Politique

Les municipales 2020 ou la fin du régime qu'Emmanuel Macron devait sauver

Temps de lecture : 7 min

Le quinquennat Macron est un syndic de faillite de la Ve République, il croit en valoriser les actifs mais organise la vente à l'encan.

Emmanuel Macron à la Convention citoyenne pour le climat, le 10 janvier 2020 au Conseil économique, social et environnemental (Paris). | Yoan Valat / POOL / AFP
Emmanuel Macron à la Convention citoyenne pour le climat, le 10 janvier 2020 au Conseil économique, social et environnemental (Paris). | Yoan Valat / POOL / AFP

Bien que relevant évidemment de logiques locales, les élections municipales ont, depuis très longtemps, une importante dimension nationale. Le pouvoir actuel cherche évidemment, comme les précédents, à préparer par quelque stratagème une grille d'interprétation qui lui soit favorable. Il porte aussi le coup de grâce au système partisan de la Ve République.

Des élections locales si nationales

Les élections municipales, bien que locales, ont posé d'importants jalons dans notre histoire politique nationale et ce depuis la IIIe République. Socialistes et communistes s'emparèrent de municipalités le plus souvent ouvrières pour en faire des vitrines de leur action politique.

La ville de Villejuif fut emblématique avec Paul Vaillant-Couturier de ce communisme municipal, qui irrigua avant-guerre mais surtout après 1945 la ceinture rouge et nombre d'autres territoires en France, de moindre importance par leur taille (les travaux de Julian Mischi sont, en la matière, d'une importance majeure).

C'est d'ailleurs à l'occasion de municipales à Saint-Denis qu'il provoqua en 1937 et qu'il perdit, que Jacques Doriot défia nationalement son ancien parti, le Parti communiste français (PCF) et fut marginalisé à l'échelle nationale.

En 1947, c'est bien par des municipales que le Rassemblement du peuple français (RPF) du général de Gaulle réalise une momentanée mais spectaculaire irruption dans la vie politique, propulsant même Pierre de Gaulle, frère du général, à la présidence du Conseil de Paris, ce qui équivaut aujourd'hui approximativement au siège d'Anne Hidalgo.

Partout dans le pays, le RPF s'impose face, notamment, au PCF, qui conserve l'essentiel de la ceinture rouge, un espace territorial qui lui permet dès lors de tenir effectivement vitrine politique pour légitimer son action nationale.

1977-1983: gauche-droite, gauche-droite

En 1977, avant les lois de décentralisation, les listes d'Union de la gauche remportent un important succès et contribuent à intensifier le maillage territorial qui servira la gauche près de quatre décennies durant. C'est à cette époque que la Fédération nationale des élus socialistes et républicains prend une importance réelle dans l'architecture politique qui doit mener quatre ans plus tard François Mitterrand à l'Élysée.

Un socialisme municipal voit alors le jour et légitime l'action du Parti socialiste (PS), dont l'encadrement professionnalisé se développe de façon exponentielle. Défait face à Jacques Chirac, le PS emmené par Georges Sarre installe au Conseil de Paris des figures qui vont dès lors compter –comme Jack Lang qui fait une entrée fracassante dans l'assemblée délibérante de la capitale.

1983, c'est le match retour de 1977. La droite RPR-UDF remporte nombre de communes détenues par la gauche. Ainsi, Levallois-Perret, vitrine du communisme municipal, passe à droite avec l'élection de Patrick Balkany (RPR). À Grenoble, Alain Carignon, espoir du mouvement chiraquien, l'emporte sur Hubert Dubedout, maire emblématique d'une gauche entreprenante localement. C'est au tour de la droite d'étendre son maillage et de tenter, à travers le Mouvement national des élus locaux (MNEL), de fixer quelques lignes directrices d'une politique locale de droite.

2001 annonce le 21 avril 2002: l'élimination de ministres socialistes lors des municipales laisse présager celle de Lionel Jospin un an plus tard.

1983, c'est aussi le score important de Jean-Marie Le Pen dans le XXe arrondissement de Paris et, lors d'une partielle en septembre, le «coup de tonnerre de Dreux», c'est-à-dire la percée du numéro 2 du Front national, Jean-Pierre Stirbois, dans une ville jusque-là acquise à Françoise Gaspard, membre du CERES, l'aile gauche du PS.

Cette année, le coup de tonnerre pourrait venir de PACA, où les conditions sont réunies pour une vague de conquêtes municipales par le Rassemblement national (RN). Si les quatre premières municipalités remportées (Toulon, Orange, Marignane puis Vitrolles avec Bruno Mégret) ont suscité quelques tensions avec Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen s'en accommode et en tire profit, signifiant ainsi son intention ferme d'arriver au pouvoir.

2001, c'est la date qui annonce le 21 avril 2002: l'élimination de nombre de ministres socialistes lors des municipales (Jack Lang à Blois, Élisabeth Guigou à Avignon) laisse présager celle de Lionel Jospin un an plus tard.

2017-2020: lacrymogène dans les rues, fumigènes dans les isoloires

Il faut resituer ces élections municipales dans le processus d'effondrement du système partisan que nous avons connu avant l'élection d'Emmanuel Macron mais surtout avant le déclenchement de la crise de 2008, au cours des trois décennies précédentes. En un sens, hormis l'enjeu construit relatif à l'avancée du RN en nombre de communes détenues, c'est une grande dépolitisation qui menace. Le macronisme étant tout –et donc son contraire–, il a forgé cette ambiance de dépolitisation qui lui profite tant que les intérêts matériel ou les aspirations démocratiques ne suscitent pas un mouvement du type «gilets jaunes» se jouant de la géographie sociale et des codes des élites médiatiques et politiques.

