Sciences

Laisser 50% de la Terre à l'état sauvage pour la sauver, bonne ou mauvaise idée?

Temps de lecture : 6 min

Edward O. Wilson, scientifique mondialement reconnu, propose une alternative radicale pour enrayer la sixième extinction de masse.

Aujourd'hui, la moitié des terres habitables, soit 51 millions de kilomètres carrés, sont converties à l'agriculture. | Mylene2401 via Pixabay
Aujourd'hui, la moitié des terres habitables, soit 51 millions de kilomètres carrés, sont converties à l'agriculture. | Mylene2401 via Pixabay

Depuis 200 ans, le progrès technologique a engendré une rupture toujours plus marquée entre notre espèce et la nature, qui se manifeste notamment par une domestication sans cesse plus importante du vivant et une occupation croissante de la superficie terrestre.

Aujourd'hui, la moitié des terres habitables, soit 51 millions de kilomètres carrés, sont converties à l'agriculture, et 77% des terres agricoles, soit 40 millions de kilomètres carrés, sont dédiées au pâturage des animaux d'élevage. Ce remodelage massif des écosystèmes par l'activité humaine a entraîné, et continue d'entraîner, une baisse tout aussi massive de la biodiversité.

Avec la mondialisation, ce n'est pas seulement l'impact que peuvent avoir nos infrastructures de production et de consommation sur l'environnement qui pose problème, mais également la distribution de notre espèce sur la surface du globe.

Perte brutale de biodiversité

La situation actuelle a tout lieu de nous inquiéter. Selon WWF, 60% des vertébrés ont disparu de la surface de la Terre depuis les années 1970. Le nombre d'espèces qui ont été décimées, directement ou indirectement, par l'activité humaine depuis la seconde moitié du XXe siècle, est vertigineux. Et le phénomène est exponentiel.

Dans «Biological annihilation via the ongoing sixthmass extinction signaled by vertebrate population losses and declines», une étude datant de 2017, les chercheurs Paul Ehrlich et Rodolfo Dirzo de l'université Stanford, ainsi que Gerardo Ceballos de l'Université autonome du Mexique, ont mis en évidence qu'un nombre croissant d'animaux disparaissait, année après année, à un rythme toujours plus rapide, partout à travers le monde.

Toujours en 2017, le World Ressource Institute estimait qu'entre 150 et 200 espèces sauvages s'éteignaient quotidiennement, victimes d'une dégradation de leur environnement naturel causée par la pollution, l'urbanisation et la déforestation, alors qu'en parallèle les archives fossiles nous apprennent que la vitesse moyenne d'extinction ne dépasse pas 5 espèces par an sur les 200 derniers millions d'années.

Edward O. Wilson préconise de définir un nouveau pacte avec le vivant.

Plus récemment, un rapport de l'Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services (IPBES), datant de 2019, a démontré que la disparition des espèces atteignait actuellement un seuil critique, avec plus d'un million d'entre elles directement menacées. Cette même année, la revue Nature publiait une étude qui indiquait que les populations d'insectes arthropodes avaient diminué de 67% en quelques années.

Or, les effets d'une perte brutale de biodiversité sont clairement identifiés et ils font froid dans le dos: désorganisation et baisse du rendement agricole, dégradation de la sécurité alimentaire, détérioration de la qualité de l'air, diminution des réserves d'eau potable, diffusion à plus grande échelle des virus et des bactéries pathogènes... Un désastre. Facteur aggravant, l'affaiblissement des écosystèmes et le changement climatique sont intimement liés, l'un favorisant l'autre, et vice versa. La protection du vivant est un impératif tout aussi crucial que celui de la baisse des émissions de CO2. Dès lors, comment inverser le processus?

Edward O. Wilson, professeur émérite à Harvard, biologiste et entomologiste de notoriété mondiale, propose d'aller encore plus loin. Dans Half-Earth, our planet's fight for life, un ouvrage paru en 2017, il préconise de définir un nouveau pacte avec le vivant qui ménagerait, à l'échelle globale, les besoins primaires de la faune et de la flore en réensauvageant la moitié des surfaces habitées.

Sanctuariser pour sauvegarder

Wilson pose le principe d'une nouvelle occupation de la planète, en insistant sur la nécessité d'épargner à tout prix les environnements. Il émet l'idée de tracer une carte «bio-géographique» du monde en délimitant les zones prioritaires à sauvegarder en fonction du niveau de fragilité des animaux qui y vivent, et en créant de vastes réserves dans tous les pays. Selon lui, préserver 50% des habitats naturels pourrait sauver 85% de la biodiversité actuelle.

