Société

Ecstasy surdosé: en finir avec la roulette russe

Temps de lecture : 17 min

En septembre, Louis Chassang est mort dans un club parisien. Son père veut réveiller les autorités et responsables des lieux festifs, et alerte sur le risque lié à un ecstasy à la composition aléatoire.

«Le problème, c'est quand les personnes croient qu'un comprimé est l'équivalent d'une dose.» | Dominic Simpson via Flickr
«Le problème, c'est quand les personnes croient qu'un comprimé est l'équivalent d'une dose.» | Dominic Simpson via Flickr

«Cette histoire d'ecstasy surdosé ou d'“ecstasy chinois” est un faux problème qui vient perturber le débat. C'est la drogue en soi, le vrai problème.» Martin Chassang est le père de Louis, jeune étudiant parisien de 21 ans qui s'est écroulé le 1er septembre sur le sol de Dehors Brut, un lieu éphémère parisien, avant de mourir quelques heures plus tard à l'hôpital.

Depuis, ce médecin urgentiste se mobilise pour «alerter, prévenir et informer tous les jeunes confrontés à ce fléau». Sur la page Facebook One life no ecstasy qu'il a créée, il a reçu plus de 2500 témoignages en moins d'un mois. Pour Martin Chassang, cela ne fait aucun doute: l'ecstasy pose un problème sanitaire grave à la jeunesse. «Louis n'a pas fait d'overdose. Il n'a pas pris quatre cachets d'ecstasy. Il n'a pas bu sept verres de rosé comme je l'ai lu dans la presse. Il n'était pas alcoolique. Ce vocabulaire sert à discréditer mon fils. Il a pris une dose et il est mort. Un taux sept à huit fois supérieur à ce qu'il aurait dû être pour une dose a été retrouvé dans son sang.»

Martin Chassang pointe le risque majeur qu'encourent les jeunes fêtard·es à goûter les pastilles colorées dont le contenu n'est pas clairement déterminé: «L'ecstasy est souvent appelé “la roulette russe”, car avec une seule dose il peut y avoir des complications qui conduisent au décès. Même avec de l'expérience, même si ce n'est pas la première prise, une dose peut être mortelle. C'est très important de le dire, parce que les jeunes n'ont pas du tout cette notion.»

Et pour cause: jamais il n'y a eu un tel mystère sur ce que contiennent ces pilules, dont les circuits de production et de distribution se sont mondialisés. Face à cette situation, les clubs disent se mobiliser, mais refusent d'apparaître comme des auxiliaires de police. Quant à l'analyse des drogues qui permettrait de savoir à quel produit on a affaire, elle progresse, tout en restant limitée par les pouvoirs publics qui ne veulent pas qu'elle se transforme en outil de promotion des drogues de synthèse.

Le slogan de #Onelifenoecstasy, fondé par le père de Louis Chassang, signifie: «Une vie, un futur, jusqu'à ce qu'une dose d'ecstasy nous sépare.» | Page Facebook One life no ecstasy

De la pénurie au chaos

De manière paradoxale, c'est une pénurie d'ecstasy datant des années 2000 qui a entraîné une déferlante mondiale de ces nouveaux produits de synthèse aux effets incertains. Les premiers comprimés d'ecstasy apparaissent dans les années 1990 dans les milieux festifs et techno.

En 2008, Interpol confisque d'importants stocks d'huile de sassafras en Asie, produit nécessaire à la fabrication de la MDMA, le principe actif de l'ecstasy. Pour pallier la pénurie mondiale de sassafras, les trafiquants mélangent alors des psychotropes à la MDMA, détériorant la qualité de cette drogue et entraînant une baisse de la consommation. «Puis les chimistes ont découvert le PMK, beaucoup plus facile à produire et moins cher que l'huile de sassafras», détaille Vincent Benso, sociologue et membre de Techno+, une association de prévention et de promotion du milieu techno. Le PMK ayant été élaboré en Asie, la Chine est devenue l'un des principaux producteurs d'ecstasys coupés aux Nouveaux Produits de synthèse (NPS).

Dans une étude publiée en novembre 2018, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) alertait ainsi sur l'utilisation de cet «ecstasy chinois» dérivé de la MDMA, le N-Ethylnorpentylone (également nommé Ephylone). Cette nouvelle donne a permis aux trafiquants de vendre moins cher à l'étranger, et notamment aux États-Unis, où sévit une autre crise: celle des opioïdes, et plus particulièrement du Fentanyl, autre drogue de synthèse mélangée à plusieurs autres substances dont l'ecstasy.

