«Le Mexicain nous donne une version bancale, pour coller avec les indices»
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«Le Mexicain nous donne une version bancale, pour coller avec les indices»

Temps de lecture : 52 min
Autrice anonyme Autrice anonyme

[Épisode 4] Ça y est, on y est: le procès débute, la machine est lancée. Face à l'accusé et sa mauvaise foi, il faut être solide, ne pas chanceler, tenir bon.

Mardi 11 juin 2019, veille de procès

J-1 avant la date à laquelle je suis attendue pour témoigner au procès du mec qui m'a violée le 30 mars 2018 aux alentours de 3h30 du matin. Comme toutes les veilles-de, cette veille de procès se passe dans une ambiance irréelle. J'ai créé un groupe Whatsapp avec mes copines les plus proches, pour être sûre d'avoir toujours au moins une copine avec moi pendant les trois ou quatre jours que va durer le procès (on ne sait jamais à l'avance combien de temps les témoignages, plaidoiries et délibérations vont durer).

J'ai prévu de venir bosser le matin et de rentrer peinarde à l'appart l'après-midi. Je reçois plusieurs coups de fil de la witness support, la personne qui est censée te soutenir, t'expliquer le déroulement du procès, s'assurer que tu viennes témoigner dans les «meilleures» conditions possibles, et que tu viennes tout court d'ailleurs (comprendre: te donner un jour, une heure, un lieu où te présenter, et quelques mouchoirs, on sait jamais).

Jusqu'à la veille du procès, je n'avais pas senti la pression monter. Ou peut-être était-elle montée progressivement et insidieusement. Le fait d'avoir la witness support au téléphone et de s'entendre raconter que le procès a commencé, qu'un juge s'est vu attribuer l'affaire, qu'un jury de douze personnes a été tiré au sort, et que les deux parties sont en train de mener une legal dispute pour déterminer quelles preuves peuvent ou ne peuvent pas être prises en compte pendant le procès, précipite directement dans l'œil du cyclone. Après quinze mois d'attente, la machine est en marche.

La witness support et la sollicitor me rappellent à plusieurs reprises pour changer l'heure à laquelle je dois me présenter pour témoigner et pour me prévenir d'être préparée au fait que le accused aura du support avec lui, c'est-à-dire de la famille et des amis pour le soutenir. Cette mise en garde a été le détonateur du procès. L'idée que ce timbré puisse avoir des gens avec lui pour le soutenir, même si ça me paraît maintenant évident, me donne des boules dans la gorge.

Mon corps est en alerte maximale. Je pleure, je tremble, je relis ma déposition, je pars m'acheter un spray antistress et me faire masser pour me détendre.

Je me couche tôt et dors très peu. Le procès c'est demain, et je dois être à 9 heures 30 au 17e étage du tribunal de Sydney pour témoigner.

Mercredi 12 juin, jour J

Le procès, c'est aujourd'hui.

Je me lève et pars courir pieds nus sur la plage et sauter dans les vagues pour me détendre. Je me douche, ma super pote Héloïse arrive, ça fait redescendre la pression. Je m'habille comme pour un entretien, et ça fait longtemps que ça ne m'est pas arrivé. On se marre et on part prendre un petit-déj dans un café où Félicie et Charlotte nous rejoignent. Mes copines ont la patate de ouf, et moi j'ai un peu l'impression d'être dans un film. Je sais que la machine est lancée, je ne peux plus reculer, il va falloir y aller.

On part en Uber au tribunal. On arrive au rez-de-chaussée et là, on tombe sur le procureur général, Ken, qui me reconnaît direct. Il ressemble à un gros nounours, il a des yeux bleus tendres et rieurs, il m'a tout de suite inspiré confiance quand je l'ai rencontré pour la première fois la semaine d'avant, pour qu'il me briefe sur le déroulement du procès. Je présente mes copines à Ken, et il nous embarque avec lui direct au 18e étage, parce qu'il ne veut pas qu'on tombe sur le Mexicain et sa famille.

On se retrouve dans une salle. Charlotte, Héloïse, Félicie et Gisèle sont là. Ken nous donne quelques updates techniques sur le procès. Il m'annonce qu'une des preuves accablantes (enfin, selon moi) contre le Mexicain ne pourra pas être utilisée pendant le procès.

Pour plus de clarté sur l'intérêt de cette preuve, il me semble important de revenir à cette nuit du 29 au 30 mars 2018. Pour récapituler: je rencontre un Mexicain (Luis) en soirée, je le trouve très sympathique, on discute, on danse, on fume, on s'embrasse et surtout on rigole, on rigole, on rigole. Je rentre avec lui dans son appartement, on couche ensemble et je m'endors vers 2h30 dans ses bras en me disant que j'ai passé une sacrément bonne soirée. Je me réveille à environ 3h30 et me rends compte qu'un autre mec est en train de me violer. Je hurle, le mec s'enfuit du lit et de la chambre. Je me lève, je prends mes affaires, je commence à partir, Luis réapparaît et me demande ce que je fais. Je l'insulte, il me dit qu'il ne comprend pas, et il a tellement une bonne tête qu'il commence à me mettre le doute. Me souvenant que les épaules du violeur étaient poilues, je vérifie que je ne suis pas folle, et je lui touche les épaules. Elles sont toutes douces et me confirment que je suis bien tombée dans un traquenard. Je laisse Luis en plan et pars chez les flics.

S'ensuit un échange de messages (je laisse les fautes de frappe on purpose):
Luis à 3h47 : «I didn't understand what you were saying. Hope to see you soon. I had a great night.»
Moi à 3h48 : «I know it wasn't you the last time. Then i opened the door and saw two guys. I perfectly knownot was not you.»
Luis à 3h51 : «I don't understand. My friends were just arriving when I went to the bathroom.»
3h52 : «I don't know where you got the idea that it wasn't me.»
3h52 : «I hope to see you soon and have a great night.»

Dans sa réponse, Luis me fait clairement croire que c'était bien lui avec moi dans la chambre. Or, les analyses ADN prouveront par la suite qu'il y a bien eu rapport sexuel avec le second Mexicain. Donc il y a forcément l'un des deux (au moins) qui ment.

«Je m'étais dit, je ne veux pas de ça. Je refuse catégoriquement de souffrir comme la Canadienne a souffert.»

Revenons au matin du 12 juin, dans une salle du 18e étage du tribunal avec Ken et ma garde rapprochée de copines. Ken m'annonce que les messages envoyés par Luis à partir de 3h51 ne peuvent pas être mentionnés pendant le procès. La raison: ils ont été envoyés par Luis, et Luis n'est pas présent pour expliquer dans quel contexte il a écrit puis envoyé ces messages. Il est rentré au Mexique et il n'est pas revenu à Sydney pour témoigner au procès dans lequel son propre frère est impliqué pour viol. On ne m'a pas expliqué la raison de son absence, mais je soupçonne fortement qu'il ait eu peur d'être inculpé pour complicité de viol en revenant. Parce que c'est quand même sacrément évident. Et si en plus son absence permet à la défense de censurer l'une des preuves clés du dossier, c'est encore mieux finalement.

Il y a donc eu legal dispute entre l'avocat du Mexicain et l'avocat général au sujet des messages envoyés par Luis. Je suis dans l'incompréhension, je ne comprends pas pourquoi on peut parler des messages qu'il m'a envoyés à 3h47 et pas de ceux envoyés quatre minutes plus tard. Je n'ai pas fait droit, donc je ne comprends pas, mais Ken m'explique (et plus tard la sollicitor en rajoutera une couche parce que j'ai du mal à lâcher le morceau) que si le mec est déclaré coupable alors qu'on a utilisé ces messages pendant le procès, il pourra de toute façon faire appel.

Ken n'a pas l'air plus affolé que ça par le fait qu'on ne puisse pas parler de ces messages. Il me dit que le dossier est solide, même sans. Il m'explique que je n'ai absolument pas le droit de mentionner l'existence de ces messages au cours de mon témoignage, sinon le juge devra dissoudre le jury et on recommence tout le process à zéro. Le message est clair.

Avec le recul, je pense que c'est mieux qu'on ne m'ait prévenue qu'au dernier moment que les messages de Luis allaient être censurés. Je m'étais toujours dit, depuis la nuit du viol, que j'irai jusqu'au procès si et seulement si j'avais des preuves tangibles contre le Mexicain.

Je voulais à tout prix m'éviter un procès parole contre parole. J'avais suivi de près le procès de la touriste canadienne violée par les deux flics du 36, quai des Orfèvres. La nana avait subi l'enfer pendant son procès. J'ai pleuré en lisant le live complet du procès, j'ai lu TOUS les articles que j'ai trouvés sur le sujet. Et je m'étais dit, je ne veux pas de ça. Je refuse catégoriquement de souffrir comme la Canadienne a souffert, même si elle a fini par faire condamner les mecs en appel (et franchement, admiration totale). Donc soit j'arrive avec des preuves tangibles, soit tant pis, je lâche l'affaire.

