Culture

«La voie de la justice», un film nécessaire

Temps de lecture : 5 min

En racontant le combat de l'avocat Bryan Stevenson, le long-métrage révèle les profonds dysfonctionnements et biais du système judiciaire américain.

Dans «La voie de la justice», Bryan Stevenson (Michael B. Jordan) tente de prouver l'innoncence de Walter McMillian (Jamie Foxx), condamné à mort pour le meurtre d'une jeune femme blanche. | Warner Bros
Dans «La voie de la justice», Bryan Stevenson (Michael B. Jordan) tente de prouver l'innoncence de Walter McMillian (Jamie Foxx), condamné à mort pour le meurtre d'une jeune femme blanche. | Warner Bros

Buzz de la porte du parloir d'une prison américaine. Un homme noir en costume vient annoncer à un détenu dans le couloir de la mort que la date de son exécution n'a pas été fixée. Peu après, ils discutent joyeusement et partagent des anecdotes communes autour de leurs enfances. En quelques minutes le personnage est campé: il compense son impuissance par sa foi envers le système judiciaire et son empathie envers le condamné. Peu importe la question de la culpabilité, seule l'anime une volonté d'humanité pure.

Ce personnage, c'est Bryan Stevenson, le héros du film La Voie de la justice, en salle le 29 janvier. Avocat diplômé de Harvard, il est aussi le président fondateur de Equal Justice Initiative, une organisation privée à but non lucratif dont le but est de d'œuvrer à étendre les droits humains dans le système de justice américain. L'organisation offre gratuitement ses services de représentation légale à des prisonniers et prisonnières qui pourraient avoir été injustement condamné·es, des personnes trop pauvres pour s'offrir une autre défense que celle du commis d'office, ou d'accusé·es qui n'auraient pas eu un juste procès à cause des discriminations et du racisme dont ils font l'objet.

Basé sur le livre Et la justice égale pour tous, écrit par Bryan Stevenson lui-même, le film de Destin Daniel Cretton (States of Grace) retrace le début de la carrière de l'avocat, ses motivations et son combat pour extraire du couloir de la mort un dénommé Walter McMillian, homme noir condamné pour le meurtre d'une jeune femme blanche sur la base de témoignages que la police avait obtenus par la contrainte.

L'importance des représentations culturelles

La Voie de la justice est ce qu'on appelle un «film nécessaire». Cette catégorie est souvent méprisée par la critique, qui lui oppose souvent le «film d'artiste», qui serait moins mené par ses convictions et son engagement politique que par ses velléités artistiques. Mais le film nécessaire porte son importance dans sa définition même.

Interrogé sur cette question lors d'un événement organisé par la Warner Bros autour des grands sujets du film, Simon Grivet, maître de conférence et historien spécialiste de la justice aux États-Unis, répondait:

«Ce qu'on appelle la culture populaire et les représentations sont essentielles. Si je m'en tiens au système étatsunien, et je pense que c'est similaire en France, la justice est aussi celle des citoyens. Quand ils sont jurés, ils vont décider à partir de leurs représentations. Et qu'est-ce qui forme leurs représentations? Ce ne sont malheureusement pas nos travaux d'universitaires et de chercheurs, mais la télévision. [...] L'importance de ces représentations culturelles est fondamentale pour changer le débat».

Le film nécessaire a un rôle dans les représentations du public sur des sujets précis. Il a un rôle de mise en avant de problématiques contemporaines, peu ou mal traitées dans les médias (c'était récemment le cas du film Les Misérables, dans lequel Ladj Ly dresse un état des lieux de la situation en banlieue et aborde la question des violences policières). Mais le film nécessaire a également un rôle de mémoire d'un passé qui doit nous rappeler de ne pas réitérer nos erreurs.