En Europe, l'ecstasy chinois est également repéré. Un rapport du système européen de prévention rapide, publié en 2018, a collecté des échantillons venant de vingt-deux pays européens, dont la France et l'Allemagne. «Des exemples existent pour montrer que cette drogue a été vendue subrepticement sous l'étiquette d'ecstasy/MDMA», peut-on lire dans l'étude. Le plus gros danger, souligne le document, est de ne plus savoir ce que l'on consomme: «Le fait d'avoir identifié du N-Ethylpentylone dans des produits que les utilisateurs croyaient être de l'ecstasy signifie que les utilisateurs peuvent ne pas être au courant des risques de dommages additionnels.»

«Les laboratoires ont fait la course entre eux pour proposer les comprimés les plus puissants.»
Vincent Benso, sociologue et membre de Techno+

Dans ce trafic international, la France se pensait jusqu'à présent préservée. En Europe, en effet, l'ecstasy est en majorité fabriquée dans des laboratoires situés aux Pays-Bas. «Un comprimé, qu'il soit consommé à Perth, à Hong Kong ou à Florence, a des chances de venir d'Anvers», avance Sébastien Lose, coordinateur régional pour l'Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT).

L'Hexagone sert avant tout de plaque tournante du trafic vers l'Amérique du Sud, les États Unis et même l'Australie. D'où les records de saisies qui s'y succèdent: «En 2018, les saisies de MDMA par les douanes françaises ont augmenté de 42%. Cela représente 1.200.000 cachets, contre 850.000 l'année précédente», explique Stéphanie Santolaria, qui travaille à la douane. Le 10 septembre 2019, un énorme coup de filet a encore eu lieu, au péage de Gye, sur l'autoroute A31 en Meurthe-et-Moselle: 104 kilos d'ecstasy, soit 287.000 cachets, dissimulés dans le coffre d'une voiture.

«Chez nous», assure Vincent Benso, «les produits sont purs car ils viennent de pays voisins, les Pays-Bas et la Belgique. Il n'y a donc pas d'intérêt à couper le comprimé avec d'autres substances pour faire baisser les prix. L'ecstasy vendu en France est pur, donc pas coupé, et pas cher.»

Des dosages vertigineux

Plus que leur provenance, c'est le dosage des comprimés qui rend la consommation d'ecstasy dangereuse. «Les laboratoires ont fait la course entre eux pour proposer les comprimés les plus puissants», raconte Vincent Benso. «Aujourd'hui, ils sont jusqu'à cinq fois plus forts qu'il y a quinze ans.» Selon l'OFDT, les teneurs moyennes en MDMA sont passées de 44 milligrammes par comprimé en 2009 à 128 milligrammes en 2017. «Cela représente 30 à 35% de la masse totale du comprimé», note Sébastien Lose, coordinateur régional pour l'OFDT. Et c'est le risque numéro un pour un consommateur ou une consommatrice d'ecstasy.

Il y a quelques mois, Florian, étudiant français, est tombé sur une pilule «ultra puissante» en achetant de la drogue en boîte à Taipei (Taïwan). «J'ai failli y passer», précise-t-il. Le jeune homme, pourtant habitué, décrit des effets qui ont duré 35 heures. Il n'a jamais pu savoir ce que contenait la pilule: surdose ou mélange de principes actifs? Erwan, usager régulier «tombé récemment pour stup», livre son interprétation du phénomène des pilules surdosées en France: pour lui, les ecstasys chinois se trouvent en France à cause du marché asiatique, mais restent rares. Erwan ajoute que les pilules surdosées à la MDMA sont coupées avec d'autres produits synthétiques afin d'en démultiplier les effets.

Le journaliste Alexandre Kauffmann a enquêté pendant un an au sein du groupe «Surdose», l'unité de la brigade des «stups» parisienne chargée des morts par overdose. Il raconte: «Au centre de réanimation de l'hôpital Lariboisière, j'ai vu une personne morte après avoir avalé une pilule d'ecstasy, alors qu'une autre qui avait tenté de se suicider avec cinquante pilules d'ecstasy a survécu. Il peut s'agir d'un mauvais concours de circonstances, d'un coup de fatigue...»

