Économie

Avons-nous peur de la retraite par capitalisation à cause de notre faible niveau en économie?

Temps de lecture : 4 min

À en croire certains spécialistes, les Français·es ne connaîtraient pas grand-chose à la finance, ce qui nous pousserait à prendre des décisions irrationnelles. Ce n'est pourtant pas aussi simple.

Selon Francis Fukuyama, les Français·es «éprouvent encore une méconnaissance du monde économique». | Austin Distel via Unplash
Selon Francis Fukuyama, les Français·es «éprouvent encore une méconnaissance du monde économique». | Austin Distel via Unplash

Lors d'un débat dans l'émission «On n'arrête pas l'éco» diffusée le 18 janvier sur France Inter, le chroniqueur de BFM Business Emmanuel Lechypre affirmait que la méfiance de la population française vis-à-vis de la retraite par capitalisation s'expliquait notamment par sa «mauvaise culture en économie».

Pari de la Bourse

D'après l'ancien rédacteur en chef du magazine L'Expansion, les Français·es «auraient dû, depuis longtemps, faire le pari de la capitalisation et tendre vers l'épargne boursière».

«Les actions et obligations, c'est seulement 5% de l'épargne des Français, relevait-il. […] Les Français n'ont pas à se soucier de prendre des placements risqués, contrairement aux Américains. Nous, on a la chance d'avoir un système par répartition qui déresponsabilise complétement tout le monde. Vous n'avez même pas à vous préoccuper de la façon dont vous allez financer votre retraite.»

Finalement, seule une minorité choisit l'option boursière et adhère à des fonds d'investissement ou des plans d'épargne en actions, à la rémunération pourtant bien plus importante que tous les autres placements.

Selon Lechypre, «la Bourse, c'est pour tout le monde. On peut trouver des placements sans risque, qui rapportent. Mais les gens ont tout simplement une méconnaissance des milieux économiques. […] Sur la finance, les Français ne sont pas bons».

En ne faisant pas le pari de la Bourse, en ne misant pas sur l'épargne actionnariale, en privilégiant la cotisation, la répartition et l'épargne publique, l'activité économique aurait du mal à repartir, le pouvoir d'achat ne serait pas soutenu à son maximum et, en définitive, la croissance ne serait pas relevée.

Doute et méconnaissance

L'origine de tout cela: notre piètre culture en économie. Ce postulat a d'ailleurs été de nombreuses fois souligné par les économistes. Le premier, l'Américain Francis Fukuyama, affirmait dans son livre La confiance et la puissance -Vertus sociales et prospérité économique, paru en 1995, que l'incapacité de la France à redevenir une grande puissance était due à la suspicion des élites quant à l'économie libérale et dérégularisée.

Selon le professeur d'économie politique internationale à l'université Johns-Hopkins de Washington, «l'économie française se caractérise par des structures économiques familiales, gérées par transmission et héritage, et par un capitalisme tempéré voire planifié. […] Il n'y a pas assez de soutien au financement des investissements, pas assez d'épargne dirigée vers l'économie réelle, parce que les gens éprouvent encore une méconnaissance du monde économique et privilégient des placement sûrs et garantis, souvent contrôlés par l'État.»

Plus récemment, Edmund Phelps, prix Nobel d'économie en 2006, estimait que la France perdait un point de croissance à cause de son déficit de culture économique. «En effet, comment un peuple pourrait-il réussir dans la compétition mondiale s'il doute en permanence du modèle économique dans lequel il évolue, modèle pourtant accepté par l'ensemble de ses concurrents? Imaginez les résultats d'un sportif de haut niveau n'aimant pas le sport qu'il pratique et ignorant les règles qui pourraient le faire gagner», illustrait en 2011 une tribune signée par des parlementaires UMP et publiée dans Les Échos.

Cette vision des choses est d'ailleurs confirmée par l'OCDE, qui a réalisé en 2014 une enquête auprès de 29.000 jeunes de 15 ans, dans dix-huit pays, afin de mesurer la culture et la compétence en économie. La France se retrouvait très mal classée, à la onzième place, avec une note inférieure à la moyenne des pays étudiés.

Le constat n'est pas meilleur du côté des adultes, puisque d'après une enquête Audirep pour la Banque de France de mars 2019, 77% des personnes de 18 ans et plus interrogées jugeaient «avoir un niveau de connaissance moyen ou faible sur les questions financières».

Enseignement pluraliste

Une performance économique médiocre, une croissance qui reste moribonde, des investissements qui ne repartent pas et un déséquilibre sur le financement des retraites, juste parce que les Français·es ont une mauvaise culture en économie: est-ce vraiment aussi simple que cela? Pas forcément.

Aux yeux de Christian Chavagneux, éditorialiste chez Alternatives économiques, «il est faux de dire que les Français sont mauvais en économie. […] Les enquêtes ont été mises à jour et les dernières affichent d'excellents résultats pour nos concitoyens». Un véritable travail de pédagogie et d'enseignement aurait été réalisé, depuis une dizaine d'années, afin de vulgariser et démocratiser ces questions.

Tout dépend ensuite de quelles compétences on parle et comment celles-ci sont maîtrisées. Même si les Français·es n'ont pas intégré les concepts connus de la finance et du monde boursier, nous bénéficions d'un apprentissage théorique et littéral très important, disposant d'un enseignement faisant la part belle aux grands auteurs, dans une totale pluralité et neutralité.

Dès le lycée, avec l'enseignement obligatoire des sciences économiques et sociales (SES) en seconde, les théories d'Adam Smith, de Karl Marx, de John Maynard Keynes ou encore de Milton Friedman sont expliquées et intégrées.

Autrement dit, on acquiert à la fois la partie critique et la partie partisane de la Bourse et des marchés financiers. On ne maîtriserait pas parfaitement la culture mainstream mathématisée, mais plutôt l'économie conceptuelle et théorique –les sciences économiques au pluriel, tout simplement.

Prudence légitime

Notre intérêt pour l'économie se manifeste dans la vie de tous les jours: les émissions, les livres, les revues et les podcasts sur le sujet rencontrent un vif succès, à l'image du livre de Thomas Piketty Le Capital au XXIe siècle, vendu à plus de 2,5 millions d'exemplaires depuis sa sortie en 2013, en France et à travers le monde.

N'oublions pas non plus que la dernière lauréate du prix Nobel, Esther Duflo, est une Française.

La population française comprend les grands principes de l'économie, et c'est précisément ce savoir qui l'encourage à exécrer ou vilipender le monde de la finance. Elle a conscience des conséquences indues de la Bourse, de la montée des inégalités, des injustices, des licenciements boursiers, des risques sociaux, sociétaux et environnementaux, ce qui la dissuade d'investir dedans et la pousse à miser sur de l'épargne sûre, garantie et publique.

Contrairement à ce qu'affirment Emmanuel Lechypre, Francis Fukuyama ou Edmund Phelps, il me semble que la méconnaissance de l'économie par les Français·es n'est pas une raison du déclassement de la France. Bien au contraire, nous avons une grande culture littérale et théorique de l'économie, hétéroclite, nuancée et pluraliste, aussi savons-nous raison garder et évitons-nous de nourrir un système défaillant et incertain.

Si nous n'admirons pas aveuglement le capitalisme et le monde de la finance, c'est bien parce que nous ne sommes pas nul·les en économie.

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