Égalités / Monde

La Nouvelle-Zélande s'apprête enfin à décriminaliser l'avortement

Temps de lecture : 5 min

Pourtant progressiste concernant les droits des femmes, le pays considère toujours l'IVG comme un crime. Une réforme est en cours d'examen au Parlement pour remédier à la situation.

La Première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern, avait fait de l'accès à l'avortement l'un de ses thèmes de campagne en 2017. | Julian Smith / Pool / AFP
La Première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern, avait fait de l'accès à l'avortement l'un de ses thèmes de campagne en 2017. | Julian Smith / Pool / AFP

À bien des égards, la Nouvelle-Zélande s'inscrit comme un pays précurseur en matière d'égalité des genres. Il s'agit en effet du premier État à avoir accordé le droit de vote aux femmes pour une élection nationale, en 1893. Les Kiwis se placent par ailleurs au sixième rang mondial concernant l'égalité salariale, selon le dernier classement du World Economic Forum.

Avorter demeure pourtant un crime dans l'archipel. La Première ministre Jacinda Ardern s'est certes emparée du sujet et un projet de réforme a été introduit au Parlement le 5 août 2019.

Mais en attendant, les femmes souhaitant mettre un terme à leur grossesse continuent de se soumettre à un long processus nécessitant entre autres que deux médecins différent·es attestent que leur santé physique ou mentale se trouverait en danger en l'absence d'IVG –ce qui complique drastiquement la procédure, puisqu'il s'écoule en moyenne vingt-cinq jours entre la demande de la patiente et sa mise en pratique.

Incapacité mentale

Au milieu de cette situation paradoxale aux explications plurielles, Fran Robertson s'estime heureuse. Il y a douze ans, alors qu'elle n'était qu'au lycée, cette désormais maquilleuse découvre tardivement sa grossesse.

«J'avais choisi un type de contraception qui consiste à recevoir une injection d'hormones tous les trois mois, mais je la faisais toujours une ou deux semaines avant, pour être sûre de rester bien protégée, commence-t-elle. À cause de problèmes gynécologiques, mes règles étaient irrégulières. Et puis je suis tombée très, très malade. Je me suis rendue à l'hôpital, où les tests médicaux ont révélé que j'étais enceinte de presque trois mois. Il était presque trop tard pour faire quoi que ce soit.»

Si l'avortement sous anesthésie générale est envisageable jusqu'à dix-neuf semaines, soit un peu plus de quatre mois, l'avancement de la grossesse de Fran combiné au sérieux risque pour sa santé ont accéléré sa démarche: elle a pu bénéficier d'une IVG seulement quatre jours après son premier rendez-vous.

«Même si je n'avais pas été malade, j'aurais pris la même décision», précise celle qui confirme aujourd'hui sa volonté, partagée avec son mari, de ne pas avoir d'enfant.

«J'ai dû expliquer, en quelque sorte, que cela me tuerait d'une manière ou d'une autre, ce qui est terrifiant à dire quand vous avez 17 ans!»
Fran Robertson

Pour être certaine que l'avortement soit effectué au plus vite, le premier médecin que la lycéenne rencontre lui a conseillé de plaider une «incapacité mentale». L'après-midi même, elle s'entretient pendant «environ une demi-heure à 45 minutes» avec deux docteures. «Elles m'ont posé beaucoup de questions sur la manière dont je vivais la grossesse et comment cela affectait ma vie», décrit-elle.

«Je devais déclarer [sur les conseils du premier praticien] que j'étais dépressive et que j'estimais que ma vie ne vaudrait plus la peine d'être vécue si je devais poursuivre cette grossesse. J'ai donc dû expliquer, en quelque sorte, que cela me tuerait d'une manière ou d'une autre, ce qui est terrifiant à dire quand vous avez 17 ans!», s'indigne la jeune femme qui préfère, avec le recul, rire de cet épisode traumatisant.

Sur le moment, Fran a toutefois vraiment eu le sentiment de jouer son avenir, confiant que «[sa] plus grande peur était que les médecins disent non».

Absence de volonté politique

La Néo-Zélandaise au tempérament jovial juge cette pression injustifiée. Beaucoup d'habitant·es ignorent d'ailleurs qu'avorter reste considéré comme un crime dans leur pays, assure-t-elle. De fait, les femmes qui y recourent préfèrent bien souvent taire cette mésaventure et garder pour elles le stress engendré.

