Égalités / Culture

Les «sensitivity readers», le politiquement correct et la question de la vérité littéraire

Temps de lecture : 7 min

La littérature, comme tous les arts narratifs, doit pouvoir remuer, perturber, déstabiliser. Mais l'enjeu est moins en l'occurrence de ne pas choquer que de traiter la fiction avec la rigueur qui s'impose.

Aux États-Unis, les maisons d'édition font de plus en plus souvent appel à des relecteurs et relectrices pour les aider à gommer les stéréotypes sur lesquels sont construits les personnages romanesques. | João Silas via Unsplash
Aux États-Unis, les maisons d'édition font de plus en plus souvent appel à des relecteurs et relectrices pour les aider à gommer les stéréotypes sur lesquels sont construits les personnages romanesques. | João Silas via Unsplash

Le 9 janvier, un reportage de France 24 sur le métier très américain de sensitivity reader a provoqué une levée de boucliers sur les réseaux gardiens de la liberté d'expression et de la licence poétique.

À travers le portrait d'une femme afro-américaine qui a joué un rôle pionnier dans le développement de ce métier, on y apprend que les maisons d'édition font de plus en plus appel, aux États-Unis, à des relecteurs et relectrices dont le travail consiste à pointer les stéréotypes ethniques, religieux, culturels sur lesquels sont construits les personnages de fiction.

À Dieu ne plaise!

Pour Raphaël Enthoven, ces éditeurs du troisième type ne sont rien moins que «l'avant-garde de la Peste identitaire». Pour d'autres, il s'agit d'une nouvelle forme de censure qui rappelle les sombres heures puritaines du code Hays, le surnom communément donné au code de production du cinéma américain au début des années 1930.

Vu de France, les sensitivity readers seraient à la fois un symptôme littéraire de la montée du communautarisme, de la tyrannie rampante de la diversité et un cheval de Troie du politiquement correct lancé au galop, depuis son écurie nord-américaine, pour piétiner nos valeurs républicaines.

Qu'on se rassure: soucieuse de repousser ce terrorisme intellectuel et profiteur –le fameux business des minorités– loin de nos frontières, la résistance s'organise, parfois non sans un certain humour.

Dans le camp d'en face, la défense oppose deux arguments principaux:

  • Les sensitivity readers accompagnent naturellement l'essor de la diversité dans le roman contemporain, dont le premier effet remarquable, comme à Hollywood, est l'augmentation du nombre de personnages non-blancs dans les œuvres de fiction.
  • Ces relecteurs et relectrices ont pour mission d'identifier tout contenu susceptible d'être offensant ou blessant pour les personnes «issues de la diversité», puis de proposer des réécritures permettant d'y remédier.

L'intranquilité littéraire

Qu'il y ait, dans le roman américain de ces dernières années, plus de personnages afro-américains, latinx, amérindiens, d'origine asiatique, ou LGBT+, est une évidence. Même si ce n'est pas le seul paramètre d'une véritable diversification de l'offre littéraire, on ne voit pas très bien au nom de quoi il faudrait s'en plaindre.

Les membres de telle ou telle minorité accèdent à une possibilité de se reconnaître qui leur était auparavant déniée, faute de personnages leur ressemblant. Et alors? En vertu de quelle règle non-écrite la mimésis serait-elle réservée aux blanc·hes?

L'argument préventif, en revanche, repose sur un postulat qui me paraît discutable: pour prendre en compte la sensibilité et la fragilité de chacun·e, il faudrait neutraliser a priori tout ce qui, dans une œuvre d'art, a le potentiel de choquer.

Le débat sur les trigger warnings, aux États-Unis, est déjà ancien et confine parfois à l'absurdité: si ma réaction d'anxiété devant un film ou à la lecture d'un roman peut être conventionnellement déclenchée par une scène de violence, de sexe, ou de suicide, d'autres peuvent avoir une réponse négative à quelque chose d'aussi anecdotique (a priori) que la représentation d'insectes.

Puisque nous sommes tous et toutes des traumatisé·es en puissance, tout devient matière à avertissement et tout présente le risque d'être inapproprié.

N'est-il pas préférable de prendre le problème à rebours, dans le cadre d'une préface ou d'un mot d'introduction, en expliquant de quelle façon le livre ou le film s'y prend pour restituer la complexité et la densité de l'expérience humaine?

À vouloir transformer l'œuvre d'art en safe space, on prend le risque de voir la création se retrouver emmurée dans des zones de confort, à l'intérieur desquelles n'existe plus aucune possibilité de transgression, de contestation, de remise en cause des normes sociales.

Si l'idée est d'anesthésier l'expérience de la lecture, d'en faire une sorte de trip amniotique dans lequel rien de déstabilisant ne saurait nous arriver, le principe même du sensitivity reader contredit la nature de la littérature, qui est de nous mettre dans un état d'intranquillité en perturbant notre jugement, notre perception, notre rapport au monde.

Dans ce cas, ceux qui crient à la censure et à l'attentat à la création n'auraient pas tort de crier au loup. Il y a cependant une autre dimension au problème: l'exigence de vérité à laquelle doit s'astreindre toute œuvre narrative (littéraire, visuelle, théâtrale, radiophonique, etc.) pour que le pacte de la fiction ne soit pas rompu.

La critique a formalisé ce contrat depuis longtemps, en reprenant les termes du poète anglais Coleridge: «Willing suspension of disbelief», suspension volontaire de l'incrédulité. Quand je lis un roman ou une nouvelle, quand je regarde un film ou une série, je sais que l'histoire et les personnages ne sont pas vrais (ils n'existent pas dans la réalité qui est la mienne), mais j'accepte d'oublier leur non-existence dans le temps de la lecture ou du visionnage.