Et pour moi, les deux preuves tangibles qu'on avait et qui ne fonctionnaient pas l'une sans l'autre, c'étaient: primo, le test ADN pour prouver qu'il y a bien eu rapport sexuel, et deuzio, le message de Luis qui me dit que je me fais des films. CQFD.

Et là, quinze minutes avant que j'aille témoigner, on me prive de ce message que je considérais comme un pilier du dossier. Mais PUTAIN, c'est QUOI cette BLAGUE? Eh oh les gars, je fais comment maintenant pour prouver que j'étais pas consentante?

Bon bah du coup, maintenant que je suis là, avec les copines et Ken dans cette petite salle, message ou pas message, okay c'est BON je vais aller témoigner. Mais putain sur l'échelle de l'énervement et du stress, de 1 à 10, je suis à 950 quoi. Je me suis fait voler ma preuve bordel.

Le côté positif quand on te prévient seulement quinze minutes avant, c'est que du coup tu stresses de manière très condensée pendant les quinze minutes restantes. Alors que si on m'avait prévenue avant, ma dose de stress aurait été décuplée sur plusieurs mois, et j'aurais peut-être même décidé d'abandonner les poursuites, par peur d'un acquittement qui m'aurait achevée.

Bref. C'était pour resituer le contexte.

Franchir les dix mètres

Je tombe sur Brendon, le détective qui s'est occupé du case depuis le début. Celui qui m'avait récupérée au commissariat quand j'étais sortie de l'hôpital et avec qui je suis en contact depuis. Celui qui est allé arrêter le Mexicain dès le lendemain et qui s'est occupé de collecter toutes les preuves possibles et imaginables (messages Whatsapp, CCTV, reçus Uber…) et de les donner ensuite à Kate, la sollicitor. Il me salue, je suis contente d'avoir une tête familière avec moi, en plus des copines.

Ken (l'avocat général) et Kate (la sollicitor, en quelques sortes l'assistante de Ken) nous laissent dans la petite salle. Ils partent s'installer dans le tribunal, Kate doit revenir me chercher d'une minute à l'autre pour m'emmener dans la salle du tribunal, afin que je témoigne.

On reste avec Charlotte, Félicie, Héloïse et Gisèle dans la petite salle. Je vais pisser toutes les trois minutes, j'ai mal au ventre et le cœur qui bat à 3000 à l'heure. On met toutes nos bras en V avec les filles, parce qu'on a vu un Ted Talk d'Amy Cuddy qui explique que grosso modo, pour être une winneuse, il faut utiliser un body language de winneuse, et donc mettre les bras en V comme quand Usain Bolt pulvérise le record du monde du 100 mètres. Testostérone (l'hormone du power) up, cortisol (l'hormone du stress) down! Allez meuf, tu vas le faire.

Kate arrive, elle emmène Charlotte et Félicie qui sont les deux seules copines autorisées à être là pendant que je serai en train de témoigner, vu que pour je ne sais quelle raison je témoigne à huis clos. Elle revient quelques minutes plus tard pour me dire que c'est maintenant, on y va. Je regarde Gisèle et Héloïse pour choper un peu de courage dans leurs yeux une dernière fois et go, je sors de la salle pour suivre Kate. Mon cœur se balade dans toute ma poitrine. Il y a dix mètres à franchir avant d'arriver dans la salle où le procès va se jouer. Je longe une rangée de chaises. Brendon le détective est assis sur l'une d'elles et me fait un signe d'encouragement. Il y a un couple d'une bonne cinquantaine d'années qui est au bout de la rangée tout près de la porte, je comprends que c'est les parents du Mexicain. Je pousse la porte de la salle. Go meuf.

Je traverse la salle, passe devant le jury de douze personnes et me dirige vers le box des témoins, près du juge. Le juge a une perruque blanche et une espèce de robe de chambre rouge. Une dame me fait prêter serment. Je décline mon identité et jure de dire toute la vérité, rien que la vérité, etc.

Je m'assois dans mon box et regarde la salle. Sur la gauche, les douze jurés. En face, au premier rang, il y a d'un côté Ken et Kate, et de l'autre côté l'avocat du Mexicain, ainsi que ce que j'imagine être son assistant. Ken et l'avocat du Mexicain portent également des perruques blanches et des robes noires. Et derrière son avocat, entre son interprète et une autre nana, dans son costume du dimanche, avec ses cheveux gominés et sa gueule d'enfoiré, droit comme un i, il y a le Mexicain. C'est la première fois que je le vois à la lumière du jour. La nuit du viol je n'avais pas eu le temps de voir sa gueule, vu que pendant qu'il me violait il tournait tout le temps la tête (pour pas que je me rende compte que les mecs avaient switché justement) et qu'ensuite il avait couru vers la porte.
Et puis tout derrière, il y a Charlotte, Félicie, et tous leurs eye-contacts qui me disent go go go, on est là.

Le juge me prévient que si j'ai besoin de m'arrêter, de prendre un break pendant que je témoigne, je peux le faire à tout moment. Je dis ok.

«Je suis très calme, je le regarde, vas-y mon coco, balance-moi tes questions.»

Ken commence à me faire raconter mon histoire, c'est l'examination. C'est relativement facile, il m'aide à raconter ma soirée en me posant des questions auxquelles je réponds. On déroule donc l'histoire, des premières bières du jeudi soir jusqu'à mon arrivée à la police station au milieu de la nuit.

Ça se passe plutôt bien, je raconte mon histoire avec des mots simples mais précis. À un moment, l'avocat de la défense nous interrompt pour faire une objection. Quand les avocats ont des objections à faire, ils s'adressent directement au juge. Je suis surprise par cette interruption et je ne comprends pas tous les termes qu'il utilise. Quand il a terminé, je me tourne vers le juge d'un air interrogateur, l'air de dire: «C'est quoi son problème à l'autre abruti?» Le juge me regarde avec un sourire et me dit: «Quand tu racontes ton histoire, ne raconte que des faits et essaie de ne pas mettre d'affect dedans. No feelings, just facts.»

Il hausse très légèrement les sourcils en m'expliquant ça, l'air de dire «désolé de te demander ça, c'est l'autre qui me demande donc j'ai pas le choix». Je réponds «ah ok» en écarquillant un peu les yeux, l'air de dire «ça va je suis pas non plus en train de me rouler de douleur devant tout le monde». Je crois que j'étais juste en train de raconter que j'étais choquée en marchant vers le commissariat quand l'avocat a fait son objection. Ça me rassérène de croiser le regard du juge, je m'accroche à son sourire d'encouragement et à la lueur de malice que je crois bien y avoir décelé, et je continue mon histoire.

Et puis c'est au tour de l'avocat du Mexicain de m'interroger pour ce qu'on appelle la cross-examination. Il me pose des questions, et son but est de montrer que je mens, que je ne suis pas fiable ou encore que je suis incohérente, afin de réussir à immiscer le doute au sein du jury pour ensuite faire acquitter son client.

Ken m'a briefée à ce sujet la semaine d'avant. Il m'a dit: «Si tu ne comprends pas une question parce qu'elle est tournée d'une manière bizarre, demande à ce qu'elle soit reformulée.» Il m'a aussi prévenue que l'avocat me proposerait sa version de l'histoire, et que si je n'étais pas d'accord je devais juste dire non.

L'avocat du Mexicain se lève et commence à me poser des questions. Je sais que c'est censé être le moment le plus difficile du procès, donc je me tends un peu en me tournant vers lui. Je suis très calme, je le regarde, vas-y mon coco, balance-moi tes questions.

Lampadaires et message vocal

Je ne me souviens pas de la chronologie exacte de tout l'échange, je vais juste retranscrire pêle-mêle les moments forts dont je me souviens.

Il essaie tout d'abord de me faire dire que la chambre n'était pas complètement obscure parce qu'il y avait des lampadaires juste dehors:
«Quand vous étiez sur le balcon en train de discuter avec Luis, vous avez vu la lumière des lampadaires dehors?»

Comme je ne comprends (vraiment) pas où il veut en venir, je lui réponds: «La question c'est bien: “est-ce que j'ai regardé les lampadaires quand j'étais sur le balcon?”» «Oui.»

Là, je crois que je n'ai pas pu réprimer un haussement des sourcils… Je ne vois pas à quel moment, pendant la soirée, j'aurais pu avoir envie de m'intéresser au modèle des lampadaires qui surplombent les balcons. «Non, quand j'étais sur le balcon je discutais avec Luis, et je lui montrais mon ancien appart qui était juste de l'autre côté de la rue, mais je ne faisais pas attention aux lampadaires.»

Je comprendrai plus tard que le but de cette question était de me faire dire que la chambre n'était pas dans l'obscurité totale et que, par conséquent, je ne pouvais pas ne pas savoir qui était avec moi dans le lit.

