«Je me sens régulièrement comme une coquille vide, sans espoir»
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«Je me sens régulièrement comme une coquille vide, sans espoir»

Temps de lecture : 20 min
Autrice anonyme Autrice anonyme

[Épisode 3] Après le viol, il a fallu écrire. À la fois pour soi, des écrits pour se reconstruire, et pour les autres, un texte que le tribunal écoutera avant la condamnation.

Le contenu de ce chapitre est tiré de deux sources.

La première, ce sont des textes que j'ai écrits au cours de l'année et qui sont assez révélateurs de la période qui commence au lendemain du viol et qui se termine plus ou moins au moment du procès, en juin 2019. Comme expliqué en préambule, je me suis beaucoup servie de l'écriture dans ma période de reconstruction. Ou devrais-je dire, dans mes périodes de destruction puis de reconstruction, parce que l'une n'arrive a priori pas sans l'autre.

Ces textes ont principalement été écrits à des moments où j'étais au bord de l'explosion, puisque j'écrivais avant tout pour me calmer. Ils transpirent un mal-être et une colère évidentes. Si cette histoire de viol a évidemment mis de l'huile sur le feu, ce serait malhonnête d'attribuer à ces enculés de Mexicains 100% de cette période noire. La vie c'est plein de trucs, des traumatismes, des histoires d'amour, de boulot, de potes, de famille, de voyages. J'étais sûrement déjà un peu en colère avant les Mexicains. Pour résumer, il y avait déjà certainement quelques fuites de gaz dans l'air, mais ce viol a tout fait péter. Je raconte donc dans ces textes toutes les émotions et les rancœurs qui me passent par la tête, Mexicains ou pas.

La deuxième partie du chapitre, c'est le Victim Impact Statement que l'ODPP m'a demandé d'écrire à la fin du procès. Comme expliqué plus tôt, le procès dans lequel je me suis embarquée était un procès pénal, dans lequel j'étais considérée comme témoin d'un crime commis contre la société et non pas comme une victime. Ce procès était par définition centré sur des faits uniquement. Jamais on ne m'a laissé l'occasion d'expliquer ce que j'avais ressenti en tant que victime, et quel impact ce crime avait eu sur moi. En demandant aux victimes d'écrire ce Victim Impact Statement, on leur donne l'opportunité de décrire les conséquences du crime sur leur vie. Ce VIS, je l'ai écrit quelques jours après l'annonce du verdict, et il a été lu le 1er août 2019 devant la cour, avant qu'elle ne condamne le Mexicain à trois années de prison. Je le traduis donc ici.

Les écrits

Mardi 25 septembre 2018

«Je ne me rendais pas compte que les Mexicains, ça m'avait atteinte comme ça. J'ai lu quelque part qu'un viol c'est comme une bombe en toi qui peut exploser à tout moment. La mienne a clairement explosé en France et elle continue de réexploser de temps en temps depuis que je suis rentrée. Je vais trouver un psy à qui tout lâcher, et ensuite ce sera ok.

«Je pleure énormément. Même le soir en me couchant en rentrant de soirée, ce qui ne m'est jamais arrivé avant. J'ai vraiment ce sentiment d'être détruite à l'intérieur. C'est la première fois que je ressens ça, et que je le lie autant aux Mexicains. L'impression d'être vide à l'intérieur.

«La psy m'a dit que c'était normal que j'ai mis tout ce temps à réaliser. Quand ton corps subit un truc ultra violent, physique ou mental, il fait en sorte que tu ne ressentes rien. Comme les mecs qui se font arracher des bras ou des jambes dans des accidents de la route. Ils ne s'en rendent pas forcément compte parce que ça fait tellement mal que leur corps leur envoie un max de morphine. Du coup, tu sens la douleur plus tard. Et là, c'est ce qui est en train de se passer dans mon cas. Je ressens la douleur seulement maintenant, alors que pendant la période qui a suivi le viol, j'ai rien senti. J'étais vite fait choquée, mais je n'ai rien réalisé.

«Je pensais pas qu'un jour quelqu'un réussirait à me détruire mentalement comme ça.»

