Culture

La mode de Jean Paul Gaultier est morte, la mode aussi

Temps de lecture : 5 min

Ce dernier défilé marque la fin d'une époque.

Jean Paul Gaultier salue après son dernier défilé de Haute couture, le 22 janvier 2020 au théâtre du Châtelet | Anne-Christine Poujoulat / AFP
Jean Paul Gaultier salue après son dernier défilé de Haute couture, le 22 janvier 2020 au théâtre du Châtelet | Anne-Christine Poujoulat / AFP

Cinquante ans de carrière, un sacré bail. Si une page importante se tourne pour Jean Paul Gaultier, c'est aussi toute la mode exubérante et joyeuse qui a marqué les années 1980 et l'ère de ceux que l'on a qualifié de créateurs qui disparaît. En guise de départ, un ultime défilé dans le calendrier de la Haute couture, une dernière pirouette de la part de celui qui est passé du statut d'enfant terrible de la mode, de trublion à celui de couturier hors pair.

Mercredi soir, salle comble au théâtre du Châtelet, de l'orchestre très people jusqu'au poulailler avec stylistes et fans. Un début assez mortifère (à double lecture sans doute) semble sonner le glas de la mode avec un extrait de Polly Maggoo, une mise en bière esthétique de la couture en noir et blanc. Si le premier tableau joue l'humour, il est aussi profondément lugubre avec un corbillard noir. Orné de seins en cône sur le couvercle, le cercueil est porté par des danseurs gesticulant sur une musique de Boy George en live. La parenthèse noire se referme, mais elle ne s'oublie pas, symptomatique.

La mode est morte, vive la mode? Place au show à un rythme soutenu. À partir de ses thèmes fétiches: jeans, corsets, marins, l'androgynie, le trompe-l'œil, le couturier les a déclinés différemment en pratiquant sa propre forme d'upcycling, fouillant dans ses archives, en ajoutant des trouvailles des puces, des récupérations de voyages, ses propres vêtements… Des éléments découpés, retravaillés et recomposés dans des silhouettes réalisées avec maestria. Le goût pour le métissage se retrouve, télescopages d'univers. Des tenues façon exosquelette à trame découpée. Le savoir–faire est sans faille et la création se célèbre à l'état pur.

Gigi Hadid au défilé Haute couture Jean Paul Gaultier, le 22 janvier 2020 au théâtre du Châtelet | Anne-Christine Poujoulat / AFP

Des amis de la maison, des personnalités que Jean Paul Gaultier a habillées viennent défiler et aussi chanter: Catherine Ringer, Mylène Farmer, Béatrice Dalle, Rossy de Palma, Amanda Lear, Dita Von Teese, etc. Des mannequins à foison, depuis les stars d'hier qui ont souvent fait ses shows: Claudia Huidobro, Estelle Lefébure, Christine Bergstrom... jusqu'à celles d'aujourd'hui, Teddy Quinlivan, Anna Cleveland, Coco Rocha, Bella et Gigi Hadid. Mais le plus important, le plus admirable, demeurent les vêtements: du Gaultier dans toute sa splendeur; mais malheureusement le mot fin est à la clef.

Cinquante ans de mode, flash-back

S'il a débuté avec des croquis et un stage chez Pierre Cardin qui avait su déceler son potentiel dès le départ, c'est son passage chez Jacques Estérel et surtout Jean Patou, alors vivier incroyable de talents, qui marque ses débuts véritables. Gaultier crée quelques bijoux électroniques en 1976 et se lance dans une première collection avec très peu de moyens en 1977. Dès les débuts de sa marque il utilise l'humour, la dérision. Il a transformé une boîte de conserve (petits pois) en bracelet métallique, une version mode de l'urinoir de Marcel Duchamp. Il a mis les dessous dessus et a imaginé des seins extravagants, obus portés notamment par Madonna; il se délecte de l'utilisation du corset (les inspirations lingerie viennent de sa grand-mère). Il a souvent joué avec les trompe-l'œil. Novateur, il a rêvé une garde-robe pour deux avec les mêmes modèles au féminin et au masculin, quasi visionnaire de l'évolution des genres. Il a créé des collections multipliant les influences, rendant hommage à un ailleurs géographique, le Mexique de Frida Kahlo, les Inuits, l'Inde, la Russie... S'est inspiré des punks, des folklores et a fait plusieurs incursions dans l'art de Michel Ange à Richard Lindner, en passant par le dadaïsme.