Le moment le plus difficile, et par conséquent dont je me souviens le mieux, c'est quand il a sorti un message vocal envoyé sur Whatsapp, sur lequel on m'entend parler:

«– Vous dites que vous vous êtes endormie quelques minutes après que Luis vous a envoyé un message Whatsapp à 2h29 pour que vous ayez son numéro, et ensuite vous ne vous êtes plus réveillée jusqu'au moment où quelqu'un était sur vous. Vous en êtes sûre?
– Oui.
– Donc vous nous dites bien que vous étiez endormie entre environ 2h35-40, et jusqu'à environ 3h30?
– Oui, je dormais.
– Est-ce que vous vous souvenez d'avoir parlé de kitesurf avec Luis?
– Je ne me souviens pas spécifiquement de la discussion, mais oui je suis sûre qu'on a parlé de kitesurf à un moment dans la soirée, étant donné que je parle de kitesurf à à peu près tout le monde que je rencontre.
– Et est-ce que vous vous souvenez d'avoir parlé d'un spot de kite au Costa Rica?
– Pareil, je ne m'en souviens pas spécifiquement mais c'est sûr que j'ai parlé du Costa Rica, étant donné que je suis allée kitesurfer là-bas trois mois plus tôt.
– Et est-ce que vous vous souvenez que vous avez voulu laisser un message vocal à un ami de Luis qui était au Costa Rica à ce moment là?
– Non, je ne m'en souviens pas.
– Ok, alors j'aimerais vous faire écouter un message vocal.»

«Les douze jurés sont comme des statues. Personne ne parle, ne se regarde, n'esquisse le moindre geste.»

Là il se retourne vers son assistante pour qu'elle lance un enregistrement. Ce dernier prend du temps à charger, il y a un flottement d'environ trois ou quatre minutes au bas mot. Ce qui est frappant, c'est le silence total qui règne dans cette salle de tribunal (et dans les salles de tribunal en général, j'imagine). D'habitude, dans les situations où on a un public qui observe et écoute des protagonistes s'exprimer, il y a toujours quelques personnes qui chuchotent, se dandinent, checkent leurs téléphones, regardent les mouches voler. Par exemple au cinéma, au théâtre, ou même à l'Assemblée nationale (non pas que je suis une spécialiste, mais quand je vois des images j'ai l'impression que c'est souvent le bordel). Là, dans la salle où se déroule le procès du Mexicain, les douze jurés sont comme des statues. Personne ne parle, personne ne se regarde, personne n'esquisse le moindre geste. Ils sont tous maxi concentrés et ne laissent échapper aucune réaction. 100% focus.

Bref, je suis donc dans mon box en train d'attendre que la partie adverse réussisse à diffuser le message vocal qu'elle veut me faire écouter. Je me demande ce qu'ils vont me sortir, j'ai un peu peur, je m'attendais à tout sauf à ça. Je regarde Charlotte et Félicie qui alternent les grands yeux interrogateurs et les clins d'œil rassurants.

«Mais merde, si ça se trouve j'ai vraiment dit au mec que j'étais ok pour baiser et je ne m'en souviens pas.»

Le message vocal est enfin lancé. On entend Luis s'adresser à son pote au Costa Rica et lui dire que je suis allée faire du kite à Sahias Balinas. «And now she's back.» Et on m'entend rigoler derrière, et répéter «Sahias Balinas», et me foutre de la gueule de Luis qui essaie de dire deux mots en français. «Mon ami.» On entend surtout que j'ai une voix un peu endormie, même si j'ai l'air insouciante et de bien rigoler. Le message dure dix secondes à tout casser.

L'avocat me demande si c'est bien moi sur l'enregistrement. J'acquiesce. Il me dit que ce message vocal a été enregistré à 3h11. Alors que j'ai dit que je ne m'étais pas réveillée avant de découvrir le mec sur moi, et que le Uber de ce dernier l'a déposé à l'appartement à 3h20. Je lui dis que c'est bien moi sur l'enregistrement mais que je n'en ai strictement aucun souvenir.

Je pense être restée relativement impassible, mais dans ma tête c'est la dégringolade. Je me dis: «Ok c'est terminé. C'est foutu. Il est en train de montrer que je suis une menteuse, que ma déposition c'est n'importe quoi.» J'en viendrais presque à douter de moi-même, je me dis: «Mais merde, si ça se trouve j'ai vraiment dit au mec que j'étais ok pour baiser et je ne m'en souviens pas, et il est innocent du coup!» Mais très vite cette pensée est balayée par le souvenir du mec qui s'enfuit du lit dès que je me mets à hurler. Tu ne t'enfuis pas d'un lit si la nana que tu baises est consentante à la base. Et balayée également par le souvenir du message (dont je n'ai pas le droit de parler) dans lequel Luis me fait croire que c'était lui, alors qu'on a retrouvé l'ADN de son frère. Donc arrêtons ce cirque.

Mais quand même, à ce moment là, dans ma tête c'est fichu. 0,9% des viols aboutissent à une condamnation aux assises, nous y revoilà, la boucle est bouclée. Donc voilà, je me dis que ce sera un acquittement de plus, et que c'est tout, c'est comme ça. Que c'est quand même bien d'être allée jusqu'au bout, que le mec a déjà payé de toute façon vu qu'il était en libération conditionnelle, bloqué en Australie, et qu'il a dû se ruiner en frais d'avocat.

L'anecdote du doigt

Bref, l'avocat reprend sa cross examination. Il me demande ce qu'il s'est passé une fois qu'on a eu «fini le sexe». Je lui explique que selon moi on n'a rien fini du tout vu que le mec s'est littéralement enfui quand il a réalisé que j'ai réalisé que c'était plus le même mec.

Et là l'avocat me sort sa version de l'histoire. Attention il faut avoir le cœur bien accroché.

Selon lui, Luis s'est levé pour ouvrir à son frère qui venait de rentrer en Uber avec trois ou quatre autres potes et cousins. Il lui a dit: «Je viens de coucher avec une nana deux fois, j'ai pas réussi à lui donner d'orgasme et j'en peux plus, elle en redemande, donc si tu veux, va la voir, propose lui de baiser, peut-être qu'elle sera ok.» [Genre le mec fait sa BA quoi, distributeur d'orgasmes.]

Le frère arrive donc dans la chambre. Je suis allongée, j'ai les yeux ouverts, et on commence à discuter [tout ceci c'est selon la version du Mexicain hein, pour plus de clarté dans le texte je dis pas que c'est faux à la fin de chaque phrase, sinon on n'a pas fini]. Et je lui dis: «Ok, let's have sex.» [Mais oui bien sûr, c'est open bar, fais toi plais' mon pote.]

À ce moment-là, selon l'avocat, on fait quelques préliminaires: entre autres, le Mexicain me met deux doigts, je lui dis que c'est douloureux et lui demande d'en retirer un. L'avocat m'a vraiment infligé cette phrase et ce degré de précision, texto. Mes yeux se sont écarquillés, de surprise, de choc, et sûrement aussi d'une once d'amusement liée au ridicule de la situation. Cet avocat d'une cinquantaine d'années, avec ses lunettes, sa perruque, sa robe noire, qui me raconte une version non seulement fausse mais complètement pornographique de la nuit que j'ai passée, alors que je suis dans un box devant douze jurés, des avocats, un juge, un greffier.

«J'étais calme et déterminée. Je n'ai pas bégayé une seule fois.»

L'instant de surprise passé, je l'ai regardé avec un regard plein de mépris et de condescendance, genre «j'espère que t'es fier de faire le boulot que tu fais en ce moment-même», et j'ai répondu non. Je dois avouer que ce n'était pas seulement de la surprise. Cette anecdote du doigt ne sort pas de nulle part, j'en garde un souvenir extrêmement vague. En revanche, elle n'a pas eu lieu avec le second Mexicain mais avec Luis. Mais ça, je ne m'en suis souvenue qu'après avoir terminé de témoigner. Ce qui veut simplement dire que Luis a raconté des anecdotes intimes à son frère, dans le but de rendre son témoignage plus crédible et au passage de tenter de me déstabiliser en énonçant des faits à moitié vrai. Bien essayé les mecs.

Reprenons donc la suite de la version de l'avocat. Après ces préliminaires, nous faisons donc l'amour, le mec termine plus rapidement que prévu, et il me dit «sorry it was quick» [du coup a priori pour l'orgasme c'est loupé, trop dommage]. On discute encore un peu, puis Monsieur récupère son jean et son t-shirt et sort de la chambre. Et là il tombe sur son frère et il discute avec lui en rigolant. Et là je me lève, j'entrouvre la porte, je les vois rigoler, donc je suis furieuse parce que je pense qu'ils sont en train de se moquer de moi. Du coup je leur crie «Are you kidding me?», je m'en vais et je vais chez les flics. C'est d'une logique imparable, quand quelqu'un m'énerve et se fout de moi, je vais au commissariat direct…

Évidemment, je ponctue chacune de ses phrases d'un «non» très ferme:
Non, je n'étais pas réveillée quand le mec est arrivé, j'étais en train de dormir. Et j'étais toujours en train de dormir au moment où le mec est rentré dans la chambre, puisque je ne m'en souviens pas.
Non, je n'ai jamais discuté avec le deuxième Mexicain quand il est rentré dans la chambre, et non je n'ai jamais dit que j'étais ok pour avoir une relation sexuelle avec lui.
Non, l'histoire des deux doigts n'a pas eu lieu avec le second Mexicain.
Non, on n'a pas discuté à la fin de la relation sexuelle (enfin du viol), vu qu'il s'est enfui quand j'ai hurlé.
Non, il n'a pas pris le temps de ramasser son t-shirt et son jean vu qu'il est parti en courant.