Le journaliste assure que toutes les victimes ne sont pas retrouvées dans les boîtes de nuit. «Les deux cas que j'ai vraiment suivis étaient à domicile, mais ça peut bien sûr arriver dans des clubs, des lieux comme Dehors Brut.» Selon lui, «si on légalisait et qu'on contrôlait à travers des structures encadrées, il y aurait moins d'appels du pied à braver la loi, et les toxicomanes iraient plus facilement vers les soins».

Dans la situation actuelle, tout concourt à la confusion entre pilules dosées normalement et pilules surdosées, pour le plus grand danger des jeunes amateurs et amatrices de drogues de synthèse. Pour Sébastien Lose, «le problème, c'est quand les personnes croient qu'un comprimé est l'équivalent d'une dose. C'est faux. Parfois, on retrouve un comprimé qui contient 200 milligrammes de principe actif. Si la personne concernée n'a pas mangé avant, cela peut causer une hyperthermie [un coup de chaleur qui peut être fatal, ndlr].»

Zéro traçabilité

Le risque est d'autant plus grand qu'il est quasiment impossible de retracer l'origine d'un produit. Comme l'indique le rapport de l'OMS, le principal danger pour les utilisateurs et utilisatrices est de consommer un comprimé dont ni la provenance ni la dose ne sont connues. «Les usagers doivent comprendre que pour un même logo, deux comprimés n'auront pas la même dose en principe actif, ni le même vendeur, ni la même origine», analyse Sébastien Lose de l'OFDT.

C'est le cas du Blue Punisher. Le visage du personnage issu de l'univers Marvel, se retrouve imprimé en trois dimensions sur des pilules qui ont la réputation d'être fortement dosées en principe actif. On retrouve d'ailleurs le produit dans la base de données ecstasydata.org, qui alerte sur «son dosage extrêmement élevé, plus de 200 milligrammes de MDMA». Marion, étudiante de 24 ans, en connaît la réputation: «Au début, le logo Punisher était la marque de fabrique des producteurs, mais une fois qu'un produit est bien réputé, il est copié avec n'importe quels composants. C'est le problème du marketing de la drogue.»

Pour donner envie aux jeunes de consommer leurs créations, la créativité des dealers est sans limite. «Les trafiquants se sont calqués sur la publicité. Les logos sur les comprimés sont influencés par les marques, les jeux vidéo et internet.» Sur le marché, on peut se procurer des comprimés d'ecstasy aux couleurs de TripAdvisor, de Mitsubishi, de Rolex ou encore d'Hello Kitty. «En 2017, rien qu'à Lille, on a recensé quatre-vingt-deux logos différents, confirme Sébastien Lose. Et sur internet, on peut très facilement se procurer une presse qui permet de poser les sceaux sur les comprimés.»

«Le prix en comprimé a doublé en quinze ans, mais la dose de MDMA a été multipliée par cinq.»
Vincent Benso, sociologue et membre de Techno+

Autre élément de confusion: le dosage de l'ecstasy, éminemment variable, n'a aucun lien avec son prix. En moyenne, un comprimé coûte environ 10 euros, que la drogue soit surdosée ou pas. De l'ecstasy plus concentré en MDMA ne coûterait donc pas plus cher à produire que de l'ecstasy moins dosé. Gabriel, membre de l'association de prévention en milieu festif Keep-Smiling, avance une explication: «Comme la drogue est illicite, elle ne répond pas aux lois classiques du marché. Le prix dépend aussi de la provenance de la drogue: si elle vient de Chine par exemple, elle ne coûte presque rien à produire, et les dealers se font une marge beaucoup plus importante.»

En poudre, il faut compter 50 euros par gramme, un chiffre en baisse depuis 2010. Ce bon ratio prix-effet-qualité et l'absence –en apparence– d'effets secondaires (contrairement à l'alcool) expliquent la hausse de la consommation. «Le prix en comprimé a doublé en quinze ans, mais la dose de MDMA a été multipliée par cinq dans le même temps. Les cristaux peuvent même se trouver à 20 euros sur le dark web, parce qu'ils ne sont pas chers à produire. L'offre dépasse la demande», constate Vincent Benso de Techno+.

Pas sans conséquence

Au-delà des risques mortels au moment de la consommation, d'autres dangers à plus long terme guettent les amateurs et amatrices d'ecstasy. Vincent Berteloot, chef de service en addictologie au Cèdre Bleu, un centre de soins et de prévention situé à Armentières (Nord), le rappelle: «L'ecstasy est une drogue neurotoxique, qui cause des dégâts au cerveau et au corps humain.»