Touche à tout, il a travaillé avec Régine Chopinot pour Le défilé et un combat de boxe KOK. En guise de biographie, il fit réaliser sous l'instigation de Françoise Verny un roman photo très premier degré. Au cinéma, il collabora avec de grands réalisateurs: Greenaway, Jeunet et Almodovar.

Personnage public, il s'identifie à des codes, notamment sa marinière. Il eut aussi une période kilt à l'époque de son émission Eurotrash avec Antoine de Caunes.

Chaque défilé apportait son lot de surprises et pendant de nombreuses années, Jean Paul Gaultier figura parmi les plus prisés de la semaine de la mode. En 1997, il décide de lancer sa maison de couture, dépoussiérant au passage une forme de mode un peu engoncée dans son riche passé. En 2000, Hermès entre au capital à hauteur de 35% (45% en 2008) et en parallèle Jean Paul Gaultier signe les collections Femme d'Hermès à partir de 2004. Hermès revend en 2011 et c'est finalement le groupe Puig qui rachète, Jean Paul Gaultier demeurant le directeur artistique. Mais la mode n'est sans doute pas la priorité, le prêt-à-porter est le premier à disparaître, en 2014.

Flash-back: en 1993 sort un premier parfum (création de Jacques Cavallier), un féminin dans un flacon buste de femme et un original étui boîte de conserve en métal. Le masculin continue la belle aventure, baptisé Le Male (sans accent au début), il est signé Francis Kurkdjian et devient un succès mondial. La ligne de soins et maquillage Tout beau tout propre, véritable innovation en mettant les cosmétiques au masculin, s'inscrit joyeusement dans un nouveau monde d'ubersexuels. Si en parfums la marque fut lancée par le groupe Shiseido avec une filiale du nom de BPI (Beauté Prestige international) sous la houlette de Chantal Roos, c'est en 2016 que Puig, qui avait acquis au préalable la mode, récupère les parfums, évidemment cœur de métier du groupe espagnol.

Dans l'histoire des marques, les relations avec les parfums sont souvent complexes. Le succès donne une bouffée d'oxygène financière aux créateurs de mode, une fonction qui peut même être salvatrice. Mais il peut y avoir aussi le revers de la médaille quand le succès des parfums cannibalise la notoriété et que les grands groupes de parfums pensent essentiellement au profit. Le danger qui guette les maisons, c'est que la mode ne devienne le parent pauvre, au mieux une jolie vitrine. De nombreux exemples peuvent malheureusement être cités: Mugler (ex Clarins), Paco Rabanne (aussi dans le giron Puig) ou encore les Viktor &Rolf (Diesel) qui ne défilent plus qu'en couture.

Cette dernière page sonne aussi le glas de la mode des années 1980, celle des créateurs dont tout le monde rêvait de porter les vêtements.

Dans l'annonce officielle et très brève de Jean Paul Gaultier, il dit que sous son instigation va continuer un projet couture, l'histoire est à suivre. Lui a sans doute suffisamment d'idées pour rebondir comme il l'a fait avec son Fashion Freak Show qui relatait sa carrière, un spectacle pétri d'humour et de fantaisie.

Mais cette dernière page des cinquante ans de mode sonne aussi le glas de la mode des années 1980, celle des créateurs dont tout le monde rêvait de porter les vêtements. Mais que sont leurs noms devenus? S'ils n'ont pas été absorbés par de grands groupes comme Kenzo, leurs marques ont quasiment toutes disparu, avec parfois encore de vagues licences de parfums ou de lunettes, mais sans mode. Montana, Anne-Marie Beretta, Emmanuelle Khan, Jean-Rémy Daumas, Jean-Charles de Castelbajac (son nom appartient à un groupe coréen), Sonia Rykiel (toujours en quête d'avenir après le triste épisode du groupe chinois). Le bilan est triste, la mode a changé et une grande partie de la mode d'hier, celle des créateurs, est sans doute définitivement morte avec le dernier défilé de Jean Paul Gaultier. Demeurent les souvenirs encore vivaces de l'empreinte d'un des créateurs majeurs de la mode contemporaine.

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