Médias / Culture

«Histoire d'un regard», mémoire vive d'un photographe au cœur de son temps

Temps de lecture : 4 min

En explorant l'œuvre de Gilles Caron, Mariana Otero compose à la fois le portrait d'un grand du reportage, l'évocation d'événements cruciaux et la démonstration de la puissance de l'image.

À gauche, l'un des rares portraits de Gilles Caron, dans le livre qui a déclenché le film. | Via Diaphana.
À gauche, l'un des rares portraits de Gilles Caron, dans le livre qui a déclenché le film. | Via Diaphana.

Il est mort il y a cinquante ans. Il avait 30 ans. Il a travaillé six ans. Il laisse des milliers d'images. Du photographe Gilles Caron, la cinéaste Mariana Otero ne connaît que certains clichés, les plus célèbres: Cohn-Bendit défiant un policier du regard, les enfants squelettiques du Biafra, les soldats israéliens arrivant au mur des Lamentations, les chars russes à Prague.

Elle part de là. Elle part en voyage, un voyage à travers le temps, à travers l'histoire. Au cours de sa brève carrière, Caron se sera trouvé plus souvent qu'aucun autre au bon endroit au bon moment, captant des visions inoubliables de nombre des événements les plus décisifs de cette époque –mais pas seulement.

Loin de toute fétichisation de l'image choc, Mariana Otero explore pas à pas les contextes, revisite les autres photos de la même situation devenue icône, qui racontent mille autres aspects –de ce qui s'est passé alors, de comment a pensé, senti et agi Gilles Caron, du fonctionnement des médias d'alors et d'aujourd'hui, de ce que cache une image, aussi forte soit-elle (ou d'autant plus qu'elle est forte), dans l'instant même où elle montre.

Pas que des coups

La cinéaste explore également les autres photos, prises ailleurs, celles de situations moins cruciales, moins historiques. Elles témoignent du tout-venant de ce que produisent les reporters d'images, inscrivent les événements-clés dans le fil des jours.

Le cinéma (tournages de La guerre est finie d'Alain Resnais, de Week-end de Jean-Luc Godard et de Baisers volés de François Truffaut) voisine, parfois sur la même planche-contact, avec la guerre des Six-Jours, ou aussi bien les portraits des filles du photographe.

Caron a réussi des coups incroyables, qui lui vaudront –cas unique– d'avoir deux reportages sur deux sujets différents dans le même numéro de Paris Match, et de faire la une des tous les grands journaux du monde.

Mais il n'est pas, loin s'en faut, seulement un chasseur d'images à l'intuition exceptionnelle. Ancien appelé en Algérie qui a refusé de combattre après le putsch, ce baroudeur est aussi un type qui pense, un homme doué d'une conscience.

Fragment de la planche-contact de l'un des deux rouleaux pris devant la Sorbonne, le 3 mai 1968. | Via Diaphana

Cet intuitif ultra-réactif est aussi un photographe qui sait attendre, qui retourne plusieurs fois aux mêmes endroits, qui cherche et souvent trouve ce qui témoigne de la profondeur des situations, au-delà de leur aspect le plus immédiat, le plus spectaculaire.

Exemplaire est à cet égard le travail effectué sur ce qui, à l'époque (l'été 1969), ne passait pas pour un enjeu géopolitique important: les premiers moments de la guerre civile irlandaise, documentée au plus près de la vie des habitant·es catholiques de Londonderry, en une série d'images extraordinaires qui sont aujourd'hui encore présentes sur les lieux où elles ont été prises.

Mariana Otero regarde à son tour, écoute, questionne. Elle voyage sur les traces de cet homme qui est mort quand elle avait 7 ans et qu'elle tutoie en voix off comme un proche.

D'une histoire à l'autre

La réalisatrice éprouve avec lui une proximité qu'elle associe à sa mère, morte elle aussi à 30 ans et presque au même moment –sa mère à qui elle a consacré un film magnifique, Histoire d'un secret. Nul hasard si les deux titres se font écho: malgré des contextes très différents, ils ont également en commun de s'appuyer sur des images d'une personne absente (des tableaux, dans le cas de la mère) pour la retrouver.

Cette connivence entre la cinéaste et le photographe pourrait être artificielle, elle se révèle le moyen d'une recherche sensible, émue mais exigeante, dans la jungle des 100.000 photos prises par Gilles Caron.

Mariana Otero chemine en reconstituant la trajectoire mentale qui guide le choix des prises de vue, en réfléchissant à voix haute et en dialoguant avec des personnes ayant eu, à divers titres, un accès privilégié aux sujets photographiés par Caron et à ses méthodes de travail.

Mariana Otero parmi les planches-contacts de Gilles Caron. | Via Diaphana

Mais Histoire d'un regard n'est pas seulement un admirable portrait in absentia d'un homme remarquable. Ce n'est pas seulement l'occasion de revoir sous un jour passionnant des événements qui ont façonné la fin du siècle dernier (l'invasion israélienne des territoires palestiniens, la guerre du Vietnam, Mai 68, l'écrasement du printemps de Prague, les guerres au Biafra et au Tchad…).

Puissance mystérieuse

La manière à la fois rigoureuse et très libre qu'invente la cinéaste pour circuler dans ce continent de pellicules et de tirages distille une intelligence très fine des manières mouvantes et mystérieuses par lesquelles certaines images acquièrent une puissance considérable.

Il faut prendre au sérieux le titre du film, non seulement comme exploration de ce qu'a été le regard singulier, et même à bien des égards exceptionnel, du photo-reporter Gilles Caron, mais de ce que peut construire le regard, entendu comme le déploiement d'un vaste ensemble de relations avec l'espace et le temps, la peur et le désir, les vivants et les morts.

Le rouleau de pellicule n°19.599 fut le dernier. Parti au Cambodge où il ne voulait pas aller, pour couvrir les suites du coup d'État sanglant perpétré par les États-Unis et qui mènerait à la tragédie khmer rouge, autre marqueur de cette époque, Gilles Caron s'enfonce dans la jungle le 5 avril 1970. On ne le reverra jamais.

Histoire d'un regard

de Mariana Otero, avec Marjolaine Bachelot Caron, Diamantino Quintas, Vincent Lemire, Robert Pledge.

Séances

Durée: 1h33. Sortie le 29 janvier 2020.

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