Égalités / Monde

Au Maghreb, des cafés réservés aux femmes font débat

Temps de lecture : 7 min

Passer un moment à l'abri de la pression sociale, c'est la promesse faite aux clientes de ces établissements. Deux d'entre eux viennent d'ouvrir dans le nord du Maroc.

Latifa a ouvert le Club Elle en 2013, à Kelibia, une petite ville du nord-est de la Tunisie. | Matthias Raynal
Latifa a ouvert le Club Elle en 2013, à Kelibia, une petite ville du nord-est de la Tunisie. | Matthias Raynal

Le Flower café a vu le jour à Tétouan en décembre. Un café «pour elle» dit le sous-titre. C'est un lieu réservé aux femmes, avec un personnel 100% féminin, des serveuses à l'équipe de sécurité. «Un endroit où les femmes peuvent se sentir à l'aise sans la présence de la gent masculine», proclame Wada7, un média numérique spécialisé dans les infos divertissement et people du monde arabe.

Il n'y a pas de caméra de surveillance, pour rassurer encore un peu plus cette clientèle qui cherche à se protéger des regards indiscrets. Une décoration «très girly», à coup de pastel, du rose un peu partout et des massifs de fleurs en plastique.

Sur les réseaux sociaux, les réactions sont dithyrambiques. Le compte Idrissi_Cuisine réagit sur Facebook: «C'est une idée géniale. C'est ce dont on a besoin dans toutes les villes du Maroc.» ZIhamama_baydae écrit: «Bravo à vous, c'est le meilleur projet à Tétouan, merci beaucoup.» Bref, à travers le prisme déformant des réseaux, le lieu semble faire l'unanimité. En réalité, il interroge. Faut-il passer par la non-mixité pour garantir aux femmes des espaces de liberté? Ces cafés genrés font écho à d'interminables débats outre-Méditerranée, où les lieux exclusivement féminins sont régulièrement au cœur de polémique. Les discussions, en France, ne sont d'ailleurs jamais aussi virulentes que lorsqu'elles visent les personnes musulmanes. La non-mixité a pourtant prouvé ses bienfaits, pour libérer les esprits et les créativités, comme le relate cet article de Libération. Qu'en est-il avec ces établissements pour femmes au Maghreb? La non-mixité en terre d'islam pose question, quand elle ne nourrit pas tous les fantasmes.

Café à la mode

Le Flower café a été inauguré en grande pompe, une paire de ciseaux à la main pour rompre le ruban rose bonbon, sous l'oeil des caméras. Le concept a fait des émules. Il a déjà été repris par un autre lieu qui vient à son tour d'ouvrir ses portes à Tétouan au mois de janvier. Les deux projets se définissent comme des «ladies club» qui ne se contentent pas de servir des cafés. Leur patronne vante un espace culturel, destiné à accueillir des débats, «des tables-rondes à thématique scientifique ou littéraire» comme l'affirme au média en ligne Yabiladi la créatrice du Coin des princesses, Madiha Benyahia jeune entrepreneuse de 29 ans. Elle souhaite favoriser une forme de mixité sur le plan social, en permettant à des femmes de tous les milieux de se rencontrer. Plus terre-à-terre, Madiha Benyahia estime qu'il s'agit aussi, et plus simplement, de permettre aux femmes d'aller au café entre amies.

Visuel annonçant l'ouverture le 1er janvier 2020 du Coin des princesses à Tétouan, dans le nord du Maroc.

Typologie des cafés

On ne peut pas vraiment comprendre le problème si l'on ne connaît pas le Maghreb. Dans les villes et dans les villages, on trouve des cafés populaires. Les femmes n'y sont pas strictement interdites, mais ces endroits sont fréquentés majoritairement par des hommes. Le mémoire d'un étudiant de Science Po Lyon propose une plongée dans les cafés populaires du Caire. Le travail date du milieu des années 2000, mais paraît toujours valable, et il semble que partout en Afrique du Nord ce genre d'établissement partage le même ADN.

Facilement reconnaissables à Tunis, beaucoup diffusent sur le trottoir une odeur âcre et fruitée. Le café au lait, «le capucin», ou le thé, «tay», s'y dégustent accompagnés d'une chicha, héritage de l'Empire ottoman. Vous aurez beaucoup de mal à y trouver des femmes. Une expérience sociale, sous la forme d'une farce, diffusée par une chaîne de télévision tunisienne, montrait en 2016 l'étonnement, pas vraiment amusé, qu'éprouvaient des hommes en découvrant leur café de quartier investi par des femmes. La caméra cachée est toujours visible sur Facebook.

En tant que lieu de réunion et de sociabilité fréquenté par des habitués qui y passent de longues heures, en tant qu'espace de rencontres et d'échanges ouverts sur l'extérieur, les femmes n'y sont pas vraiment les bienvenues, elles, que «les conceptions dominantes» assignent plus volontiers aux intérieurs, au dedans. Cela n'empêche pas des femmes de casser les codes, bravant les regards inquisiteurs de certains siroteurs de café, s'improvisant pour l'occasion gardiens du temple.

Phénomène social dynamique

Mais ce modèle n'est absolument pas figé. Il n'empêche pas la conquête d'espaces publics ou privés que permettent le changement de statut de la femme au sein de la société et une nouvelle répartition des rôles sexuels, comme l'explique Safâa Monqid, maîtresse de conférence à l'université Sorbonne Nouvelle et autrice de Femmes dans la ville. Rabat: de la tradition à la modernité urbaine. La chercheuse explique comment les femmes sont parvenues à s'approprier les cafés de Rabat, devenus des «endroits privilégiés de loisir pour les jeunes célibataires».