«Bref, c'est pas la joie intégrale. C'est difficile de faire la part des choses entre les Mexicains d'une part, et Joseph d'autre part. Je le kiffe encore, mais c'est secondaire par rapport à mon souci numéro 1, ces fils de putes de Mexicains.

«Là je ne peux plus parler de ce qu'il s'est passé sans fondre en larmes, même si je m'arrête rapidement de pleurer. Alors qu'entre le moment où c'est arrivé et mon retour en France cinq mois plus tard, j'ai quasiment pas versé de larmes.

«J'espère que la psy va m'aider. J'y retourne vendredi. Et je lis un livre qui s'appelle Se reconstruire après un viol, pour comprendre pourquoi ça te détruit et comment tu fais ensuite. La psy m'a dit qu'il allait falloir que j'apprenne à vivre avec mon nouveau Moi. L'ancien Moi d'avant le viol, il n'existe plus a priori.

«Voilà, donc c'est la grosse ambiance.

«J'ai des putains de boules dans la gorge qui apparaissent d'un coup. C'est même plus des boules, c'est comme une pastèque. Ça me fait mal physiquement.

«C'est vraiment des fils de pute. Je pensais pas qu'un jour quelqu'un réussirait à me détruire mentalement comme ça.»

Lundi 14 janvier 2019

«C'est comme une fuite de gaz dans ta tête et ça peut péter à tout moment. Une colère latente qui t'envahit, chaque vague t'embrume un peu plus la gueule et te fait voir la vie de manière un peu plus aigrie. Tu t'énerves sur des détails, chaque petite merde devient une goutte d'eau qui peut tout faire péter. Et parfois, la colère se transforme en anxiété et se niche dans ta gorge, c'est douloureux, ça empêche de parler et ça fait pleurer.

«Et cette hargne. Cette envie de taper les gens, pour rien. Ce besoin de hurler, de cracher cette merde en toi, ce poison, tu sais même pas ce que c'est, y a un truc coincé dégueulasse qui doit sortir, je sais pas comment le faire sortir.

«Je sais même pas ce que c'est que cette colère. Si c'est un relent des Mexicains. Si t'es vénère à cause de Basile qui te tease et ensuite rien. Si t'es triste que Julien se casse. Si t'es aigrie parce que t'as juste envie que quelqu'un te prenne dans ses bras et te serre très fort, parce que ça fait beaucoup trop longtemps que c'est pas arrivé. Si t'es jalouse de toutes ces meufs qui sont maquées et qui ont toujours l'épaule de leur mec pour se reposer. Si t'es angoissée de finir toute seule. Si t'es juste fatiguée.

«Ça me met en colère, ça me rend triste, ça me rend timbrée.»

«Je crois que je hais les mecs. Je hais leur lâcheté, quand ils ne sont pas capables de te dire la vérité en face. Je hais leur méchanceté de porc, quand ils te mentent, quand ils te violent. Je hais leur manque d'empathie et leur égoïsme quand ils t'envoient des messages pour te garder sous le coude alors que t'essaies de les oublier.

«Ça me met en colère, ça me rend triste, ça me rend timbrée. Ça me saoule, ça me rend aigrie, ça met une boule dans la gorge qui me fait pleurer. Ça me donne l'impression d'être vide, ça me fait voir la vie en noir. Ça m'énerve qu'ils réussissent à me mettre hors de moi, littéralement. Bande de connards, bande d'enculés.»

Jeudi 24 Janvier 2019

«Un peu l'impression d'être devenue un animal sauvage. Je ne supporte plus la boucle des nanas, c'est d'un niais, c'est d'un ridicule… Ça se noie dans des smileys et des cœurs, des points d'exclamation et des photos de bébés. On dirait un troupeau de moutons, il y en a une qui envoie une photo de bébé, toutes les autres s'y mettent et te lâchent des superlatifs mignons à n'en plus finir, putain mais réveillez-vous bordel!

[...]

«Je peux plus les prendre au sérieux. Inconsciemment, je dois me dire qu'elles ne peuvent pas me comprendre. Même si elles veulent toutes bien faire et qu'elles sont gentilles, je ne peux plus les écouter me raconter leurs faux problèmes et s'extasier sur chaque détail de leurs vies pourries.