Cette préoccupation n'est pas nouvelle. De fait, un nombre croissant d'initiatives écologiques se fixent pour but de protéger le vivant en restituant des territoires à la nature. Il ne s'agit pas ici de développer des technologies écoresponsables, de miser sur la croissance verte, ni de rendre vertueux nos systèmes de production et de consommation en basculant dans l'économie circulaire et la sobriété énergétique, mais de freiner la disparition des espèces animales de manière radicale.

Au Portugal, la réserve de Faia Brava a été pensée pour permettre à la vie sauvage d'évoluer librement, sans aucune intervention humaine.

Des groupements de citoyen·nes se cotisent pour racheter des forêts entières afin d'y interdire la chasse et d'y développer une sylviculture douce. Des associations militantes, comme l'Aspas, mettent la main au porte-monnaie pour acquérir des terrains et les transformer en réserves naturelles libres de toute exploitation. Au Portugal, la réserve de Faia Brava a été pensée pour permettre à la vie sauvage d'évoluer librement, sans aucune intervention humaine.

En 2010, la conférence mondiale de Nagoya au Japon avait défini plusieurs objectifs similaires pour 2020, notamment la «réduction de moitié du taux de perte de tous les habitats naturels, y compris les forêts» ainsi que la «création d'un réseau d'espaces protégés couvrant au moins 17% de la surface terrestre et 10% des océans». Dix ans après, l'humanité est loin du compte.

Anticiper pour mieux gérer

Rien n'indique cependant que les espèces pourraient disparaître moins vite en réensauvageant la nature. Les incendies qui ont sévi en Australie, et ceux qui ont dévasté la Californie quelques mois plus tôt, nous donnent un avant-goût de ce qui nous attend: pluviométrie en baisse, sécheresse accrue, augmentation anormale des températures, épisodes venteux plus fréquents et plus intenses... Autant de dérèglements qui vont s'intensifier puis se généraliser. Les effets du changement climatique n'ont pas de frontières et ne s'arrêteront pas aux limites d'un parc naturel. Ils toucheront à terme tous les écosystèmes dans le monde, sanctuarisés ou pas.

Autre problème, et de taille, l'accroissement démographique va être fulgurant dans les trente prochaines années à l'échelle mondiale. Selon les Nations unies, il y aura 9,8 milliards d'êtres humains en 2050, dont majoritairement des citadin·es. Les villes vont s'étendre, grignotant un peu plus les campagnes.

«Il devrait être logique que la biodiversité soit placée au centre des prises de décisions politiques.»
Dr Cristiana Palmer, Secrétaire exécutive de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique

Mais les terres agricoles ne seront pas en reste. Avec cette augmentation sans précédent des bouches à nourrir, la demande en céréales pourrait atteindre 3 milliards de tonnes, contre 2,1 milliards aujourd'hui, selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture. Dans ces conditions, difficile d'imaginer que 50% des terres habitables pourront être laissées à l'état sauvage. L'occupation humaine va s'intensifier et la pression sur les écosystèmes va devenir énorme. La solution n'est donc pas simplement une question de réensauvagement. Le remède est plus exigeant.

Selon le Dr Cristiana Palmer, Secrétaire exécutive de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique, c'est notre regard sur la nature qui doit changer: «Les écosystèmes fournissent les infrastructures essentielles à la vie sur Terre et au développement humain, il devrait être logique que la biodiversité soit placée au centre des évaluations économiques et sociales, ainsi que des prises de décisions politiques. Le modèle actuel ne tient pas compte du capital naturel et des services écosystémiques fournis par la biodiversité.»

Notre système économique global doit replacer le vivant au cœur de son organisation et prendre en compte le fait que nous opérons dans un système fermé et particulièrement précaire, notre planète, dont nous dépendons des limites écologiques.

Pourtant, le scientifique et futurologue Carl Sagan avait mis en lumière, dès 1990, notre extrême fragilité avec The pale blue dot, un cliché pris par la sonde Voyager 1 dans la périphérie de Saturne, notre voisinage immédiat, et où la Terre n'était pas plus grosse qu'une tête d'épingle, à peu près invisible dans l'immensité cosmique. «Il n'y a peut-être pas de meilleure démonstration de la folie des idées humaines que cette lointaine image de notre monde minuscule. Pour moi, cela souligne notre responsabilité de cohabiter plus fraternellement les uns avec les autres, et de préserver et chérir le point bleu pâle, la seule maison que nous ayons jamais connue.»

La probabilité que nous disparaissions augmente à mesure que la biodiversité diminue. Nous n'avons pas le choix, et pas davantage le temps.

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