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À la vie, à la mort: l'amour interdit des homosexuels tunisiens

Temps de lecture : 7 min

Rejet, passage à tabac, arrestation, emprisonnement... La communauté LGBT+ tunisienne se fait discrète, victime de nombreuses persécutions.

Ali hésite de plus en plus à quitter la Tunisie, où son avenir s'assombrit. | Laura Nury
Ali hésite de plus en plus à quitter la Tunisie, où son avenir s'assombrit. | Laura Nury

«LGBT». Les lettres noires marquées à la bombe détonnent sur le mur de béton brut. Autour, d'autres inscriptions attirent l'attention. Le mot «liberté», notamment, traduit en français et en arabe se répète partout dans la chambre. Cette chambre, c'est celle d'Ali*. Une petite pièce encombrée de babioles où tout rappelle la communauté gay, lesbienne, bisexuelle et transexuelle. Une chambre mais aussi un refuge, car à peine sorti de la pièce, la liberté s'évapore aussitôt.

Ali est homosexuel. Comme nombre de Tunisien·nes LGBT+, le jeune homme cache son homosexualité par crainte des représailles. Ici, l'attirance pour une personne du même sexe est punie de trois ans de prison et très largement condamnée par la société.

«Mon père est entré et a découvert mon frère en train de me violer. Plutôt que de l'écarter, il m'a frappé.»
Ali

«En Tunisie, l'homosexualité est vue comme une maladie mentale», explique Ali qui a lui-même été convaincu de sa folie. «Quand j'avais 16 ans, un de mes amis avait annoncé à sa famille qu'il était gay. Sa famille l'a frappé, alors, à cette époque, il a vu un psychiatre. Comme il savait que j'étais moi aussi homo, je lui ai demandé de l'aide. Il m'a conseillé d'aller voir son docteur. Celui-ci m'a dit que c'était contre-nature, qu'il fallait me soigner.» En guise de remède, le médecin lui propose de commencer à discuter avec des filles et surtout «de se sortir cette chose de la tête».

Huit ans plus tard, Ali a abandonné la piste de la folie. Pourtant, à certains moments, l'incertitude le gagne encore. «Au fond de moi, je doute... Je doute car j'ai été abusé par mon frère quand j'étais petit. Je devais avoir cinq ou six ans, nous étions sous la douche. Mon père est entré et a découvert mon frère en train de me violer. Plutôt que de l'écarter, il m'a attrapé et il m'a frappé. Quand je parle de cela, on me dit que mon homosexualité est une maladie psychique liée au viol», soupire le jeune homme, les yeux cernés, épuisé par la pression subie quotidiennement.

«S'ils l'apprenaient, ils me tueraient»

Si l'homosexualité est aussi mal perçue, c'est également en raison du poids de la religion. Nombre de musulman·es continuent de voir l'homosexualité comme haram [péché, ndlr]. Issu d'une famille très pieuse, Ali a cessé de croire. «Pourquoi croirais-je en un Dieu qui m'a créé comme cela et qui, pourtant, va me mettre en enfer?», s'énerve-t-il. Depuis, il ne jeûne plus pendant le mois de Ramadan, il ne fait plus ses prières et il fume même dans sa chambre. Sa famille ne lui en tient pas rigueur mais pas question d'évoquer son homosexualité. «S'ils l'apprenaient, ils me tueraient.»

Cette mort, Amine* y a échappé de peu. Le jeune homme a quitté Mahdia, sa ville natale, pour s'installer avec son copain à Tunis. La capitale offre un peu de répit à la communauté LGBT+. Un jour, il reçoit un appel de son père, lui demandant de rentrer voir sa mère souffrante. À peine a-t-il franchi le seuil de la porte que les coups commencent à pleuvoir. «Mon père m'a tapé, puis tout le monde. Je suis tombé en arrière, ils m'ont cassé une dent. Pour eux, j'avais commis un péché mais pas pour moi», raconte t-il.

«Je n'avais pas les moyens de finir mes études alors j'ai été obligé de faire le trottoir.»
Amine

Pendant un mois, Amine est enfermé dans une chambre. «J'ai finalement réussi à m'échapper. Ma sœur gardait la porte. Je lui ai demandé de venir m'ouvrir la fenêtre, pour respirer un peu. Quand elle est entrée, je n'ai pas eu le choix, je l'ai poussée et j'ai fui.» Il est alors récupéré par ses amis, dont Ali, qui le mettent à l'abri. «Quand ils m'ont trouvé, je puais car je ne m'étais pas douché depuis un mois. Je n'étais pas la même personne. Ils m'avaient rasé la tête et mon corps était couvert de bleus.» Il marque une pause avant de conclure douloureusement. «Je pensais quand même que mes parents m'accepteraient et qu'ils ne me rejetteraient pas comme cela.» Quelques larmes coulent sur ses joues, emportant avec elles les paillettes de son fard à paupières.

Car Amine n'est pas seulement homosexuel mais également travesti. La nuit, il se prostitue. En Tunisie, les LGBT+ sont souvent victimes de discrimination à l'embauche et peu arrivent à obtenir un diplôme. «J'ai arrêté mes études à cause de mon homosexualité. Dans ma fac, il y avait un grand nombre de personnes homophobes. À force d'entendre les insultes lancées à certains camarades, j'avais peur qu'on découvre que j'étais gay», témoigne Ali. Finalement, il s'est inscrit dans une école privée, à plus de 2.000 dinars (environ 640 euros) l'année.