Fran Robertson impute aussi ce statu quo à une absence de volonté politique: «Les Kiwis ne sont plus très religieux maintenant [42% se déclarent sans religion, ndlr], mais ils l'étaient davantage auparavant. Les hommes et femmes politiques avaient donc peur de perdre des votes en abordant ce sujet.»

«Certains militants pro-choix ont longtemps eu peur que la réouverture de cette question ne durcisse la loi.»
Terry Bellamak, présidente d'Alranz

«Les opposants représentent une minorité, puisque les sondages témoignent d'un soutien [à l'IVG] en constante augmentation depuis les années 1960. Mais ils ont affirmé leurs revendications plus fort», confirme Terry Bellamak, présidente nationale d'Alranz, la principale association militant pour la décriminalisation de l'IVG. «Et ils ont des amis au Parlement qui ont tendance à s'avérer plus conservateurs que le reste de la population», ajoute-t-elle.

Si ces dernières années, les militant·es «pro-choix» ont fini par se mobiliser, «certains d'entre eux ont longtemps eu peur que la réouverture de cette question par le gouvernement ne durcisse la loi», indique Terry Bellamak, précisant que les derniers sondages révèlent qu'un·e Néo-Zélandais·e sur trois défend dorénavant le droit à l'avortement.

Héritage britannique

De son côté, l'octogénaire Margaret Sparrow pointe «la misogynie, le conservatisme et la peur de perdre des voix». En Nouvelle-Zélande, cette médecin spécialisée dans l'étude des maladies sexuellement transmissibles a notamment contribué à la légalisation de la pilule du lendemain, en 2001.

Celle qui a elle-même avorté en 1956 insiste également sur les raisons historiques d'un tel retard: «Nous avons hérité de la loi anglaise [la Nouvelle-Zélande ayant le statut de dominion de l'Empire britannique jusqu'en 1947, ndlr]. Mais quand la législation britannique a été modernisée en 1967, nous avions alors un gouvernement conservateur qui n'a pas suivi. Il a fallu attendre dix ans. Nous avons alors choisi notre propre voie et inventé un système compliqué avec des certificats de médecins spécialistes, eux-mêmes supervisés par un Comité de surveillance de l'avortement, qui devait présenter un rapport annuel au Parlement», détaille-t-elle.

«Une femme a le droit de choisir ce qu'il arrive à son corps.»
Andrew Little, ministre de la Justice

C'est finalement la Première ministre Jacinda Ardern qui aura le courage de simplifier ce régime datant d'une autre époque, après en avoir fait l'un de ses thèmes de campagne lors des élections législatives de 2017.

L'IVG étant jusque-là encadrée par la loi sur les crimes, il est revenu au ministre de la Justice Andrew Little d'introduire la réforme au Parlement, en août 2019. «Lorsqu'il respecte les normes de sécurité, l'avortement doit être traité et réglementé comme un problème de santé. Une femme a le droit de choisir ce qu'il arrive à son corps», a-t-il alors déclaré.

Encore deux lectures

Adopté à 94 voix contre 23 en première lecture le 8 août, le texte vise à retirer l'avortement de la loi sur les crimes et à permettre aux femmes d'avorter jusqu'à vingt semaines de grossesse (quatre mois et demi) sans se soumettre à un avis médical –contre douze semaines (moins de trois mois) en France. Au-delà de ce délai, un·e praticien·ne devra attester du danger que la poursuite de la grossesse représente pour la santé physique et mentale de la patiente.

Terry Bellamak, d'Alranz, aurait pour sa part préféré que «l'avortement soit considéré comme une question entre la personne enceinte et son médecin, sans limite de temps. Nous aimerions également que soient prises des mesures plus strictes concernant les zones de sécurité [autour des hôpitaux et cliniques pratiquant les IVG] et l'objection de conscience».

La militante prévoit d'organiser prochainement une projection du documentaire Abandoned, qui évoque les conséquences que la clause de conscience des médecins refusant de pratiquer l'IVG peut avoir sur la vie des femmes.

Au Parlement, le projet de loi doit encore être soumis à deux autres lectures avant qu'il ne puisse entrer en vigueur. La réforme devrait en tout cas drastiquement réduire les délais entre la demande et la réalisation de l'interruption de grossesse.

La proportion d'avortements médicamenteux, qui n'est pour l'heure que de 20% sur l'archipel contre près de 70% en France, devrait alors augmenter, tout en diminuant la pression subie par les femmes qui, à l'instar de Fran Robertson, ne souhaitent pas argumenter leur choix.

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