Oui, je me suis levée et j'ai entrouvert la porte pour voir qui était dans le couloir, j'ai vu deux mecs dont Luis, donc oui j'ai crié «are you kidding me?» parce que voir deux mecs en caleçon c'était la preuve (s'il en fallait encore une) que les mecs avaient switché. Mais non, je n'ai pas entendu ce qu'ils disaient (même si j'avais entendu, je ne parle pas espagnol). Et non, je ne suis pas partie chez les flics parce qu'on se serait seulement foutu de moi. Mais oui, je suis partie chez les flics parce qu'on m'a tout simplement violée.

Et d'un coup d'un seul, la cross examination s'est terminée. Le juge m'a dit, c'est bon, t'es good to go. Et j'ai dit: «Ah bon?» L'air de dire: «Déjà?» Il m'a souri, il m'a dit oui et je me suis levée. Pendant toute la durée du témoignage, j'ai eu l'impression d'être en quelque sorte sortie de moi-même et de me regarder en train de parler dans ce tribunal. Je me disais: «Ok meuf, ça fait quinze mois que t'attends ce moment, donc c'est maintenant.» J'étais calme et déterminée. Je n'ai pas bégayé une seule fois alors que c'est quelque chose qui m'arrive relativement fréquemment dans des moments de stress.

J'avais une mission à remplir qui était de raconter le plus précisément possible ce qu'il s'était passé, et de répondre aux questions le mieux possible. C'était mon job. On m'avait prévenue que ce serait horrible. Sur le moment, ça ne m'a pas paru horrible, j'étais simplement hyper concentrée. Ça peut paraître cheesy, mais j'avais l'impression d'avoir une force avec moi que je n'ai pas en temps normal.

«C'est comme un accouchement d'un truc dégueulasse après quinze mois de gestation de l'enfer.»

D'un côté, je pense que ça m'a fait du bien de raconter cette histoire de manière officielle, devant un juge, des avocats, des jurés, devant le Mexicain. De leur infliger mon histoire en quelque sorte, de la même manière qu'on m'a infligé ce viol. C'est comme un accouchement d'un truc dégueulasse après quinze mois de gestation de l'enfer. Et si je suis restée aussi calme, aussi concentrée, et que je ne me suis pas laissée décontenancer par les questions déstabilisantes de la partie adverse, ni même submerger par mes émotions, c'est juste que je savais que j'étais à ma place, en train de raconter le crime dont j'ai été la victime, et que je le faisais pour moi, pour toutes les meufs de la Terre, et pour la société. J'étais la première surprise de ne pas avoir les larmes aux yeux ni de boule dans la gorge en racontant l'histoire et en répondant aux questions. Mon corps a dû comprendre que l'heure n'était pas aux émotions et qu'il fallait me laisser une trêve pour que je recrache toute l'histoire, dignement et sans ciller.

Le juge me remercie, je sors de la salle de tribunal, Charlotte et Félicie sur les talons, je pousse les portes battantes, ça y est, c'est terminé. J'ai terminé ma partie du boulot. Et quel bonheur de tomber sur Gisèle et Juliette qui m'attendent à la sortie. On s'engouffre toutes les cinq dans une salle et on attend Ken. J'en reviens pas que ce soit terminé et que ça se soit bien passé, au sens où au moins je ne me suis pas effondrée au milieu de mon témoignage (même si personne ne m'en aurait voulu). L'unique sujet de discussion avec les meufs tourne autour du message vocal. Ken arrive avec Kate et me dit que j'ai été au top. Il n'a pas l'air affolé par le message vocal. Ok t'étais consciente à 3h11 (et encore, il faut vérifier l'authenticité dudit message), et alors ça veut pas dire que dix minutes plus tard tu peux pas t'être rendormie. «Si c'est tout ce qu'ils ont en termes de défense, c'est nul.»

On part déj' avec Charlotte, Héloïse, Gisèle, Félicie et Juliette. L'ambiance est toujours un peu surréaliste. Une bouffe de meufs comme on en fait tant, on a du mal à imaginer qu'on est en plein milieu d'un procès pour viol et qu'on va passer notre journée avec des mecs à perruque dans de grandes robes rouges et noires.

Version pornographique

On est de retour pour la suite. C'est au tour de la flic qui s'est occupée de moi au milieu de la nuit juste après le viol de venir à la barre. Elle s'appelle Divina, et elle avait été adorable. C'est hyper rapide, elle raconte juste que lorsqu'elle m'a récupérée j'étais en larmes, les yeux bouffis avec plein de mouchoirs autour de moi. On montre aux jurés et aux deux parties des photos de moi prises à l'hôpital. Je vois la photo de loin, je me reconnais avec mon petit short jaune, mon pull gris hyper ample, mes Puma bleues, mes cheveux ébouriffés et le visage rougi d'avoir pleuré un paquet de fois les heures précédentes.

Et puis les deux détectives se succèdent à la barre. Ils racontent comment ils ont été mis au courant le 30 mars au matin qu'il y avait une suspicion de sexual assault dont il fallait qu'ils s'occupent. Je me souviens surtout lorsque Brendon a témoigné. C'est le détective avec qui j'avais parlé en rentrant de l'hôpital. Il a expliqué qu'ils se sont rendus à l'appartement dont je leur avais indiqué l'adresse quelques heures plus tôt. Ils ont trouvé l'appartement tel que je leur avais décrit et conforme au plan que je leur avais dessiné.

Il s'est rendu dans la chambre que je lui avais indiquée, la première sur la droite en partant du salon. Et là, il a trouvé ma culotte par terre, celle que je n'ai pas eu le temps de trouver dans la panique, lui avais-je expliqué. En la voyant, il a condamné la pièce et l'a déclarée «scène de crime». Il a arrêté le second Mexicain et l'a informé qu'il était en état d'arrestation, et qu'il avait le droit d'attendre d'avoir un avocat avant de dire quoi que ce soit. C'était la première fois de ma vie que j'entendais les mots «scènes de crime», «état d'arrestation», et les formules comme «garder le silence» ailleurs qu'à la télé. Ensuite, Brendon a parlé des preuves qu'il a rassemblées tout au long de l'enquête: les messages Whatsapp envoyés par les Mexicains, les enregistrements CCTV, les analyses ADN, etc.

C'était touchant de voir Brendon témoigner, parce que non seulement c'est la première personne que j'ai vue en rentrant de l'hôpital, mais en plus on est resté en contact régulier pendant toute la période entre le viol et le procès. Les premières fois où je l'ai eu au téléphone après la nuit du viol, ça me faisait toujours très bizarre d'entendre sa voix, une voix que j'avais connue dans la foulée d'une nuit d'enfer et qui, forcément, me catapultait dedans de force. C'était presque l'unique preuve tangible que tout ceci n'était pas un mauvais rêve. Le numéro de Brendon qui s'affichait, et cette voix que j'aurais reconnue de toute façon immédiatement, comme intimement liée aux Mexicains, qui me demandait comment j'allais, si j'étais toujours d'accord pour poursuivre mon agresseur, et qui me donnait les dernières informations sur le case.

Le témoignage de Brendon est le dernier avant de passer aux témoignages de la partie adverse. Il y en aura très peu à vrai dire: le Mexicain lui-même et un expert en IT (technologies de l'information) pour parler de l'authenticité du message vocal diffusé juste avant.

«Je suis assise sur mon siège, en train d'écouter mon violeur raconter comment je l'aurais chauffé à blanc.»

Le Mexicain arrive à la barre. Il a une traductrice avec lui au cas où, mais selon son avocat il est capable de témoigner en anglais. Il s'installe dans le box des témoins. Cette fois, c'est son avocat qui commence à lui poser des questions pour lui faire dérouler sa version de l'histoire. Et ensuite Ken procédera à la cross-examination.

Je suis assise au fond du tribunal. Je crois que j'ai quatre copines avec moi. Le mec commence à parler. Premier choc, j'apprends qu'il a 26 ans, soit cinq ans de moins que moi. Un bébé. Je ne sais pas pourquoi, je m'étais imaginée que le mec était au moins aussi vieux que moi.