Contrairement aux neurodépresseurs que sont l'alcool ou les opioïdes, l'ecstasy appartient à la famille des psychostimulants. À court terme, il peut générer des «décompensations psychologiques, d'angoisses, de paranoïa, de délires», qui peuvent aussi survenir des mois ou des années plus tard: «La consommation perturbe l'activité neuronale. On peut souffrir d'une forte anxiété.» L'addictologue ajoute qu'à cause des risques encourus pénalement par les consommateurs et consommatrices d'ecstasy, certain·es «se cachent» et ne reçoivent pas les soins nécessaires. En 2015, vingt-sept décès dûs à la MDMA, en comprimé ou en cristal, ont été comptabilisés en France.

Afin d'éviter les drames, plusieurs méthodes ont été trouvées pour déterminer la composition de l'ecstasy. Le testing fonctionne avec un réactif qui prend une teinte différente en fonction de la composition de la drogue. L'analyse est simple et rapide (une minute seulement), mais cette méthode n'est plus aussi fiable qu'avant, n'indiquant que des présomptions sur la composition de l'ecstasy. «Avec l'apparition des nouveaux produits de synthèse, les principes actifs de l'ecstasy peuvent se confondre avec d'autres», confie Gabriel de Keep-Smiling. En 2005, les autorités ont interdit aux associations sanitaires d'utiliser cette méthode.

«Les overdoses, ce n'est jamais un petit mec qui se drogue correctement quart par quart voire moitié par moitié.»
Marion, étudiante de 24 ans

En parallèle, Médecins du monde a développé un autre procédé, la Chromatographie sur couche mince (CCM). Avec le matériel adéquat, un·e chimiste et un·e pharmacien·ne peuvent réaliser cette analyse en une heure. C'est la méthode privilégiée par les associations aujourd'hui. Le dispositif SINTES (Système d'identification national des toxiques et substances) permet quant à lui des analyses beaucoup plus poussées des produits, mais exige beaucoup plus de temps: il faut attendre environ quinze jours pour recevoir les résultats. «Dans le cadre du SINTES, on dispose d'une autorisation de porter des stups sur nous pour les conduire en laboratoire, et ça ne fait pas toujours plaisir aux flics!» plaisante un membre d'une association, qui préfère garder l'anonymat.

À Lyon, l'association Keep-Smiling tient tous les vendredis une permanence où les personnes peuvent faire analyser leurs drogues gratuitement. «Les consommateurs sont volontaires: ce sont eux qui viennent directement nous voir dans nos locaux. Ils sont au courant que ce n'est pas toujours la même composition dans l'ecstasy et ils remarquent parfois que ce ne sont pas les mêmes effets, qu'ils ont beaucoup plus mal à la tête le lendemain par exemple», confie Gabriel.

D'autres associations d'auto-support en milieu festif proposent aussi aux consommateurs d'analyser leurs produits au cœur de la fête. En septembre dernier, dans le sillage de Bruxelles, Amsterdam, ou encore Barcelone, Paris a inauguré son premier Drugtruck lors de la Techno Parade 2019. Le projet, lancé par l'association Techno+, a obtenu un financement participatif de 80.000 euros de la Ville de Paris grâce aux votes de 20.000 personnes. Depuis, le camion sillonne les lieux de fête parisiens, les grands festivals et même les boîtes de nuit de la capitale.

Des analyses et des suivis

Dans les festivals ou ailleurs, les consommateurs et consommatrices qui veulent tester leurs drogues doivent avoir plus de 18 ans. Leur anonymat est garanti par les associations. «En plus d'une analyse, les consommateurs passent au moins un entretien avec un éducateur. On se renseigne notamment sur leurs pratiques», précise Sevag Chenorhokian, pharmacien chez Sida Paroles. Si la drogue peut être mortelle, le spécialiste insiste également sur les pratiques: «On n'est pas là pour dissuader les gens de prendre de la drogue, mais pour les informer sur sa composition. Et on leur explique qu'il y a des facteurs qui multiplient les risques comme l'alcool par exemple.»

Outre l'analyse de la composition, les associations et professionnel·les recommandent aux consommateurs et consommatrices de fractionner la première ingestion d'ecstasy pour évaluer le dosage de la drogue, et d'espacer la prise de comprimés. Ces conseils sont généralement suivis par les personnes les plus averties.

