Santé / Sciences

Est-il éthique de créer des animaux chimériques pour faire progresser la médecine?

Temps de lecture : 11 min

La naissance de porcelets contenant des cellules de singe relance les débats sur la bioéthique.

«Un animal humanisé est-il toujours soumis au régime des biens ou ou devient-il une personne?» | Chris B via Flickr CC License by
«Un animal humanisé est-il toujours soumis au régime des biens ou ou devient-il une personne?» | Chris B via Flickr CC License by

Le 6 décembre dernier, une annonce faisait grand bruit: pour la première fois, une équipe chinoise a fait naître des cochons qui contenaient des cellules de singe. Rapportée dans le journal The New Scientist, cette expérimentation avait pour objectif de contribuer à la recherche scientifique qui pourrait un jour permettre la création en masse d'organes humains au sein de larges animaux comme les cochons.

Cette prouesse scientifique permettrait de sauver un très grand nombre de personnes qui aujourd'hui souffrent et meurent de la pénurie d'organes. En 2019, aux États-Unis, plus de 113.000 personnes se trouvaient sur la liste d'attente pour un organe. Parmi elles, 7.300 sont mortes faute d'avoir pu en obtenir un. Chaque année en France, ce sont plusieurs centaines de personnes qui meurent alors qu'elles étaient en attente d'un organe à transplanter.

Plusieurs études consistant en la création d'embryons chimères inter-espèces ont été menées lors des dernières années, mais aucune n'avait encore abouti à la naissance de cochons chimériques avant l'expérience chinoise dévoilée en décembre 2019. Pour cette expérience, des cellules souches embryonnaires issues du macaque crabier ont été insérées au sein d'embryons de cochon quelques jours après la fertilisation. Au préalable, ces cellules souches embryonnaires avaient été modifiées génétiquement afin de les rendre fluorescentes, rendant ainsi plus aisé le travail de suivi de ces cellules et de leurs descendantes à l'intérieur des cochons.

Dix porcelets ont été obtenus par les chercheurs chinois, dont deux étaient des chimères. Chez ces porcelets chimériques, de nombreux types de tissus contenaient des cellules de singe, avec toutefois une proportion mince (entre une cellule sur 10.000 et une cellule sur 1.000). Les porcelets n'ont par ailleurs survécu qu'une semaine. Toutefois, cette haute mortalité ayant concerné l'ensemble des porcelets y compris les non chimériques, le chimérisme ne serait pas en cause. Le phénomène serait plutôt dû au processus de fécondation in vitro, qui fonctionne encore mal chez le cochon.

D'immenses bénéfices attendus

Cette étude, bien que limitée, est porteuse d'espoir pour l'avenir de la recherche scientifique dans ce domaine. L'été dernier, le Japon avait donné son feu vert pour des expérimentations visant à faire naître des animaux chimériques contenant des cellules humaines. Les organes créés auraient le bénéfice supplémentaire d'être parfaitement compatibles avec les patient·es, sans besoin de traitements lourds pour combattre le rejet immunitaire. Des cellules seraient en effet prélevées sur les patient·es et seraient transformées en cellules souches pluripotentes (capables de se différencier en tous types cellulaires) induites avant l'insertion dans l'embryon de l'animal, permettant la création d'un organe parfaitement reconnu par le corps du patient ou de la patiente.

Outre ces immenses bénéfices liés à la fin de la pénurie d'organes, la création de chimères est également porteuse de nombreux espoirs en matière de recherche médicale. Les expérimentations sur les modèles animaux ont effectivement permis d'acquérir de nombreuses connaissances médicales. Néanmoins, les résultats obtenus à partir de ces animaux servant de modèle pour la recherche ne sont souvent pas valables pour l'être humain. Rendre ces animaux plus proches de nous en leur insérant des cellules et tissus humains est un formidable moyen de créer des modèles de maladies extrêmement précis pour la recherche scientifique. Dès 1969, une tumeur maligne humaine était par exemple greffée dans une souris, entraînant la création du premier modèle animal in vivo pour le cancer humain.