Le mec commence à raconter sa version de l'histoire, attention les yeux:

Le Mexicain est arrivé à Sydney quelques jours auparavant, afin de rendre visite pendant deux semaines à son frère Luis qui y habite. Il passe la soirée du 29 mars avec son frère Luis, son cousin Angel, son oncle, et deux ou trois autres amis. Après être allés à la pizzeria, ils se font refouler de l'Ivy (une boîte) et atterrissent à la Soda Factory. À la Soda Factory, ils perdent Luis qui rentre plus tôt que les autres avec une nana (moi). Le reste du groupe reste encore un peu à la Soda, puis part terminer la soirée au casino The Star, avant de rentrer avec un Uber qui les déposera à 3h20 du matin devant l'appart de Luis à Bondi.

N'ayant pas les clefs, ils sonnent ou appellent Luis pour que ce dernier leur ouvre. Une fois dans l'appart, Luis lui annonce donc qu'il vient de coucher deux fois avec une nana, qu'elle en redemande et que donc s'il veut il peut toujours aller tenter sa chance et proposer à la nana d'avoir une relation sexuelle avec lui. Il arrive dans la chambre, il me voit, j'ai les yeux ouverts et je regarde dans sa direction. On discute et c'est d'ailleurs à ce moment qu'il se rend compte que j'ai un accent français. Il me propose de faire l'amour, je dis oui. Jusque là, rien de vraiment nouveau par rapport à ce que l'avocat m'avait suggéré au moment de mon témoignage, et que j'avais pris soin de réfuter point par point.

C'est au moment où le Mexicain raconte les pseudo-préliminaires et l'acte sexuel que ça devient vraiment très difficile à entendre.

La seule issue de secours du Mexicain, c'est de prouver que j'étais consentante, et du coup il met le paquet en racontant en détail tout ce que je lui aurais fait avant l'acte sexuel en tant que tel. Il re-raconte l'histoire des doigts. Comment je l'aurais caressé, touché, déshabillé, embrassé, et lui de même. Je découvrirai plus tard qu'il prend bien garde de raconter une version qui colle parfaitement aux résultats ADN. Mais mec, c'est un peu facile de raconter ta version une fois que t'as tous les éléments de l'enquête en main.

Je suis donc assise sur mon siège, au fond d'un tribunal sans fenêtre, en train d'écouter mon violeur raconter comment je l'aurais chauffé à blanc avant de lui enfiler une capote et de faire l'amour avec lui. Je suis dans un état second, littéralement. Charlotte à ma gauche et Gisèle à ma droite me broient les mains à chaque nouvel élément sordide lancé par le Mexicain.

Je le fixe, je veux qu'il ait les couilles de me regarder en racontant ses mensonges avec force détails. Je ne vois que sa gueule, sa bouche qui bouge pour sortir ses insanités, ses mains croisées devant lui. Tout autour, ce n'est plus qu'un brouillard, comme quand on voit les mouches voler avant de tomber dans les pommes. Un brouillard de honte, de dégoût. Le mec est en train de raconter des conneries, de me salir pour sauver sa peau, comme si ça ne lui suffisait pas de m'avoir déjà salie en me violant pendant que je dormais. J'ai envie de vomir. Je suis tendue comme une arbalète. J'aimerais disparaître sous ma chaise. Je m'accroche aux mains de mes copines.

Et puis il y a cette toute petite voix au fond de moi qui me dit: «Mais meuf, si ça se trouve ce qu'il raconte c'est vrai, et c'est juste que tu ne t'en souviens pas. T'as été somnambule, fin de l'histoire. Et maintenant t'as un pauvre mec en face de toi, qui se bat contre une erreur judiciaire.» Ce n'est ni la première ni la dernière fois dans cette histoire que j'entends cette petite voix de la culpabilité.

Pour la balayer, je la prends à bras-le-corps et je la défonce, une fois de plus. Je l'ai déjà mentionné plus haut, je suis sûre de moi. Je n'ai jamais dit oui au second Mexicain. Et le fait qu'il tourne la tête pour me cacher son visage quand j'ai repris conscience, le fait qu'il s'enfuit en courant de la chambre, le fait que je vois deux mecs en caleçon discuter à la sortie de la chambre, le fait que Luis me mente, en direct puis par Whatsapp et se mette en porte-à-faux avec les résultats ADN, sont des preuves irréfutables que les mecs ont clairement déconné.

La seule chose dont je ne suis pas sûre, c'est si ce viol a eu lieu alors que j'étais complètement endormie, ou bien alors que j'étais à demi-consciente et que le Mexicain a profité de cet état de demi-conscience pour se faire passer pour Luis, auquel cas il est possible que j'ai répondu «favorablement» aux préliminaires, pensant dans un demi-sommeil que j'avais affaire à «mon» Mexicain. Je me suis forcée à faire cet arbre des scénarios possibles, et tous arrivent à la même conclusion: jamais je n'ai donné un quelconque consentement pour avoir une relation sexuelle avec le second Mexicain.

Soit le second Mexicain m'a violée pendant que je dormais, soit en usurpant l'identité de Luis. Et en réalité, je suspecte un mix des deux. Je dors, on me réveille doucement en me faisant des câlins, j'y réponds dans un demi-sommeil, pensant que c'est Luis avec moi, jusqu'à ce que je me réveille complètement, ouvre les yeux et me rende compte que je ne connais pas le mec sur (enfin, dans) moi. Dans tous les cas, le second Mexicain était parfaitement au courant qu'il était en train de baiser une nana à qui il n'avait jamais parlé avant et qui était incapable de donner un consentement éclairé, soit parce qu'elle dormait tout simplement, soit parce qu'elle a cru, dans un demi-sommeil, avoir affaire au même mec qu'avant.

«Je suis atterrée par le fait que le Mexicain ait l'aplomb de raconter ça devant ses propres parents.»

Bref, je suis donc dans la salle du tribunal en train d'écouter la version mensongère, pornographique et dégueulasse gracieusement offerte par le second Mexicain et de faire son sort à la petite voix qui me gave et qui me dit que, peut-être, le mec dit la vérité. Mais jamais de la vie il dit la vérité, on redescend.

On en est au moment (de sa version, s'entend) où il a terminé de me «faire l'amour». On discute, il s'excuse d'avoir été aussi rapide, ramasse ses fringues et ressort de la chambre. Là, il tombe sur son frère avec qui il débriefe. Il lui raconte l'histoire des deux doigts, et Luis se marre en lui disant qu'il lui est arrivé exactement la même chose juste avant. Et il lui raconte une autre anecdote, sombre histoire de difficulté d'insertion dont je vous passe les détails, à laquelle Luis répond par un délicat «je déteste quand ce genre de truc arrive».

Et là, toujours selon les dires du second Mexicain, nos deux compères sont tirés de leurs bavardages par moi, qui entrouvre la porte, un drap à la main pour me cacher, et qui crie «Are you kidding me?».

Selon eux, j'aurais dit «Are you kidding me?» après avoir été piquée au vif en les entendant discuter de leurs ébats respectifs avec moi. Luis vient pour essayer de me calmer, je prends mes affaires, je m'en vais. Luis me suit, et il revient quelques minutes plus tard en disant à son frère qu'il ne comprenait pas trop ce que j'avais, que bizarrement je lui avais touché les épaules, et qu'il était bien embêté que je parte de manière aussi abrupte et énervée. Ce à quoi le second Mexicain aurait sagement répondu: «Écoute, il est tard, tu l'appelleras demain pour savoir ce qui ne va pas.»

Ensuite, le second Mexicain se serait brossé les dents, mis au lit et aurait posté une photo sur Instagram afin de clore cette magnifique journée. J'espère qu'il a récolté un max de likes.

Ceci est donc la version officielle du Mexicain, qu'il a déroulée comme du papier à musique en répondant aux questions que lui posait son avocat. Déjà, de base, on est d'accord, bonjour la version… Non seulement elle est fausse mais, surtout, elle est dégueulasse. Au-delà du fond de la version, je suis atterrée par le fait que le Mexicain ait l'aplomb de la raconter devant ses propres parents, qui ont fait le déplacement pour soutenir leur fils. Je n'ose imaginer l'état de la mère. Non seulement présente au procès pour viol de son rejeton, elle doit en plus en subir les anecdotes pornographiques plus vraies que nature et constater tristement que ses gamins se refilent les nanas entre eux pour les violer. Parce que je ne peux pas croire qu'elle soit assez stupide pour croire à la version édulcorée qu'on vient de lui servir.

Quand Ken appuie là où ça fait mal

C'est maintenant au tour de Ken de procéder à la cross-examination de la version du Mexicain. Avec le recul néanmoins, je parlerais plus de dézingage que de cross-examination. Comme si Ken avait pris un bazooka pour bombarder méthodiquement la version lunaire du Mexicain, à mon plus grand soulagement.