«Je suis devenue sauvage dans le sens où je ne peux plus faire semblant que tout le monde est mon pote. Depuis les Mexicains, il y a ceux qui sont avec moi et le reste. Ceux qui ont réussi à connecter leurs trois neurones et qui sont présents, tout en sachant qu'ils ne pourront jamais vraiment comprendre ce qu'il se passe dans ma tête (moi-même je comprends pas), et le reste. Ceux qui ont compris que tout avait changé et le reste.

«C'est un retour à l'état sauvage, dans le sens où je ne fais plus aucun effort social. Je survis et c'est déjà pas mal.»

«Je pense qu'avec Laure on a la même blessure. Un viol, une fausse couche, ce sont des traumatismes invisibles. Le viol, pas de séquelles physiques. Comme me dit Jane (ma psychologue): It's not about sex it's about power.” Juste une faille qui s'ouvre dans ta tête et toi-même tu galères à la situer, à évaluer sa longueur, sa largeur, sa profondeur, sa position. Un truc pété au fond, tu comprends même pas pourquoi ça fait mal. Et une fausse couche. Un bébé qui s'envole, personne ne le sait vraiment, une perte de quelque chose que tu as senti, que tu n'as pas vu, et pareil, tu te demandes pourquoi c'est aussi douloureux alors que physiquement, il n'y a pas de séquelles.

«Il y a juste un avant et un après. Et ce bouleversement intérieur, j'ai l'impression qu'il se répercute à l'extérieur. Il y a des gens que je ne veux plus voir, tout simplement, ou que je ne peux plus voir, parce qu'on ne vit plus dans le même monde. C'est un retour à l'état sauvage, dans le sens où je ne fais plus aucun effort social. Je survis et c'est déjà pas mal.»

Jeudi 6 juin 2019

«Ça va pas mal. Bonne dernière séance de psy avant le procès. Même si Jane parle quand même un peu trop de trucs qui n'ont aucun rapport avec la choucroute, elle a parfois des éclairs de génie qui m'aident.

[...]

«Niveau Mexicains, on n'a jamais été aussi proche du dénouement. J'ai rencontré la nouvelle sollicitor et le Crown Prosecutor. Ils ont l'air très bien. Le Crown Prosecutor c'est un gros nounours, il m'a tout expliqué, il a un regard doux et bienveillant. Il a l'air assez confiant sur la manière dont va se dérouler le trial.

«J'y vais avec Charlotte, Héloïse, Gisèle, Félicie, Jeanne et Juliette. Team parfaite. Je suis confiante.

«Le procès ça va bien se passer. Ensuite, boulot jusqu'au 28 juin. Ensuite, avion avec Pierre sûrement (trop cool) le 1er. Et là on décompresse et on lâche les chevaux jusqu'à septembre, sans se poser de questions. Ça va être nickel. Et on réattaque à fond de balle en septembre 2019.»

Le Victim Impact Statement

Comme expliqué plus haut, j'ai écrit ce VIS en anglais dans les quelques jours qui ont suivi l'annonce du verdict (le 14 juin 2019). Ce texte étant destiné à la cour, le ton employé diffère nettement de ce que vous avez lu jusqu'à maintenant. Je l'ai traduit ci-dessous.

«J'ai été violée le 30 mars 2018 à environ 3h30 du matin. J'ai rencontré un mec en boîte, j'ai discuté, ri et couché avec lui. Je me suis endormie dans ses bras. Je me suis réveillée environ une heure plus tard en train de coucher avec un autre mec, un inconnu. Ils avaient switché pendant que je dormais. Cette nuit-là, l'ancien Moi a disparu. Je ne suis plus la même personne depuis, et je vais essayer d'expliquer pourquoi, chronologiquement.»

