cette semaine, nous sommes tous et toutes des salsifis fatigués.

Newsletters