Aussi importants ces bénéfices médicaux soient-ils, chaque annonce d'une nouvelle expérimentation scientifique consistant à créer des animaux chimériques est inévitablement accompagnée d'innombrables commentaires s'opposant fermement et catégoriquement à ces techniques, et appelant à leur interdiction. En quoi consistent les arguments utilisés, et résistent-ils à un examen critique?

Sans surprise, les personnes les plus fermement opposées à la création et l'utilisation de chimères à des fins médicales sont les militant·es antispécistes, qui défendent la reconnaissance de droits aux animaux similaires aux droits dont nous bénéficions en tant qu'êtres humains. Dans le contexte d'une telle philosophie, l'utilisation de chimères afin de créer des organes humains ou comme outils pour obtenir des modèles de maladies humaines paraît en effet injustifiable.

On notera néanmoins que le problème des chimères pour les vegans n'est pas différent de celui de l'utilisation des animaux pour la fourrure, la nourriture, les produits cosmétiques ou encore l'ensemble des essais de recherche médicale impliquant des animaux. À supposer que les vegans prennent en compte les bénéfices tirés de l'utilisation des animaux, sauver une vie à l'aide d'un organe humain créé au sein d'un animal en l'absence d'alternative paraît tout de même pouvoir infiniment mieux justifier l'utilisation d'un animal que lorsqu'il s'agit de produire des vêtements ou de la nourriture.

De l'intégrité de l'espèce humaine

Dans une tribune publiée par Le Figaro en août 2019, Jean-René Binet, professeur de droit privé à l'université de Rennes-I, dénonçait le fait que «un croisement inter-espèces, mêlant l'homme à l'animal, constitue une atteinte à l'intégrité de l'espèce humaine». D'un point de vue biologique, la catégorisation des espèces n'est pourtant qu'une convention humaine extrêmement fluctuante.

«Être habitué à faire les choses d'une certaine manière n'est pas une raison suffisante pour prohiber les interventions humaines comme les chimères dans la recherche médicale.»
Phillip Karpowicz, Cynthia B Cohen et Derek van der Kooy, bioéthiciens

C'est ce qu'expliquent les bioéthiciens Phillip Karpowicz, Cynthia B Cohen et Derek van der Kooy dans un article publié par la revue Nature Medicine: «La catégorisation biologique des espèces est empirique et pragmatique, c'est un processus en développement constant qui est avantageux dans la rubrique de la méthode scientifique. Cela veut dire que les catégories d'espèces ne sont jamais des entités ontologiques réelles ou des éléments naturels. Il ne nous reste alors aucune raison significative permettant de justifier que nos catégories d'espèces actuelles aient un quelconque poids moral. L'argument d'intégrité de l'espèce humaine suggère que notre familiarité avec nos catégories (quelles qu'elles soient) est suffisante pour qu'elles aient de valeur. Toutefois, être habitué à faire les choses d'une certaine manière n'est pas une raison suffisante pour prohiber les interventions humaines comme les chimères dans la recherche médicale.»

Même si les espèces étaient des réalités biologiques objectives, il resterait encore à justifier l'impératif moral de protection absolue de ces espèces. Jean-René Binet semble ici tomber dans le travers de la loi de Hume, qui interdit l'inférence d'un «être» (les espèces) à un «devoir-être» (leur impérieuse protection).

Confusion morale

Jean-René Binet s'inquiète par ailleurs de l'impact que pourraient avoir les chimères sur notre ordre juridique: «Les croisements homme-animal perturbent les catégories juridiques: un animal humanisé est-il toujours soumis au régime des biens ou ou devient-il une personne?» Jacques Le Goff, professeur émérite de droit public des universités de Brest et de Quimper, s'alarme de manière similaire du fait que «traiter les animaux comme des humains, c'est s'exposer à voir les humains traités comme des animaux».

Ces arguments sont inspirés d'un papier de bioéthique publié en 2003 et intitulé «Crossing Species Boundaries», dans lequel les auteurs redoutent que les chimères être humain-animal entraînent une confusion morale où les différences de traitement juridique entre les animaux non humains et les êtres humains seraient gravement remises en question. Jason Scott Robert et Françoise Baylis partent du principe que le statut moral dont bénéficient les êtres humains serait fondamentalement issu de leur appartenance à l'espèce humaine. En retour, le statut moral différent des animaux non humains serait lié à leur appartenance à des espèces non humaines. Les chimères mélangeant des espèces entre elles, une situation de confusion morale apparaîtrait telle qu'il serait irrémédiablement impossible de savoir quel régime juridique appliquer à ces nouveaux êtres vivants.