Impact immédiat: premières heures suivant le viol

«Je n'oublierai jamais ces quelques secondes. Je me réveille, et je réalise 1. qu'il y a un mec à l'intérieur de moi, 2. que ce mec n'est pas le bon. Je hurle, il se retire et court vers la porte. Je reste dans le lit quelques secondes. Le mot “viol” clignote dans mon cerveau. Je suis estomaquée. Ce sont les premières secondes du reste de ma vie. Je suis dans un état de choc complet. J'arrive au commissariat en sanglotant. Je ne peux pas m'arrêter de pleurer. Je ne peux pas croire ce qu'il vient de se passer.»

«Je vis ma vie mais je suis littéralement sans voix, dans un monde parallèle.»

Impact à très court terme: jour 1 à jour 8

«Je m'arrête de pleurer relativement rapidement après avoir terminé tout l'administratif avec les flics, l'hôpital, et les flics de nouveau. Je plonge ensuite dans un état très calme. Je ne peux toujours pas le croire. Je sais que je me suis fait violer. Je me sens trahie par ce mec qui est parti du principe que j'étais juste un objet et qui a laissé son frère coucher avec moi pendant que je dormais. J'ai le sentiment d'être dans un brouillard complet. C'est comme si je regardais un film, une nana se fait violer, cette nana c'est moi mais je ne le réalise pas.

«J'ai été violée un jeudi soir, veille d'un long week-end. Je suis retournée au boulot quatre jours plus tard, avec le sentiment qu'il s'était en fait écoulé quatre mois. Pendant environ dix jours, je suis beaucoup plus calme et passive qu'à l'accoutumée. Je vis ma vie mais je suis littéralement sans voix, dans un monde parallèle.»

Impact à court et moyen terme: jour 8 jusqu'à environ quatre mois et demi plus tard

«À partir du jour 10, j'entre dans une phase de déni. À ce moment là, je ne le réalise évidemment pas du tout. Je pense au contraire que je vais très bien. Je dis même à mes amis proches que je suis en pleine forme, j'ai déjà oublié ce qu'il s'est passé, je n'ai même pas besoin d'aller consulter un psy, je suis plus forte que cette merde. Je sais aujourd'hui que mon cerveau était incapable d'assimiler l'information selon laquelle j'avais été violée. C'est alors trop douloureux pour mon corps et mon esprit, mon cerveau me dit de me comporter comme si rien ne s'était passé. Je parle du viol de temps en temps, uniquement d'un point de vue légal et judiciaire. Pas de larmes, juste des faits.»

Note ajoutée - Absente du Victim Impact Statement initial

Avec le recul, je sais précisément quel jour a commencé cette phase de déni. Je faisais un footing avec l'une de mes meilleures potes qui n'était pas au courant de ce qu'il m'était arrivé le week-end précédent. J'étais sur le point de lui dire. Je revois les phrases affluer dans mon cerveau et s'apprêter à sortir de ma bouche. Et au dernier moment, une petite voix dans ma tête s'est élevée et m'a dit «vas-y essaie de rien dire pour voir». «Vas-y écrase le bordel, étouffe cette histoire de merde, on va voir, peut-être que comme ça ce sera moins chiant et que t'oublieras plus vite.»

Et donc j'ai ravalé mon histoire. Je l'ai enterrée. Sur le moment, je me suis dit «putain trop solide». Maintenant je sais que ce footing avec Sixtine, c'est le top départ de mon déni.

J'ai d'ailleurs retrouvé des messages envoyés à l'un de mes meilleurs potes le 17 avril 2018, soit dix-huit jours après le viol. On peut quasiment parler d'un déni noir sur blanc:
«Les flics viennent de m'appeler pour me donner des news
«Et tu sais ils ont arrêté un mec, ils l'ont charged, celui qui m'a violée, et bah tu sais qui c'est cet enculé, c'est le FRÈRE de Luis (le premier mexicain)
«Je suis mais retournée
«Putain
«J'ai demandé au flic ce que le mec avait dit, s'il avait reconnu les faits et tout, mais apparemment il a rien dit pour le moment
«De réentendre la voix du flic au telephone (c'est le même flic que celui qui s'est occupé de moi le 30 mars), ça m'a un peu catapultée en arrière là
«Faut que j'arrête d'en parler en fait.»