Là encore, je ne me souviens plus de l'ordre chronologique exact. Je vais juste retranscrire les moments marquants et qui je pense ont aidé les jurés à se forger une opinion:

«Alors Monsieur Rodríguez, on a retrouvé des messages Whatsapp dans votre téléphone, envoyés sur un groupe avec votre frère Luis et les autres personnes avec qui vous passiez la soirée. Après que Luis a envoyé un message pour prévenir qu'il était sur le chemin du retour avec une fille, vous avez répondu: “Tasty?” Qu'est-ce que vous vouliez dire exactement, par “tasty?”?»

Je ne prendrai même pas la peine de retranscrire la réponse du Mexicain tellement elle était vaseuse et peu convaincante, à base de «en espagnol c'est pas vraiment la même signification».

– Monsieur R., vous dites que lorsque vous êtes rentré dans la chambre, Miss J. était réveillée et qu'avant d'avoir une relation sexuelle vous avez discuté pour faire connaissance. C'est bien cela, vous avez discuté avant d'avoir une relation sexuelle?
– Oui.
– De quoi vous avez discuté, vous vous rappelez?
– Non.
– Vous ne pouvez pas me citer un seul sujet de discussion?
– Non, je ne me souviens pas de quoi on a parlé.
– Donc vous vous souvenez de sa position dans le lit quand vous êtes entré dans la chambre, vous vous souvenez d'avoir discuté, de lui avoir demandé d'avoir une relation sexuelle, vous vous souvenez des détails de la relation sexuelle, ensuite vous vous souvenez avoir ramassé vos habits, vous être brossé les dents et plein de détails, mais vous ne vous souvenez pas d'un seul sujet de discussion avec Miss J.?
– Non.
– Ok.

Là encore, sans commentaire.

Je ne me souviens plus exactement quelle était la question posée, mais Ken voulait interroger le Mexicain sur la fin du «rapport sexuel». Et le Mexicain a commencé la phrase suivante: «Lorsque j'ai eu terminé...»
Et Ken l'a repris:
«– What do you mean, you finished?
– I came.
– What do you mean, you came? You ejaculated?
– Yes. I ejaculated.»

Je ne sais pas pourquoi ça m'a marquée, que Ken force le Mexicain à utiliser ce mot. Un mot clinique qu'on n'utilise, à mon sens, qu'uniquement contraint et forcé. Comme si Ken disait au Mexicain: «N'essaie même pas de nous faire avaler ta version pseudo-romancée. T'es accusé de viol, donc on va commencer par appeler un chat un chat, que ça te plaise ou non.»

«Is that the truth Mister R., or is it a version that you have made up based on the evidence?»
Ken, le procureur général

Quand la police est arrivée le lendemain matin, elle a trouvé le Mexicain qui dormait en sous-vêtements avec Luis dans la chambre de ce dernier, et les vêtements du Mexicain dans le salon. Selon toute vraisemblance, le Mexicain se serait donc déshabillé dans le salon pour arriver dans la chambre en sous-vêtements, ce qui corrobore le fait qu'on m'a violée par «surprise» et qu'il n'y a eu aucune rencontre ni discussion au préalable. Or, dans sa version, le Mexicain précise bien qu'il s'est déshabillé avec moi dans la chambre, et qu'après la relation sexuelle, il a pris soin de ramasser ses habits avant de sortir de la chambre et de les poser dans le salon, où il pensait dormir.

«– Monsieur R., vous dites que lorsque vous avez terminé la relation sexuelle avec Miss J., vous avez discuté et vous avez ensuite récupéré vos vêtements avant de sortir de la chambre. C'est bien ça?
– Oui.
– Pourquoi est-ce que vous vouliez absolument sortir de la chambre? Vous ne vouliez pas dormir avec Miss J.?
– Si, mais je savais que mon frère would have been mad at me si je dormais dans son lit.
– What do you mean, your brother “
would have been mad at you”?
– Il n'y avait qu'une chambre pour mon frère et moi. Donc si je dormais dans son lit, il aurait dû dormir dans le salon qui est très inconfortable –il n'y a pas de rideaux et le canapé est inconfortable– et il aurait été très énervé contre moi.
– D'accord, donc vous vous dites: “
Je vais aller dormir dans le canapé et laisser son lit à mon frère.” Mais vous avez pensé à prendre vos habits avec vous, really?
– Oui.
– Vous aviez peur qu'on vous les vole s'ils restaient dans la chambre? Vous en aviez besoin? Vous les avez remis ensuite?
– Non. Je les ai juste pris sans réfléchir.
– Et ensuite quand finalement vous êtes allé dormir dans la chambre parce que Miss J. était partie, vous les avez repris avec vous?
– Non.
– Et donc vos habits sont restés dans le salon jusqu'à ce que la police arrive le lendemain.
– Oui.
– Donc bizarrement vous avez pensé à les prendre en sortant de la chambre, mais pas ensuite en y revenant... Is that the truth Mister R., or is it a version that you have made up based on the evidence?»

«No, I was not drunk. I was perfect.»
Le second Mexicain

À propos de la discussion que les deux frères ont eu dans les secondes qui ont suivi le viol:
«– Monsieur R., après avoir eu une relation sexuelle avec Miss J., vous sortez de la chambre et vous discutez avec votre frère, et vous racontez l'histoire du doigt et quelques détails sur les ébats qui viennent d'avoir lieu. Really? Do you really speak about sexual intercourse just after they happen, with your brother?
– Given the circumstances, yes.
– But what are the circumstances, Mister R.?
– My brother and I had sex with the same girl on the same night.
– Ok, thank you Mister R.»

Là encore, cette capacité qu'a Ken d'appuyer là où ça fait mal, juste en posant des questions, me fascine.

«– Mister R., vous dites que pendant la soirée vous avez bu tant de verres à tel endroit, puis tant de verres à tel autre, puis tant de verres à tel autre. Est-ce que vous étiez saoul?
– No, I was not drunk. I was perfect.»

J'ai senti toutes mes copines frémir au moment où le mec a lâché le mot «perfect». On comprend ce qu'il a voulu dire, mais il aurait pu se contenter de dire: «J'étais légèrement saoul mais en totale maîtrise de mes moyens.» Même si chacun est présumé innocent avant que le verdict ne soit rendu, le mec est interrogé parce qu'il est accusé de viol, donc il n'est pas non plus là complètement par hasard. Il peut dire ce qu'il veut, mais la salle de tribunal dans laquelle il se trouve alors n'est, à mon sens, pas l'endroit optimal pour se définir comme «perfect».

Personne pour dire: «T'as déconné, t'assumes»

Je ne suis évidemment pas objective, mais j'ai trouvé l'attitude du Mexicain pendant tout le procès pourrie à chier. Je cherche un autre mot, mais je ne trouve que celui-là. Son air hautain et supérieur, la manière qu'il avait de répondre aux questions l'air de dire «je suis le plus malin, vous ne m'aurez pas avec vos questions pourries». Sa manie de répondre «it's not exactly what happened» à Ken, qui lui renvoyait un solide «ok so tell us what exactly happened Mister R.».

J'ai trouvé qu'il avait été extrêmement mal conseillé. Je ne comprends pas à quel moment son avocat s'est dit que sa version tenait debout et qu'il pouvait tenter le coup. À quel moment personne ne lui a dit: «En fait, grosso modo, ton cas est sans issue, personne n'y croit, donc plutôt que de t'enfoncer dans ton mensonge devant tout le monde, juge, jurés, parents, passe aux aveux, reconnais les faits, libère-toi de cette version merdique, ta sentence sera divisée par deux et ce sera plus facile pour tout le monde. Pour la nana que t'as violée, qui sera soulagée de t'entendre reconnaître la vérité, pour tes parents, à qui tu n'infligeras pas un récit aux détails sexuels abjects, accessoirement pour le système judiciaire qui pourra se concentrer sur d'autres affaires. Et pour toi, pour arrêter de te mentir à toi-même. T'as déconné, t'assumes.»

Ken a donc terminé de dézinguer en bonne et due forme le Mexicain. On est mercredi soir, j'ai l'impression d'avoir vécu huit journées en une. On part boire des bières avec les filles pour décompresser. Inutile de préciser qu'on parle du procès et des témoignages en boucle. On se rappelle les moments marquants, on anticipe la journée du lendemain, qui vient, à quelle heure, qui nous rejoint plus tard. C'est bon d'avoir toutes les copines à 1.000%.

Jeudi 13 juin 2019, jour 2

Jeudi matin. Je me réveille avec une idée en tête: je ne comprends toujours pas pourquoi le message de Luis ne peut pas être montré au jury. Pourquoi on a le droit de montrer un message envoyé par Luis quatre minutes avant, mais pas celui-ci. Alors qu'il est capital pour prouver la culpabilité du Mexicain. Je me mets en tête d'absolument trouver Ken avant que les témoignages ne reprennent à 10h. J'arrive à 9 heures avec Charlotte, et je cherche Ken partout. Charlotte redescend parce que les copines sont coincées en bas avec des cafés, je continue à chercher, je me dis naïvement que c'est le dernier moment où je peux encore changer l'ordre des choses et convaincre Ken que si, il faut montrer ce message coûte que coûte, je refuse qu'il soit censuré, j'ai trop peur que le mec soit acquitté par manque de preuves, c'est dégueulasse. J'ai une boule dans le ventre, l'heure tourne, la pression monte, je me mets à pleurer toute seule de stress.