Amine n'a pas connu le même parcours. «Je n'avais pas les moyens de finir mes études alors j'ai été obligé de faire le trottoir.» Un risque supplémentaire pour le jeune homme. «Les clients nous frappent, nous violent et partent sans payer.» Évidemment, il lui est impossible de porter plainte. La police reste l'ennemi numéro un de la communauté LGBT+, forcée de se faire discrète pour éviter les arrestations.

Au nom de la loi

Le 14 février 2019, Fahid*, la quarantaine, a pourtant vu la police s'introduire chez lui. Ce soir-là, des amis lui rendent visite car il vient de subir une opération. Amine est là aussi. Dans le cadre d'un travail associatif, il distribue des préservatifs. Quand la police fait irruption, elle leur passe immédiatement les menottes. Ils demandent de quoi ils sont accusés. Pour seule réponse, des insultes. «Ils nous ont traités de sales pédés et nous ont ordonné de nous taire. Puis, ils nous ont frappés pendant près de deux heures. Pendant qu'ils tapaient, ils nous ont traînés dans la rue pour nous exhiber aux yeux de tout le monde et ils nous ont emmenés au commissariat», raconte Fahid.

En 2016, une nouvelle loi a été votée pour améliorer les conditions de garde à vue. Les personnes arrêtées ont, par exemple, le droit de prévenir un·e proche et un·e avocat·e ou celui de demander un examen médical à l'entrée du commissariat. Assurément, aucun de ces droits n'a été respecté le soir de l'arrestation. Pendant leur garde à vue, les deux hommes subissent de nouvelles violences physiques. «Le sol de la cellule était recouvert de bouts de verre, ils m'ont attrapé par les cheveux et ont essuyé le sol avec mon crâne», détaille Amine.

S'ensuit le transfert à la prison. Amine et Fahid sont placés dans une cellule exigüe, déjà pleine à craquer de prisonniers. «J'ai une maladie du cœur, pendant la nuit je recevais des coups de pied dans la poitrine. J'avais besoin de mes médicaments mais, quand je l'ai dit au gardien, il a refusé de me les donner», débite Fahid. Les deux amis restent en prison dans l'attente de leur procès.

«Le sol était recouvert de bouts de verre, ils m'ont attrapé par les cheveux et ont essuyé le sol avec mon crâne.»
Amine

Théoriquement, l'article 230 du code pénal tunisien, instauré en 1913 pendant la colonisation française, condamne les personnes homosexuelles à trois ans prison. «Comme les couples gays ou lesbiens s'affichent rarement en public, il est difficile de prouver une relation homosexuelle. On se réfère donc à des articles incriminant des comportements contraires à la morale. Ces articles, très vagues, donnent un pouvoir discrétionnaire énorme aux policiers ou aux juges», explique Insaf Bouhafs, en charge du projet «Tunisien.ne.s comme vous», au sein de l'association Avocats Sans Frontières, qui œuvre pour fournir une aide juridique aux personnes LGBT+.

Au total, Amine passe trois mois en prison, Fahid huit. À sa sortie, deux autres chefs d'inculpation restent retenus contre lui. «Pendant que j'étais en détention, les policiers m'ont fait signer un procès-verbal qui contenait des déclarations que je n'avais pas faites», déplore-t-il. Faute de moyens financiers, il peine à trouver un avocat. «Beaucoup d'avocats refusent également de défendre des personnes homosexuelles car ils craignent pour leur réputation», étaye Insaf Bouhafs.

Une ouverture timide

Mais la juriste ne perd pas espoir. «Petit à petit, la communauté LGBT+ gagne en visibilité. Certains avocats commencent à prendre en charge des affaires moins discrètement qu'avant. On voit s'installer des festivals queer, gays ou lesbiens.» En octobre 2019, les Journées cinématographiques de Carthage ont été marquées par l'apparition de l'actrice trans Sandra, vêtue d'une courte robe noire.

Cette actrice, Ali l'a rencontrée lors d'une formation sur les maladies sexuellement transmissibles dispensée par une association. Alors qu'ils marchent dans la rue, un policier les interpellent pour un contrôle d'identité. Devant l'inscription «homme» sur les papiers, le policier s'emporte. Le ton monte. Les insultes jaillissent des deux côtés. «Pour la première fois de ma vie, j'avais le courage de répondre à la police malgré la peur», déclare-t-il. En échange de quelques billets, on les laisse partir.

Ces lueurs d'espoir restent rares. «La plupart du temps, je me demande quel avenir j'ai en Tunisie, je suis tout le temps déprimé, je ne peux pas vivre ma vie comme je le souhaite», soupire le jeune homme, qui songe de plus en plus à quitter le pays. «J'aime mon pays mais j'ai peur de tout. J'ai peur de mourir. Je ne veux pas mourir...»

Les résultats des dernières élections ne l'ont pas rassuré. «Ce sont tous des islamistes», argue-t- il. À l'issue du scrutin législatif, le parti islamiste Ennahda est arrivé en tête des suffrages sans obtenir la majorité, avec 54 sièges sur 217. «Il faut continuer de se battre, de prendre des risques, au moins pour les générations futures», poursuit Ali.

Le 30 novembre, il a participé à la marche organisée contre les violences faites aux femmes à Tunis. Dans le cortège, ils ont crié pour dénoncer les agressions envers les femmes trans. Un premier pas avant d'atteindre le rêve caché d'Ali: organiser une marche des fiertés. Mais, pour le moment, seule sa chambre renferme le secret dont il est si fier.

* Les prénoms ont été changés.

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