Et un autre message, envoyé en juin 2018, qui clôt une discussion à propos de l'avancement de l'enquête :
«De toute manière, moi perso ça va très bien, c'est du passé et franchement j'ai presque oublié cette affaire, si je poursuis le mec c'est pas pour moi, c'est pour la société.»

CQFD

Ce déni a été d'autant plus profond et efficace que j'ai rencontré un mec dont je suis tombée raide dingue une dizaine de jours après la nuit du viol. Mais donc moi-même je ne sais pas trop ce qu'il s'est passé dans ma tête. Deux hypothèses:

1. Ce timing incroyable n'est que pure coïncidence, je serais tombée amoureuse quoi qu'il arrive.
2. Mon cerveau, encore sous le choc du viol, m'a fait plonger tête la première dans cette relation et s'en est servi comme d'un paratonnerre.

Non seulement j'étais en déni total du viol, mais en plus pour être sûre de ne vraiment plus y penser je me suis rajoutée une protection supplémentaire et je suis partie sur une autre galaxie, avec Paulo. Loin, très très très très loin du cauchemar des Mexicains.

Explosion du déni: quatre mois et demi après le viol

«Je rentre en France quatre mois et demi après le viol pour passer des vacances avec famille et amis. Si la plupart de mes bons potes de Sydney sont au courant de l'histoire, je n'ai raconté à personne en France ce qu'il s'est passé le 30 mars, officiellement parce que je ne veux pas que ma famille et mes proches paniquent à distance. Officieusement parce que c'est pas évident d'expliquer à tes parents qu'un inconnu t'a baisée pendant que tu dormais.

«Quand je retrouve mes parents, mes deux frères et ma sœur, c'est comme une énorme gifle dans ma gueule. Parce qu'ils ne sont pas au courant de ce qu'il m'est arrivé, il y a comme une barrière invisible entre eux et moi, que je suis la seule à voir. J'ai une boule énorme dans la gorge, qui me fait mal physiquement. Je pleure tous les jours dès que je me réveille. Comme si une bombe avait explosé dans mon cerveau.

«Je parviens tant bien que mal à raconter l'histoire à ma mère quelques heures avant de reprendre l'avion pour Sydney. Je pleure. À partir de ce jour, je me mettrai à pleurer toutes les fois où je parlerai du viol, ce qui n'était pas le cas jusque-là. Je libère enfin toutes les larmes que j'avais bloquées pendant mon déni. Ces larmes bloquées parce que je refusais inconsciemment de surmonter ce qu'il s'était passé. Ce torrent de larmes marque la fin de la période de déni.»

Note ajoutée - Absente du Victim Impact Statement initial

Là encore, quelques précisions par rapport à la version épurée que j'ai donné à lire au tribunal. Je suis rentrée en France mi-août 2018. Première étape, la relation commencée une dizaine de jour après le viol s'achève au tout début de mon séjour en France. C'est non seulement la fin d'une histoire à laquelle je croyais très fort, mais c'est aussi et surtout l'explosion du paratonnerre qui me protégeait jusqu'alors plutôt bien des Mexicains. Je me prends le viol comme un boomerang en pleine face. Il revient avec d'autant plus de force qu'il était parti loin.

Je suis en vacances à la mer, avec ma famille et cette boule énorme dans ma gorge. Mais en fait je suis toute seule. Personne ne sait ce qu'il m'est arrivé. Tant que je garde cette histoire pour moi, personne ne peut m'aider. Je crache d'abord le morceau à ma sœur. Puis à ma tante. Je tâte les réactions, ma tante et ma sœur jouent un peu le rôle de cobayes, je sais que le dire à ma mère ce sera pareil mais puissance mille. Rien que d'écrire ce passage ça me refout des boules dans la gorge. Je sais que je dois le dire vite, je m'en veux d'avoir mis ma petite sœur, la petite dernière de la famille (sept ans nous séparent), toute seule dans le secret parce que je vois que ça l'affecte énormément, je la retrouve en train de pleurer régulièrement. C'est trop lourd à porter, elle est traumatisée de ce que je lui ai raconté. Et ça me traumatise de la voir traumatisée.

«J'ai des pastèques dans la gorge et des larmes qui débordent.»