En 1979, Michel Drach signait le film Le Pull-over rouge, basé sur le livre éponyme, sous la forme d'une enquête critique de l'affaire Christian Ranucci. Accusé d'avoir tué et enlevé une petite fille, ce dernier fut condamné à mort et exécuté le 28 juillet 1976. L'affaire a fait grand bruit en France et, par l'absence de certitude qui pèse sur la culpabilité de Ranucci, a profondément marqué le chemin vers l'abolition de la peine de mort en France en 1981, l'opinion publique y étant déjà largement défavorable.

Condamnations d'innocents

Parmi les thèmes abordés par La Voie de la justice se pose celui des condamnations d'innocents. À la fin du long métrage, il est précisé qu'en Alabama, un condamné à mort sur neuf a été innocenté. Lors de la conférence donnée pour la sortie du film, l'ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira mettait des mots sur le malaise que l'on peut ressentir à entendre un tel chiffre: «Même si le taux d'erreur est dérisoire, il est insupportable».

Mais le film ne se contente pas de pointer les erreurs de jugements, et rejette en masse la notion même de peine de mort. Les mots de Christiane Taubira sont une nouvelle fois précieux:

«Un coupable peut être extrêmement odieux, il peut avoir commis des actes absolument odieux, il peut être horripilant. Il ne peut pas être le motif du maintien ou du rétablissement de la peine capitale. La question est de droit, elle est de nature éthique et elle est de caractère politique [...] Dire très clairement avec volontarisme que nous sommes contre la peine capitale n'étrangle pas notre sensibilité. Ça ne veut pas dire que nous n'allons pas ressentir du dégoût, de l'horreur, une très forte compassion pour les victimes, pour les proches des victimes, ça ne veut pas dire cela».

Walter McMillian (Jamie Foxx) dans le couloir de la mort. | Warner Bros

Cette idée de la compassion pour les victimes et leurs familles est aussi abordée par Bryan Stevenson lui-même dans son livre. Après le décès de Walter McMillian, atteint de démence, en septembre 2013, l'avocat s'est rendu dans sa famille pour un dernier hommage. Voilà ce qu'il écrivit ensuite: «Je ne restai pas longtemps après la cérémonie. Je sortis et en repensant au passé, je me fis la réflexion que personne n'avait été condamné pour le meurtre de Ronda Morrison après la libération de Walter. Je me dis que ce devait être toujours être très dur à supporter pour ses parents».

Depuis l'affaire Walter McMillian, de grandes victoires ont marqué la carrière exceptionnelle de Bryan Stevenson et son organisation. En 2012, elle obtint que la Cour suprême américaine reconnaisse que les peines de prison à vie données aux mineur·es étaient inconstitutionnelles. Elle a également permis à des centaines de personnes condamnées d'obtenir une révision de leurs jugements, dans le cas de condamnations à mort ou à perpétuité.

Faire progresser l'humanité toute entière

Si la peine de mort et les sentences à perpétuité non compressibles sont actuellement en recul aux États-Unis, l'évolution se fait progressivement. Entre 2010 et 2019, 319 personnes ont été exécutées dans le pays. À ce jour, la peine de mort est encore en vigueur dans vingt-quatre États. En France, ce sujet qui semble appartenir à un passé révolu reste pourtant d'actualité.

En 2012, le Front National intégrait en effet à son programme politique le rétablissement de la peine de mort. En avril 2015, l'historien Nicolas Lebourg précisait que «pour la première fois depuis trente ans, était enregistrée une majorité d'opinions favorables à son rétablissement (52 %)». Lors la conférence pour la sortie du film, Christiane Taubira soulignait que l'abolition de la peine de mort en France n'a rien d'un acquis absolu. Mais elle concluait par ces mots d'espoir à destination de tous et toutes :

«Nous avons notre part à prendre. Nous allons faire progresser l'humanité toute entière, nous allons élever l'éthique à la hauteur qu'elle mérite mais en plus en faisant cela nous allons contribuer à ce que le monde soit vécu davantage en partage».

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