Les copines remontent, les larmes s'arrêtent instantanément. Je finis par trouver Kate quelques minutes avant que le procès ne reprenne. Je lui explique mon problème. Et en vingt secondes, elle met un point final à mes tergiversations: on ne peut pas utiliser ce message, pour des raisons légales très techniques, point barre. Si jamais on utilise ce message et que le mec est condamné, il aura alors ensuite la possibilité de faire appel et c'est la dernière chose que l'on veut. C'est comme ça, on n'y peut rien, on oublie ce message. CQFD. Déboutée de ma demande, je continue à trouver cette censure profondément injuste, voire carrément dégueulasse, mais au moins j'aurais essayé de le ramener sur le devant de la scène jusqu'au dernier moment.

Ken a pesé chaque détail

Nous revoici dans notre tribunal. Il reste encore le témoignage d'un expert IT Whatsapp, qui témoigne pour donner son avis sur l'authenticité du message vocal diffusé par l'avocat du Mexicain et sur lequel on m'entend parler. Je ne m'éterniserai pas sur ce témoignage qui était très technique, tout simplement parce que je n'en ai pas compris la conclusion. À base de: peut-être que le message est authentique, mais peut-être pas. Ok super.

Une fois que tous les témoignages sont passés, il reste la plaidoirie de Ken, qui va évidemment plaider pour que le Mexicain soit reconnu coupable. Puis celle de l'avocat du Mexicain, qui va plaider pour que son client soit acquitté. Puis un résumé du juge afin d'aider les jurés à y voir le plus clair possible.

Ken commence sa plaidoirie, on est jeudi, milieu de matinée. J'ai le souvenir de lui se battant comme un lion pour démontrer la culpabilité du Mexicain. J'ai rarement été reconnaissante envers quelqu'un comme je l'ai été envers Ken ce jour-là. Il connaissait le dossier sur le bout des doigts, chaque détail a été soigneusement décortiqué, analysé, pesé. C'était si bon, après quinze mois de cauchemars, de voir quelqu'un debout se battre bec et ongles pour faire condamner le mec qui t'a violée. J'étais tellement focus sur Ken que je n'ai même pas pleuré, contrairement à toutes mes copines qui me tenaient la main ce jour-là.

«Même si elle était réveillée à 3h11, ça ne veut pas dire qu'elle l'était quinze minutes plus tard.»
Ken, le procureur général, durant sa plaidoierie

Je me souviens qu'il a commencé en parlant du message vocal Whatsapp, celui dont je ne me souvenais pas, en expliquant que même si j'étais réveillée à 3h11, ça ne voulait pas dire que je l'étais toujours quinze minutes plus tard. Que chacun n'a qu'à se référer à son bon sens pour comprendre que, de temps en temps, quand on a une discussion au milieu de la nuit entre deux phases de sommeil, le lendemain on peut n'en avoir aucun souvenir. Que j'ai tout de suite reconnu que c'était moi sur le message, sans essayer de camoufler quoi que ce soit mais que, simplement, je ne m'en souvenais pas.

Que le Mexicain dit avoir discuté avec moi avant de commencer l'acte sexuel, mais que c'est complètement incohérent qu'il ne se souvienne pas d'un seul sujet de discussion alors qu'on a bien vu que j'étais une chatty box (je me souviendrai toujours de cette expression). Preuve en est le nombre de sujets de discussion que j'ai eus avec Luis au cours de la soirée: le kite, la moto, les vacances au Mexique, etc.

Que je n'ai jamais, jamais, jamais changé ma version de l'histoire. Je suis sortie de l'appart en disant à Luis que ce n'était pas lui avec moi, je lui ai touché les épaules pour vérifier que ce n'étaient pas les mêmes que cinq minutes avant, sur le chemin vers le commissariat j'ai envoyé un message à Gisèle en lui racontant exactement ce qu'il s'était passé, puis à Luis en lui disant exactement la même chose. Puis aux flics, puis aux médecins, puis de nouveau à Brendon. Ma version a toujours été rigoureusement identique.

Que le Mexicain essaie de nous faire croire qu'il s'est comporté comme un lover, mais quel est le genre de mec qui se barre d'un lit juste après avoir joui, qui va raconter les détails de ses ébats dans les minutes qui suivent à son frère? Et qui partage ses conquêtes avec son frère tout court?

Que le Mexicain nous donne une version bancale, créée de toutes pièces pour coller avec les indices récoltés au cours de l'enquête. La moindre trace de son ADN retrouvée sur mon corps est interprétée comme une preuve de préliminaires. Trop facile. Les vêtements du Mexicain retrouvés dans le salon? Si si, il s'est déshabillé dans la chambre avec moi, ensuite il a repris ses affaires pour les ranger dans le salon car il pensait y dormir, et il ne peut pas dormir sans son jean à moins de deux mètres. Bien sûr.

La raison pour laquelle j'ai quitté l'appartement précipitamment? Parce que j'ai cru qu'ils se moquaient de moi en racontant leurs ébats. Logique. Le fait que les Mexicains n'aient rien rangé ni camouflé dans l'appart entre le moment où je suis partie et le moment où les flics sont arrivés le lendemain matin, que le second Mexicain prenne le temps de tranquillement poster une photo Instagram de son frère et lui en train de poser devant l'Opéra, et qu'ils soient encore en train de faire une grasse matinée au moment de l'arrivée des flics? C'est bien la preuve qu'ils n'ont rien à se reprocher! Certainement. C'est pas plutôt qu'ils se sont dit qu'ils étaient au-dessus des lois, que j'allais rentrer chez moi en pleurant et que jamais j'aurais les couilles d'aller chez les flics? Loupé les cocos.

Que le Mexicain ment et qu'il demande donc au jury de le reconnaître coupable de viol.

Ken finit sa plaidoirie. De notre côté, les dés sont jetés.

Dans les esprits, la zizanie

C'est au tour de l'avocat du Mexicain de tenter d'immiscer le doute au sein du jury. Il se lève et je sens les regards de haine que lui jette ma rangée de potes.

Je me souviens qu'il commence par parler du message vocal Whatsapp. Que selon lui, si l'accusation a passé autant de temps à leur expliquer que ce message était insignifiant, c'est justement qu'il ne l'est pas, sinon elle n'en aurait tout simplement pas parlé. Il explique que si j'étais réveillée à 3h11, alors j'étais aussi certainement réveillée quelques minutes plus tard. Et donc si on s'accorde sur le fait que j'étais consciente, et non endormie, au moment où le Mexicain entre dans la chambre, alors toute l'accusation s'écroule.

Que la chambre n'était certainement pas plongée dans l'obscurité totale, vu qu'il y a un lampadaire juste à côté du balcon. Et que du coup, je pouvais parfaitement voir qui était avec moi dans le lit.

Que le Mexicain est venu témoigner à la barre pour donner sa version des faits alors que rien ne l'y obligeait (il n'y a que moi, en tant que first witness, qui était tenue de témoigner), preuve de sa bonne foi et de sa volonté de rétablir «sa» vérité.

Qu'à aucun moment le Mexicain ne s'est comporté comme quelqu'un qui a potentiellement commis un crime. Quand Luis lui a fait part de sa perplexité quant au fait que j'étais partie énervée et bouleversée, il a juste dit «il est tard, tu l'appelleras demain», sans plus paniquer. Le lendemain, quand la police s'est présentée vers 9h30 chez eux, tout le monde dormait encore, preuve de la totale insouciance qui régnait alors dans l'appartement. Rien n'avait été rangé ou camouflé pour présenter une certaine version de ce qui aurait pu se passer.

Que le Mexicain a un casier judiciaire vierge.

Que j'ai changé le nombre de verres que j'ai bus dans la version que j'ai donnée au commissariat puis à l'hôpital, preuve que je suis unreliable –il doit y avoir un ou deux verres d'écart entre les versions que j'ai données, ne me demandez pas pourquoi, je n'en sais rien.

Que s'il y a le moindre doute quant à la culpabilité du Mexicain dans cette affaire, alors il doit être déclaré non coupable.

Grosso modo, c'était la plaidoirie de l'avocat du Mexicain. Il y a eu une pause juste après. Les douze jurés se lèvent et quittent la salle. Une fois que les jurés sont partis, le juge discute un peu avec les avocats des deux parties pour savoir s'ils ont des questions. Le public (c'est-à-dire, côté Mexicain, les parents, l'oncle, et parfois une femme que j'imagine être sa sœur; côté moi, quatre ou cinq potes dont un mec) est toujours là.