Si les cafés populaires sont monopolisés par les hommes, l'offre s'est, en parallèle, diversifiée pour répondre à la demande féminine. Il existe aujourd'hui des cafétéria, aux prix plus élevés, constituant de véritables lieux de mixité. Les femmes y viennent souvent accompagnées d'un homme ou avec leur groupe d'ami·es, plus rarement seules. Particularité de l'Algérie, un espace est parfois attribué aux hommes non accompagnés, les femmes étant directement orientées vers la salle prévue pour les familles. Dans les faits, les cafétéria restent moins répandues que les cafés populaires établis à chaque coin de rue. Pourquoi les femmes n'auraient-elles donc pas le droit d'avoir leurs cafés réservés?

Le modèle saoudien en embuscade

L'article de Yabiladi fait état de réactions mitigées lors de l'inauguration des lieux non-mixtes dans le nord du Maroc. «L'annonce de cette ouverture a créé un débat», écrit la journaliste. À entendre Aïcha Loukhmas, la présidente de l'Union de l'action féministe (UAF), on pourrait même parler de controverse. La militante tire à vue: «Au moment où l'Arabie saoudite, qui était la référence pour ce genre de pratiques, est en train d'y renoncer, ils commencent à les adopter!», lance-t-elle d'un ton sarcastique.

Épouvantail des progressistes et des défenseurs des droits humains au Maghreb, Riyad et sa division stricte des sexes inquiètent tout autant qu'elles séduisent une partie de la population, branchée sur les chaînes du Golfe et adepte d'une lecture rigoriste de l'islam.

Slim Kellal est psychologue social en Tunisie. Il est beaucoup moins alarmiste et parle de simple «stratégie d'évitement»: «On ne peut pas nier cette réalité: la femme moderne sort, va à la faculté, a des activités et des besoins de sociabilité. Si ça pose un problème avec les hommes, les lieux non mixtes permettent de contourner ces conflits potentiels. Sur la question des violences à l'égard des femmes dans les transports publics, parmi les suggestions qu'on a entendues, c'était de faire des bus ou des wagons de tramway pour les femmes et d'autres pour les hommes.»

Il ne croit pas en une «wahhabisation» du Maghreb, mais il dénonce un mauvais choix, qui ne peut pas constituer une stratégie «pour faire évoluer la société». «C'est un danger», conclut-il. Aïcha Loukhmas partage ses craintes pour l'avenir: «Je ne sais pas où cela va nous mener. Chacun va commencer à vivre dans son ghetto, d'un côté les femmes et de l'autre les hommes. On va créer une société malade et creuser encore plus les inégalités.» Un discours qui tranche avec celui des entrepreneuses à l'origine de ces projets. Elles affirment défendre, à leur manière, les droits des femmes.

L'exemple tunisien

Latifa a ouvert le Club Elle en 2013, à Kelibia, une petite ville du nord-est de la Tunisie. Elle affirme avoir répondu à un véritable besoin. «Il y a plein de cafés pour hommes ici, et puis, même quand les espaces sont mixtes malheureusement les hommes se les accaparent, ils sont beaucoup plus nombreux.»

L'idée d'un lieu réservé aux femmes lui est venue avec la révolution et la montée du conservatisme. «Du jour au lendemain, en 2011, […] la Tunisienne a changé à 180 degrés. On a vu apparaître des nikab. […] Je me suis dit, “ils sont train de faire un lavage de cerveau à la femme tunisienne”. Il y avait plein d'écoles coraniques qui ouvraient. Moi, j'ai pensé, parallèlement, “je vais créer un autre genre d'espace où toutes les femmes seront acceptées”.» Latifa n'a jamais eu peur de faire le jeu des ultra-conservateurs, bien au contraire.

«Les salafistes n'ont jamais laissé leur femme mettre les pieds dans mon local. Je passe pour la femme émancipée, qui montre ses cheveux. Ils ont peur que leur épouse suive mon modèle.»
Latifa, créatrice du Club Elle à Kelibia en Tunisie

«Les salafistes n'ont jamais laissé leur femme mettre les pieds dans mon local. Je passe pour la femme émancipée, qui montre ses cheveux. Ils ont peur que leur épouse suive mon modèle.» Pour illustrer son propos, elle se met à raconter une anecdote. Lors de la première année d'exploitation, elle reçoit une visiteuse un peu spéciale. Cette dernière lui fait une offre qu'une commerçante ne peut pas refuser: «Une dame m'a proposé de ramener des clientes. De trente à soixante par jour. Elle voulait organiser des réunions, des évènements… J'étais conquise. Et puis, moi j'ai un grand tableau de Marilyn Monroe dans mon local, c'est mon idole. L'affaire était conclue mais à la fin la dame m'a dit qu'il fallait respecter certaines règles: “Ce tableau-là, quand nous venons ici, vous allez mettre un drap blanc dessus et puis même vous Madame, il faut mettre un voile.” J'étais hors de moi. Je lui ai dit que je n'avais pas besoin de ce genre de clientes.»

Latifa se définit comme «une fille de Bourguiba», attachée aux acquis de la femme en Tunisie mais respectueuse des traditions de son pays. Le code du statut personnel, adopté en 1956, a permis à la Tunisie de disposer, il y a plus d'un demi-siècle, de la législation la plus progressiste du monde arabe. Un schéma de société qui s'accommode très bien des lieux non mixtes, tant qu'il s'agit de contribuer à l'émancipation des femmes.

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