La stratégie municipale des macronistes vise à accentuer la confusion entre les origines idéologiques et partisanes et à créer un bloc central, gélatineux, englobant d'ancien·nes élu·es PS, UDF et RPR, représentant un bloc bourgeois. C'est en partie réussi puisque le PS constate avec effarement la collusion de nombre de ses élu·es avec LREM et parce que, bien au-delà des frontières du centre-droit acquis hier à François Bayrou, LREM investit des maires sortant, issu·es du RPR le plus ferme, comme Jean-Jacques Guillet, avant-hier homme de confiance de Charles Pasqua et très volontariste organisateur de ses réseaux politiques et militants.

Évidemment, le ministère de l'Intérieur ajoute à cela une grille de comptabilisation des voix qui n'a d'autre but –c'est de bonne guerre– de valoriser chaque voix pouvant être considérée comme appartenant à la majorité présidentielle. Plus il avance, plus le macronisme –fondé notamment sur l'impératif d'un sauvetage du régime d'une Ve République malmenée au cours des quinquennats Sarkozy et Hollande– fait des fondamentaux même du régime le combustible de sa mécanique infernale, dont il n'est plus absurde de penser qu'elle s'emballe.

L'omniprésence locale d'hier laisse la place à une vague de défaites électorales comme la famille socialiste n'en a pas connues depuis longtemps.

Dans la crise de régime, pari a ainsi été fait par Emmanuel Macron, comme remède partiel, sur la liquidation du système partisan qui lui était lié. Avec ce bonneteau électoral, l'exercice confine au chef-d'œuvre et à l'expérience la plus risquée qui soit. Dans nombre de communes, il sera impossible de distinguer qui appartient à la majorité présidentielle et qui n'y appartient pas.

Des élu·es socialistes ont annoncé accueillir des candidat·es LREM sur leur liste (Le Creusot, cité phare du mouvement ouvrier ou encore Pontault-Combault... et bien d'autres) amenant, comme il était prévisible, la supernova d'hier à se muer en naine blanche et ainsi à effacer la famille socialiste de l'univers politique français. L'omniprésence locale d'hier laisse la place, après le quinquennat Hollande et l'élection d'Emmanuel Macron, à une vague de défaites électorales et une avalanche de défections comme la famille socialiste n'en a pas connues depuis longtemps.

Le flou ou le chaos électoral organisé a pour but d'enjamber le mouvement des ronds-points. La France périphérique, deus ex machina de la vie politique française, doit impérativement retourner, dans la pensée macronienne, aux abysses médiatique, politique et social dont on l'avait imprudemment tirée. Un grand nombre de listes municipales, soutenues ou non par LREM, seront les agents de la dépolitisation du pays.

Problème, la question sociale s'invite dans ces élections locales. Un face-à-face plus que tendu oppose les candidat·es étiqueté·es LREM aux manifestant·es, syndicalistes ou «gilets jaunes». Chassez le politique par la porte, il revient par la fenêtre sociale. Aux yeux de nombre de Français·es hostiles à la réforme des retraites, le positionnement des élu·es de base de LREM tient au mieux d'une ingénuité frôlant la compromission, au pire d'un cynisme politicien au service d'intérêts que BlackRock est venu opportunément et logiquement incarner.

Le quinquennat Macron est un syndic de faillite de la Ve République, il croit en valoriser les actifs mais organise la vente à l'encan. Le très délétère système partisan de la dernière version de la Ve (RPR-UDF/UMP-LR-PS) a été liquidé et on constate que l'imaginaire servant de fondations à celui-ci s'effrite, annonçant déjà la fin, comme cela arrive dans l'histoire, du régime politique qu'Emmanuel Macron était censé sauver.

Ajoutés à d'autres fragilités comme la nature inégalitaire de la sélection des élites du régimes, ces faits sont en passe de provoquer l'effondrement du régime sur lui-même, régime dont l'ADN a intégré depuis bientôt quarante ans une décentralisation devenue de plus en plus incompréhensible et de moins en moins démocratique et une intégration européenne dont la légitimité pâtit de carences graves et constantes.

La gauche soluble dans le macronisme et l'écologie?

La gauche a unanimement adopté l'écologie comme fil rouge de sa remobilisation. Tenant plus des Marie-Louise du crépuscule de l'Empire que d'une offensive décisive, les zélateurs de cette mue écolo cèdent à un effet de mode qui peut précipiter leur perte imminente. Les forces de gauche comprendront vite ce que signifie la théorie –née à la droite de la droite– de l'original et de la copie qui va placer, dans les métropoles au moins les écologistes d'EELV. Si la gauche porte si haut l'espérance écologiste, n'est-ce pas au fond, se dira in fine l'électeur ou l'électrice, que les écologistes sont les plus légitimes?

Excellent·es candidat·es de premier tour dans les métropoles, les écologistes sont l'antithèse parfaite du Rassemblement national, sur le plan idéologique (où ils développent une vision du monde alternative) mais aussi sociologique et géographique. Comme en Autriche où les Grünen se sont alliés à la très conservatrice ÖVP, EELV et RN tendent à représenter les deux pôles du débat public consacrant de facto la centralité du macronisme et laissant la gauche comme la droite traditionnelles de côté.

Rendues illisibles par la circulaire Castaner, ces élections le sont d'autant plus qu'un processus de décomposition politique et idéologique touche désormais l'échelon local de la vie publique. La crise de régime s'enlise et devient le dramatique décor du destin du macronisme.

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