Et là, Ken soulève le point qui me tracassait. Il dit: «Je suis embêté parce que dans sa plaidoirie, l'avocat du Mexicain a beaucoup insisté sur le message vocal Whatsapp en concluant que si j'étais consciente, alors j'étais également consentante.» Ce qui est totalement faux. Comme expliqué plus haut, il est tout à fait possible que je n'ai pas été totalement endormie au moment où le Mexicain est rentré, et que je n'ai pas opposé de résistance en pensant que c'était Luis qui était avec moi (et comment imaginer le contraire?). Or, ce que l'avocat du Mexicain a dit, c'est très différent: si elle était consciente au moment où le Mexicain est entré dans la chambre, et sachant qu'elle l'était quelques minutes plus tôt, alors le viol n'est pas caractérisé et n'a pas lieu d'être. Et je suis d'accord avec Ken, c'est un peu rapide comme analyse. On n'est pas forcément totalement endormi ou totalement réveillé.

Comme Ken a soulevé un point qui me tracassait, ça m'a forcément fait peur. Je me suis redit, c'est fichu. Surtout quand le juge a répondu: «Oui, je vois ce que tu veux dire, mais du coup que veux-tu que je fasse?»

Je les laisse débattre, de toute manière je ne peux rien faire. On sort de la salle, comme d'habitude on se met dans une petite salle avec mes potes en attendant Ken et Kate. L'ambiance est toujours bonne, mais la plaidoirie de l'avocat du Mexicain a semé la zizanie jusque dans l'esprit de mes potes. Non pas qu'ils doutent de moi, mais ils réfléchissent à l'impact de cette plaidoirie sur le jury. On se rappelle les grands axes, les moments forts, les éléments qui lui font marquer des points.

«Comme prisonnière du tribunal»

Ken arrive, il hallucine sur le fait qu'on soit tous les jours un peu plus nombreux et de me voir si bien entourée. Je me marre, parce que Ken s'adresse désormais directement à Charlotte quand il arrive, en lui demandant «Alors? T'en as pensé quoi?», rapport au fait qu'elle a posé pas mal de questions dans les meetings précédents. On me demande mon avis, mais j'ai pas grand-chose à ajouter. De toute manière, à ce stade du procès, les dés sont vraisemblablement jetés. J'ai juste envie d'avoir le dénouement le plus vite possible et qu'on puisse arrêter de passer nos journées dans la même salle que ce connard de Mexicain.

Vingt minutes plus tard, on y retourne. C'est le résumé du juge. Grosso modo, il résume les torts dont est accusé le Mexicain, il énumère les éléments à charge et à décharge. Il réexplique la définition du viol, de consentement. Rien de très nouveau. Un point qui m'a marquée, c'est lorsqu'il dit au jury: «Ne jugez pas juste la plaignante et la personne accusée, réfléchissez à cette affaire du point de vue de la société dans son ensemble. Au-delà de la personnalité de l'accusé et de la plaignante, lorsqu'un cas comme celui-ci arrive, comment la société devrait-elle réagir?» Ça me rappelle que ce procès, je le mène à la fois pour moi, pour m'aider à surmonter cette épreuve, parce que je pense sincèrement que même si c'est difficile, ça fait partie intégrante de la cicatrisation. Mais je le mène aussi pour les femmes et la société en général. Parce que les mecs qui baisent des nanas pendant qu'elles dorment, ça commence à bien faire.

Le summary final du juge est terminé. Il envoie le jury, qui est composé de huit femmes et quatre hommes, en délibération. On est jeudi, il est 13h30. On part manger un gros burger avec Baptiste, Charlotte et Jeanne. Lorsque le jury aura fini de délibérer, je recevrai un appel, soit de Kate soit de l'un des flics, et on aura environ dix minutes pour arriver au tribunal et écouter le verdict.

«Quel que soit le verdict, c'est un pas de plus vers l'égalité hommes-femmes et la fin de la culture machiste.»
Un message de soutien

On se doute que le jury ne donnera pas son verdict l'après-midi-même (le tribunal ferme à 16 heures) mais dans le doute, je mets mon portable en mode extérieur avec le volume au maximum et on part se promener dans le coin avec Charlotte. À 16 heures, no news, on rentre. Je dépose Charlotte chez elle en scooter et pars à la maison. Je me pose et j'explose. Toutes les plaidoiries tournent dans ma tête. Les messages et les coups de fil des potes me bouleversent.

«T'as grave assuré. Tu peux être fière de toi. Quoi qu'il arrive tu as gagné. La décision c'est aléatoire et ça ne changera rien au fait que la vérité est maintenant super claire pour tout le monde. Le reste c'est de la technique judiciaire.»

«Tu es hyper hyper courageuse. Je suis très fière de toi et de t'avoir comme amie. C'est grâce à des filles comme toi que le monde change en bien. Et aujourd'hui, quel que soit le verdict, c'est un pas de plus vers l'égalité hommes-femmes et la fin de la culture machiste. Tu nous auras montré qu'il faut se battre pour ses convictions coûte que coûte, ne jamais accepter les offenses et toujours se rebeller.»

«Tu auras fait tout ce que tu pouvais toi en tous cas, et la tête haute, c'est ça qu'il faudra que tu retiennes… Et ce connard vivra avec sa culpabilité toute sa vie donc dans tous les cas il s'est gâché la life (je sais que c'est plus compliqué que ça pour toi, mais j'espère que tu pourras vite “oublier” cette histoire).»

Je suis comme prisonnière de ce tribunal. Je ne peux pas ne pas y penser. Je repense aux quarante-huit dernières heures, je pèse le pour, le contre, je me demande si le verdict sera rendu demain ou la semaine prochaine, auquel cas je serai en sursis pendant tout le week-end, et peut-être même plus longtemps.

Je me crée des scénarios dans ma tête pour me préparer. Pire des cas, le Mexicain est acquitté. Je n'y peux rien, j'ai fait mon maximum: j'ai traîné le mec au tribunal, il s'est ruiné en frais d'avocat, ça fait quinze mois qu'il est coincé en Australie alors qu'il était venu juste pour des vacances de quinze jours, il a été forcé de raconter une histoire dégueulasse à dormir debout devant ses propres parents, il doit pas être fier. Même s'il n'est pas reconnu coupable, je me console en me disant que, normalement, il est quand même pas près de recommencer, ce qui est le principal. La seule chose qui m'angoisse si le mec est acquitté c'est que, vu son comportement, je sais qu'au moment du verdict il va se retourner vers moi et me lâcher un vieux sourire en mode «t'as vu je t'ai bien niquée, et une deuxième fois».

Et je me mets à la place du jury. Franchement à leur place, oui ce serait bien clair dans mon esprit que le Mexicain est un gros connard. Cependant a-t-on assez de preuves pour le déclarer coupable et l'envoyer en prison? Pas sûr. En ayant l'info du Whatsapp censuré (envoyé par Luis) qu'ils n'ont pas, oui c'est complètement évident que le mec est coupable, et le jury aurait eu besoin de trois minutes chrono maximum pour rendre son verdict sans l'ombre d'un doute. Sans ce message en revanche, même s'il y a tout un faisceau d'indices qui crève les yeux, il n'élimine pas 100% du doute. Chacun des indices n'est pas suffisant pour prouver la culpabilité du mec, c'est l'ensemble qui fait peser la balance du côté de la culpabilité.

Je m'endors, incertaine et angoissée, en espérant que le verdict sera prononcé dans les prochaines heures, le vendredi.

«Si les Mexicains n'avaient rien à se reprocher, Luis aurait forcément fait le déplacement pour le défendre.»

Pendant ces heures d'incertitude, un élément dont je n'ai pas mesuré la potentielle force, mais qui me crève les yeux désormais, c'est que Luis, le premier Mexicain, propre frère de l'accusé, n'était pas présent pendant le procès. Ton propre frère est accusé de viol, il risque de partir en taule, t'étais présent dans le même appartement la nuit où le supposé viol a eu lieu, tu as un rôle essentiel dans la version avancée par l'accusé, et tu ne prends même pas la peine de venir témoigner au tribunal pour le défendre? Tu le laisses se défendre tout seul comme un con?

La seule raison plausible pour laquelle Luis n'est pas venu défendre son frère, c'est que s'il était venu, on aurait pu montrer son Whatsapp, qui prouve noir sur blanc le non consentement. Les jurés ne sont certes pas au courant de cette histoire de Whatsapp censuré, mais ils se sont forcément posé la question de l'absence du frère de l'accusé à l'audience, alors qu'il est un témoin capital. Il brille littéralement par son absence. Si les Mexicains n'avaient rien à se reprocher, Luis aurait forcément fait le déplacement pour le défendre. Voilà ce qu'ont dû se dire les jurés. On ne laisse pas son petit frère se faire condamner par un tribunal lorsqu'on sait qu'il est innocent. On prend un avion, on vient témoigner et appuyer la version de la défense. Luis ne l'a pas fait, il est resté planqué au Mexique. L'expression «les absents ont toujours tort» n'a jamais été aussi vraie. CQFD.

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Illustration: Cécile Bidault

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