Je quitte la famille pour me rendre au mariage d'une de mes meilleures potes d'Australie dont je suis la témoin. Le matin du mariage, je me réveille avec toujours cette maxi boule dans la gorge qui me fait mal et qui me fait pleurer non-stop. J'hésite sérieusement à prendre ma voiture et à rentrer à la maison, alors que c'est le mariage de ma meilleure pote, qu'il y a toute la bande d'Australie et qu'on attend cette fête depuis un an. Je peux gérer un chagrin d'amour, je peux essayer de gérer les conséquences d'un viol, mais les deux en même temps, c'est un peu costaud. J'arrive en mille morceaux au mariage. Miracle des copains. Rien que de voir leurs tronches, ça met l'explosion dans mon cerveau en pause. Place au champagne et au répit pour quelques heures.

La semaine d'après, je pars en vacances avec mes potes de France et je continue de les mettre au courant au fur et à mesure. Beaucoup plus facile de le dire aux potes qu'à la famille.

Dans l'avion qui me ramène à Paris, les boules dans ma gorge reviennent puissance dix. C'est mécanique, dès que je me rapproche physiquement de ma famille que je n'ai pas encore mise au courant, j'ai des pastèques dans la gorge et des larmes qui débordent.

Dernier jour en France, je le passe avec ma mère et ma sœur. Toute la journée, je suis en sursis, en train de me dire: «Dis-le à maman, dis-le à maman, putain mais DIS-LE.» Et je ravale l'histoire, je me dis je me laisse encore dix minutes. Encore quinze minutes. Après le repas. Non, après le café. Après la balade. Fin de journée, ma sœur s'en va. Je sais que je ne peux pas la laisser toute seule à savoir. Je finis par cracher le morceau. Je pleure. Je dis à ma mère qu'elle peut le dire à mon père mais que moi je ne suis pas capable de lui annoncer. Mon père rentre. On dîne rapidos, ils m'emmènent à Charles-de-Gaulle, on prend une bière, on fait un selfie tous les trois, je passe les portiques de sécurité, je fais des grands coucous pour dire au revoir. Fin des vacances. C'est fait.

Impact à long terme: post-déni

«Après le choc émotionnel que j'ai eu en France, je décide de consulter une psy pour m'aider à digérer cette histoire. Je la verrai en moyenne une fois tous les quinze jours, entre octobre 2018 et mai 2019.

«Je deviens très anxieuse et stressée. Je fais des cauchemars où les deux Mexicains m'espionnent avec des mini-drones dans ma chambre. J'ai cette boule dans la gorge qui me fait hyper mal. Je pleure beaucoup, sans raison.

«En termes de vie sociale, parce que je refuse que tout le monde soit au courant (et c'est certainement la raison pour laquelle les viols sont des crimes si vicieux à gérer en tant que victime), je commence à refuser des dîners ou des verres, de peur d'éclater en larmes devant des personnes dont je ne suis pas proche.

«J'ai toujours été quelqu'un d'optimiste, marrante et joyeuse. Après le viol, j'essaie de continuer à me comporter comme telle, mais le cœur n'y est plus. Parce que je lutte et je souffre, je ne peux plus comprendre comment les gens peuvent avoir des discussions légères, insignifiantes ou superficielles. Je deviens aigrie et rabat-joie. Je restreins le nombre de personnes que je vois, pour garder seulement celles qui me sont essentielles, qui savent ce qu'il m'est arrivé et qui essaient de me comprendre.

«J'ai des disputes que je n'ai jamais eues avant avec certains de mes amis très proches qui, même s'ils connaissent l'histoire et essaient de se montrer conciliants, ne peuvent pas comprendre la manière dont je me comporte. J'essaie juste de me protéger et de me sentir mieux. Je me focus sur moi-même au lieu de me focus sur les autres, ce qui est inhabituel pour moi. Je suis en mode survie.

«Je suis complètement perdue dans ma tête. Je me sens régulièrement comme une coquille vide, sans espoir. Avec le recul, je suis sûre que c'est directement lié au fait que j'ai été prise pour un objet. Parce que tu as été niée en tant que personne, tu perds ta personnalité. Il n'y a plus personne dans ta tête.