Pour que j'y croie, il ne suffit pas que l'histoire soit vraisemblable et les personnages crédibles. Il faut que l'ensemble des éléments qui les caractérisent –la façon dont ils parlent, les vêtements qu'ils portent, les idées qui traversent leurs esprits– m'apparaissent comme vrais.

Voyez, à ce sujet, ce que dit David Simon sur la façon dont son expérience journalistique avec la police et les gangs de Baltimore a été déterminante dans la création de The Wire.

Cette vérité fictionnelle, dans le cadre de certains genres, peut aller de soi: l'autofiction, par exemple. On peut faire confiance à Christine Angot, Frédéric Beigbeder et autres Yann Moix pour écrire d'une main experte leurs doubles romanesques. Quand on se raconte, quand on met en scène son propre moi, le risque de sonner faux est faible.

Mais quand le roman entreprend de raconter le monde à travers les yeux de personnages qui ne sont pas familiers à l'auteur?

La moindre des choses vis-à-vis des lectrices et des lecteurs, c'est de faire preuve de rigueur et de sérieux: la littérature, qui n'est que mots, doit savoir de quoi elle parle.

Vérité et identité

Savoir de quoi on parle, toutefois, ce n'est pas la même chose que l'avoir vécu, ce n'est pas être le personnage décrit ni l'avoir été. La vérité littéraire n'a rien à voir avec l'identité, et contrairement à ce qu'on entend parfois dans le discours minoritaire, celle-ci ne confère aucune forme de légitimité dont l'auteur ou l'autrice pourrait se prévaloir.

Sans quoi, seuls les Noirs auraient le droit d'écrire du point de vue d'un Noir, les femmes du point de vue d'une femme, les Boliviens du point de vue des Boliviens, les personnes non-binaires du point de vue d'une personne non-binaire, les enfants du point de vue d'un enfant, les arachnophobes du point de vue d'un arachnophobe, les présidents de la République du point de vue d'un président de la République, les juifs du point de vue d'un juif, les agriculteurs du point de vue d'un agriculteur –et, comme le dit Éliane de Latour, seuls les animaux auraient le droit de faire des documentaires animaliers.

Néanmoins, si la vérité d'une fiction ne saurait s'appuyer sur l'identité de son auteur ou autrice, elle doit être sculptée dans le cadre d'une recherche et d'un effort de documentation qui ne peuvent laisser aucune place à l'à-peu-près. Je ne parle pas ici de réalisme, mais de justesse au sens musical.

Dans mon dernier roman, Le Sang noir des hommes, un enfant noir subit le viol colonial en Afrique-Occidentale française, avant de revenir hanter la descendance du préfet qui a persécuté sa famille. Plusieurs fois, on m'a expliqué en off que je n'aurais pas dû écrire de son point de vue, qu'en tant qu'écrivain blanc je n'en avais pas le droit.

Je trouve cet argument d'une niaiserie confondante, qui plus est parfaitement hypocrite: personne ne m'a jamais reproché d'avoir raconté ce qui se passe dans la tête d'un djihadiste au moment d'une exécution, de l'agent de la DGSI qui poursuit un terroriste, ou d'un Parisien qui vaque à ses occupations, un certain 13 novembre, un billet pour le Bataclan dans sa poche.

Pour chacun de ces personnages, l'essentiel de mon travail a porté sur la voix, intérieure et extérieure. Comment pensent-ils (dans les courants de conscience)? Comment parlent-ils (dans les dialogues)? À quoi rêvent-ils, de quoi ont-ils peur, que désirent-ils? Comment restituer leurs identités, non comme un monolithe, mais comme une complexité et une multiplicité toujours en flux?

Sur le plan de la réception, sur quels critères juger de la vérité d'une œuvre narrative? La question ouvre un champ de recherche immense, notamment dans le domaine de la critique génétique, c'est-à-dire des études sur le processus créatif.

Une femme, ou plusieurs, se sont-elles penchées sur l'épaule de Flaubert quand il écrivait Madame Bovary? Ou bien les mots et les pensées d'Emma sont uniquement les siens?

En ce qui concerne les œuvres à venir, pourquoi ne pas envisager les sensitivity readers comme des fact checkers du texte romanesque? Leur lecture, loin de mettre en place une nouvelle forme de censure, offrirait une sauvegarde contre la version littéraire des fake news.

Paranoïa française

Les consultant·es existent depuis longtemps au cinéma et sont totalement intégré·es au système de production. En vertu de quelle exception culturelle le monde de l'édition devrait-il se soustraire à l'exigence de rigueur fictionnelle?

Considérer cette exigence et la profession qui en serait garante comme une menace a priori, c'est en définitive confondre l'impératif de ne pas offenser (le diktat du politiquement correct) avec les responsabilités politique, sociale et historique qui accompagnent la liberté de création.

La paranoïa française sur ce sujet me semble procéder du même contresens que la gêne vis-à-vis du mot «Afro-Américain», dont beaucoup, en France, continuent à penser qu'il exprime une volonté de ne pas blesser les Noirs en les désignant par leur seule couleur de peau.

Cette perception est complètement à côté de la plaque: il s'agit en réalité de faire entendre et de garder visible, dans le langage-même, l'origine géographique des individus appartenant à cette communauté et dépositaires, à ce titre, de la mémoire de la traite.

Vu l'aveuglement historique qui nimbe chez nous les faits de la colonisation et de l'esclavage, le mot «Afro-Français» ne serait pas de trop dans le Larousse.

Alors, mesdames et messieurs les Académicien·nes, à quand une version «sensible» de votre dictionnaire ?

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