Malgré le développement de ces tests, aucun n'est en mesure de garantir aux usagers et usagères d'ecstasy le dosage précis des principes actifs de leur comprimé. Toutes les pilules sont différentes, y compris dans un même lot. «L'analyse d'un comprimé donne des présomptions sur la composition d'une unité. Mais l'analyse d'une seule pilule n'est pas représentative du lot ou de la marchandise d'un dealer», avertit Gabriel. «Lors de la fabrication, si le mélange des substances n'est pas homogène, il n'y aura pas le même dosage entre deux comprimés du même dealer.»

Pour les habitué·es des soirées techno et MDMA, un consensus se dessine autour d'un principe de précaution: il faut éviter d'acheter les drogues de synthèse en boîte de nuit. Celles-ci seraient hélas très prisées par les novices, que la naïveté pousse à se jeter sur la première drogue qui passe. «Si t'es pas con, tu te fournis avant», explique Mathilde, habituée des soirées techno. Marion, l'étudiante de 24 ans, est du même avis: «Les overdoses, ce n'est jamais un petit mec qui se drogue correctement quart par quart voire moitié par moitié. Ce sont des mecs qui pensent connaître leur produit mais qui, quand ils ne se sentent pas assez perchés, en rajoutent une couche.»

Conscientes du problème, les discothèques se sentent démunies. Christophe Vix fait partie du Conseil de la nuit de la Mairie de Paris et du Collectif action nuit (CAN), qui fédère un ensemble de lieux nocturnes. Pour lui, l'ecstasy est à la mode depuis «une vingtaine d'années, et la consommation continue», laissant les directeurs et directrices d'établissement «désemparé·es face à ce phénomène de consommation de drogues sans aucune conscience des dangers». Ce qui ne les pousse pas à se réfugier dans l'inaction.

Première initiative d'ampleur, le dispositif Fêtez clairs, cofinancé par le département de Paris et les associations. Il réalise une centaine d'interventions chaque année. Les clubs partenaires acceptent la présence de travailleurs sociaux et de travailleuses sociales pour faire de la prévention. «Les établissements n'ont pas intérêt à ce qu'un accident se produise chez eux», détaille Franck Moulius, coordinateur de Fêtez clairs, «sinon ils subissent une fermeture administrative. La législation est très stricte pour ça.»

Fermer des établissements, pas une solution

En mars 2018, on a vu émerger une deuxième vague de réactions. À la suite d'accidents dûs au GHB, dont un mortel sur la barge-discothèque parisienne Au Petit Bain, le CAN publie un communiqué appelant le gouvernement à mettre en place des mesures de prévention face à un «sujet de santé publique grave». Il en propose cinq: des campagnes d'information grand public, l'organisation d'une table ronde autour de la question incluant les associations de prévention sur le terrain, la fouille de la clientèle par des agents de sécurité, un moyen d'analyse des produits pour prévenir en cas de toxicité mortelle et, enfin, un guichet unique de l'administration pour traiter le signalement des cas constatés.

Depuis, «pas de nouvelles des pouvoirs publics, sauf de la répression, avec la fermeture de Dehors Brut», déplore Christophe Vix. Fermée après la mort de Louis Chassang, la boîte de nuit faisait pourtant partie des plus exemplaires sur la prévention des risques, selon Franck Moulius. «Cela fait huit ans qu'on est partenaires, ils ont toujours été très vigilants.»

Les dirigeants du club se sont exprimés à plusieurs reprises sur leur page Facebook. Ils citent les mesures, bien au-delà des obligations légales, qu'ils avaient mises en places pour éviter ce genre d'incidents: des stands de prévention, des équipes de secouristes constamment sur le site, les fouilles de sécurité, des actions de prévention pour lutter contre l'usage de produits stupéfiants et l'excès d'alcool…

C'est pour ces raisons que le CAN a contesté la fermeture de l'espace situé boulevard Poniatowski. Pour les dirigeants de Dehors Brut comme pour le CAN, les «fermetures n'ont jamais réglé et ne régleront jamais le fond du problème». Tous lancent aussi un «appel à la puissance publique, l'État, la mairie de Paris, la préfecture de police de Paris, l'Agence régionale de santé, l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris pour qu'ils [les] accompagnent dans la démarche de réduction des risques et lancent à [leurs] côtés une campagne d'ampleur en direction des centaines de milliers de jeunes et d'usagers des établissements festifs.»