«J'ai toujours adoré courir autour de Watsons Bay parce qu'il y a des falaises complètement magnifiques qui donnent sur l'océan. Pendant un certain temps, je décide de ne plus me rendre seule sur les falaises de Watsons Bay, parce que c'est un lieu connu pour le nombre de suicides qui y ont lieu chaque année, et je refuse de me mettre dans une situation où je pourrais seulement y penser. Parce que je ne me fais plus confiance.

«Je mets ma vie entière sur pause, j'attends le procès. Professionnellement, je stagne. Je me dis: “C'est bon, c'est pas évident en ce moment, donc ne bosse pas trop, t'as besoin de te reposer”. Par conséquent je perds toute motivation et la qualité de mon travail s'en ressent. Au lieu de bosser, je commence à aller faire de la voile trois fois par semaine, parce qu'il n'y a que sur l'eau que je me sens à peu près bien et relaxée.

«Quand je parviens à me remotiver professionnellement et à chercher un nouveau job, je réalise que le procès aura lieu quelques mois plus tard. Ça me stresse et je décide, au lieu de me trouver un nouveau job, de me prévoir un break de deux mois en France une fois que le procès sera terminé.

«Un an après le viol, je quitte mon appartement et vends la totalité de mes meubles. Absolument tout. Je garde juste mon équipement de kitesurf et quelques fringues. Je pense que j'essaye de littéralement me débarrasser de tout ce qui m'entourait au moment du viol. Quitter mon appart et vendre ou donner mes meubles et mes affaires est le moyen que j'ai trouvé pour supprimer le passé et la douleur qui va avec.

«Il y a une barrière invisible entre les gens qui ne savent pas ce qu'il t'est arrivé, et toi.»

«Au niveau sentimental, je suis incapable de commencer une quelconque relation, sérieuse ou non. Ce désert sentimental est partiellement (au minimum) lié au sentiment général de trahison déclenché par le viol.

«Toute l'année, je me sens très en colère et peux faire preuve d'une agressivité disproportionnée en quelques secondes. Je me réveille avec une boule de rage dans le ventre, qui explose à la première contrariété. Comme si le monde entier était responsable de ce qu'il m'était arrivé.

«Avec le recul et en regardant cette longue liste d'impacts psychologiques et émotionnels, ça me semble maintenant évident que j'ai souffert d'une sévère dépression après que mon déni a explosé.

«J'ai également souffert du tabou général qui entoure la notion de viol. Je suis quelqu'un de communicatif, j'ai l'habitude de partager mes sentiments, pensées et états d'esprit avec les gens. Je suis également complètement incapable de mentir ou de prétendre que je vais bien si ça n'est pas le cas. Le problème, c'est que ce n'est tout simplement pas socialement acceptable de raconter à tout le monde que tu t'es fait violer. Tu peux raconter au monde entier que t'as eu un accident de voiture ou que t'as une maladie grave (je ne compare pas les souffrances ici, j'en explique juste les différences en termes d'assimilation sociale).

«Tu ne peux pas raconter que tu t'es fait violer, parce que tu ne veux pas être étiquetée comme une “fille à problèmes”. Et par conséquent, tu mens souvent par omission. Il y a une barrière invisible entre les gens qui ne savent pas ce qu'il t'est arrivé, et toi. Ce n'est pas de leur faute, mais ces personnes ne peuvent pas me comprendre s'ils ne savent pas ce qu'il s'est passé dans les premières heures du 30 mars 2018. Et cette barrière, aussi invisible soit-elle, augmente le sentiment de solitude.

«Aujourd'hui, 1er août 2019, ça fait 489 jours que je me suis fait violer. Si je devais résumer l'impact qu'a eu ce viol sur moi, je dirais qu'à un certain moment ça m'a tout simplement détruite et que je n'oublierai jamais. Cependant, aujourd'hui j'espère que le pire est derrière moi. Je suis heureuse à nouveau, juste consciente que je ne suis plus la même personne qu'avant le 30 mars 2018.»

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Illustration: Cécile Bidault

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