Il ne semble pas raisonnable ni souhaitable de lier statut moral et simple appartenance à une espèce biologique.

Outre que cet argument souffre du même problème de non existence des catégories d'espèces dans la nature, la confusion morale n'existe en réalité que dans une situation où le lien fort entre espèces biologiques et statut moral est accepté. Or cette forme d'essentialisme biologique est extrêmement arbitraire et faillible, tant elle fait défaut face à de simples intuitions communément admises.

Si un extraterrestre doté des mêmes capacités intellectuelles que les êtres humains venait un jour nous rendre visite, faudrait-il lui appliquer le régime juridique assigné aux animaux non humains? Pourrait-on nier son consentement et l'utiliser comme nourriture du seul fait que cet être vivant n'appartiendrait pas à l'espèce humaine, et ce alors même qu'il possèderait la même rationalité et les mêmes aspirations que nous? Cela paraît absurde.

Il ne semble donc pas raisonnable ni souhaitable de lier statut moral et simple appartenance à une espèce biologique. La confusion morale et juridique évoquée par Jean-René Binet et Jacques Le Goff n'est donc pas inévitable, puisqu'elle n'existe que dans un contexte où un lien fort entre espèces biologiques et statut moral est fait. Si ce n'est par une espèce biologique, comment donc évaluer le statut moral des chimères?

Assigner un statut moral à un être vivant en fonction de ses caractéristiques propres semble être une méthode bien plus prometteuse. La confusion morale disparaît: si un être vivant chimérique devient similaire aux êtres humains du fait de certaines caractéristiques pertinentes, alors le régime juridique des êtres humains doit lui être appliqué. À l'inverse, si un être humain obtient des cellules ou tissus d'origine animale tout en conservant ses caractéristiques humaines pertinentes, alors le régime juridique de l'être humain doit continuer de lui être appliqué.

Des capacités neurologiques similaires aux nôtres

Parmi les caractéristiques physiques des êtres vivants, les capacités neurologiques semblent être les mieux à même de sous-tendre les différents statuts moraux des êtres vivants, et donc leurs différents régimes juridiques. Quid alors des chimères dont les modifications entraîneraient le développement de capacités neurologiques similaires aux nôtres? Dans son avis 129, le CCNE (Comité consultatif national d'éthique) plaide pour un fort encadrement des chimères, «en particulier si les embryons chimériques sont transférés chez des femelles et donnent naissance à des animaux chimères avec le risque, chez le gros animal, que les cellules humaines se développent et induisent certaines caractéristiques humaines (morphologiques, neurologiques)».

Ce risque d'humanisation des animaux chimériques est très régulièrement avancé pour condamner les expérimentations scientifiques de chimérisation d'animaux. À première vue, l'argument paraît d'autant plus plausible que l'insertion de cellules neuronales humaines dans des animaux chimériques constitue parfois l'objectif même de ces études. Effectivement, des chimères possédant des cellules neuronales humaines peuvent servir de formidable modèle pour la recherche médicale sur les lésions et troubles neurologiques comme la maladie d'Alzheimer.

Cela peut-il pour autant justifier une prohibition de la recherche scientifique impliquant des embryons et animaux chimériques? Il s'agit tout d'abord de noter que le risque qu'un animal développe des capacités cérébrales similaires aux nôtres est extrêmement bas. Comme le notent Phillip Karpowicz, Cynthia Cohen et Derek van der Kooy, des différences physiques essentielles entre les animaux non humains et les êtres humains réduisent drastiquement ce risque, comme la vitesse moindre de prolifération des cellules neuronales ou encore la taille et la structure du cerveau. Il est vrai que ces éléments restent soumis aux modalités de développement de l'animal hôte.