«C'est bien qu'il y ait une alerte pour l'ecstasy chinois, mais le problème principal, c'est l'ecstasy de base.»
Martin Chassang, fondateur de One life no ecstasy

Éric Labbé, DJ et membre actif du CAN, a cosigné la pétition intitulée «Overdose d'ecstasy en club: moins de répression, plus de prévention», diffusée sur Libération le 20 septembre 2019. Le texte propose d'augmenter le nombre de stands d'analyses de drogues, qui sont pour le moment sous la responsabilité des associations Charonne et Sida Paroles. Cette mesure repose à présent sur l'interprétation qu'en fera la préfecture de police de Paris, qui pourrait assimiler la prévention accrue à de la promotion cachée.

Mais la tribune, initiée notamment par Jack Lang et Frédéric Hocquard, adjoint à la mairie de Paris en charge de la vie nocturne, préfère cibler son propos sur la condamnation de la fermeture de Dehors Brut. Peu de mesures précises sont abordées en matière de prévention, les auteurs appelant de manière générale les politiques et acteurs et actrices du monde de la nuit à renforcer «la politique de réduction des risques».

Priorité à la prévention

Pour Martin Chassang, le père de Louis, les établissements de nuit ont «une responsabilité énorme» dans la prévention des drogues. «Le CAN use d'une communication très ambiguë. Il a travesti la vérité sur la mort de mon fils dans la tribune de Libération et dans sa pétition.» Et d'ajouter: «L'objectif principal du CAN est-il de lutter contre la drogue ou de maintenir ses établissements ouverts? Parler d'ecstasy chinois sert-il à déporter le débat? Pourquoi avoir sali Louis avec des chiffres faux? Il ne faut pas oublier qui parle: des professionnels de la nuit, des entrepreneurs qui sont pénalisés économiquement par les fermetures administratives.»

Tous les acteurs s'accordent à dire que la prévention doit être une priorité. Le 17 septembre 2019, le ministre de l'Intérieur présentait à Marseille un nouveau Plan national de lutte contre les stupéfiants. Les cinquante-cinq mesures dévoilées mettent l'accent sur la répression, et très peu sur la prévention. Concernant les risques sur la santé, il existe bien un Plan national 2018-2022 de mobilisation contre les addictions. Élaboré par la Mildeca, la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives fondée en 1998, il expose six axes et 200 mesures inspirées des soixante-dix contributions apportées durant un an. Pour ne finalement citer l'ecstasy qu'à deux reprises dans les 132 pages du rapport.

Le gouvernement entend ainsi contrôler les «précurseurs chimiques afin d'éviter [...] la fabrication clandestine de drogues de synthèse (ecstasy, MDMA, LSD, etc.) ou de nouvelles substances psychoactives comme [...] les cathinones [le groupe chimique de l'éphylone, parfois vendu comme de l'ecstasy, ndlr]». Quant à la région parisienne, son action se concentre sur le crack, via un programme d'ampleur développé pour la période 2019-2021.

Avec sa page Facebook One Life No Ecstasy, le père de Louis veut libérer la parole: «Peu de gens ont le courage de témoigner sur ce problème: c'est mal vu, il y a de la honte. Mais on a déjà reçu beaucoup de témoignages de familles endeuillées ou de personnes qui décrivent les effets des complications à long terme». Pour lui, le vocabulaire dans la prévention est primordial. «Quand on emploie le terme overdose, les jeunes se pensent exclus car ils ne prennent jamais plus d'une dose. C'est pareil quand on parle “d'ecstasy chinois”: ils se croient en sécurité parce qu'ils font attention à la provenance.»

Martin Chassang reconnaît tout de même que l'ecstasy chinois est loin d'être le seul fléau: «C'est très bien qu'il y ait une alerte sanitaire pour l'ecstasy chinois, mais le problème principal, c'est l'ecstasy de base, qui est pourtant devenu secondaire.» Le médecin urgentiste souhaite donc «continuer à activer le buzz pour sensibiliser les pouvoirs publics et utiliser tous les témoignages collectés pour asseoir et nourrir la légitimité» de son message, même s'il ne sait pas encore de quelle façon. Il insiste enfin: «On veut surtout dire: continuez à faire la fête, à sortir et à danser sur de la techno ou n'importe quelle autre musique, mais soyez prudents et prenez soin de vous…»

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