Il est ainsi «très improbable que même un singe chimérique dont le système thalamo-cortical entier était issu de l'humain puisse posséder une conscience humaine, puisque ses neurones iraient se loger dans des réseaux anatomiquement différents», affirme le trio de scientifiques. Un passage en revue de la littérature de 150 expérimentations scientifiques impliquant des chimères dresse le même constat, puisqu'il n'a permis de trouver «aucune preuve suggérant une humanisation de l'hôte animal».

Van der Kooy, Karpowicz et Cohen poursuivent ainsi: «Nous concluons que, pour le moment, les inquiétudes concernant l'humanisation ne doivent pas empêcher la recherche sur la complémentation de blastocystes de continuer.» En outre, une série de mesures peut être mise en place afin de limiter ce risque, aussi mince soit-il.

Enfin, même s'il arrivait qu'un animal naisse avec des capacités neurologiques permettant le développement d'une conscience similaire à la nôtre, il serait encore difficile d'arriver à justifier une prohibition complète. La naissance d'un être vivant doté d'une conscience similaire à la conscience humaine n'est pas un acte éthiquement dommageable en lui-même, du fait du principe de non-identité. Les capacités cérébrales extraordinaires de cet être vivant impliqueraient néanmoins de très grandes contraintes sur la manière dont on pourrait le traiter: si le statut moral est lié aux caractéristiques neuronales, et si la chimère possède des capacités cérébrales similaires aux nôtres, alors cet être vivant doit bénéficier des mêmes droits et libertés que les êtres humains.

Comme pour les êtres humains, il ne devrait pas être interdit de faire naître une telle chimère, mais il devrait être strictement interdit de mener des expérimentations médicales sur elle en absence de son consentement éclairé. Le bioéthicien Daniel Counihan propose à ce titre un «escalier moral» qui accorde d'autant plus de droits et libertés à mesure que le niveau des capacités neurologiques de l'animal grimpe.

La nécessité d'un cadre éthique

Contrairement aux arguments avancés par les opposant·es à la recherche scientifique sur les chimères, il ne semble donc pas qu'une prohibition absolue puisse être justifiée avec les arguments présentement étudiés. À moins de souscrire à la philosophie antispéciste consistant à accorder les mêmes droits que les nôtres à l'ensemble des animaux, en acceptant les conséquences titanesques bien au-delà du seul cas des chimères, il existe bien des manières éthiques de conduire ces études scientifiques.

Dans un article publié en 2019 dans le journal BMC Medical Ethics, un trio de spécialistes en bioéthique propos un cadre strict permettant de conduire des expérimentations sur les chimères de manière pleinement éthique. Sebastian Porsdam Mann, Rosa Sun et Göran Hermerén soulignent notamment l'importance que ces études impliquant des chimères soient conduites en vue d'objectifs scientifiques très significatifs. D'immenses progrès médicaux concernant toutes sortes de maladies graves ainsi qu'une potentielle solution à la pénurie d'organes semblent être de tels objectifs impérieux pour le bien-être de l'humanité.

Chaque année, des milliers de Français·es bénéficient de valves cardiaques biologiques issues de tissus porcins, bovins ou équins.

Contrairement à ce qu'affirme le philosophe Dominique Folscheid, interrogé par Félicité de Maupeou pour le journal La Vie, sauver des dizaines de milliers de vies humaines à travers le monde chaque année ne relève pas d'une «volonté de toute puissance infantile», à moins de considérer comme tel l'ensemble de l'édifice de la médecine moderne. De nombreuses chimères vivent déjà parmi nous: chaque année, des milliers de Français·es bénéficient en effet de valves cardiaques biologiques issues de tissus porcins, bovins ou équins. Ces actes médicaux relèveraient-ils de l'«hubris» ou encore du «délire technicien» issu de la «pensée transhumaniste»? La médecine et la recherche sont-elles «ivres de volonté de puissance» quand elles se battent quotidiennement pour réduire la souffrance humaine? Nous laisserons chacun·e en juger.

En l'absence d'argument fort justifiant la prohibition presque totale actuelle, gageons que le projet de loi bioéthique qui sera en discussion en 2020 légalisera la recherche sur les chimères animal-être humain afin que la recherche française puisse participer à son tour à ce formidable effort de la communauté scientifique mondiale.

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