Sciences / Culture

Parler de «climato-sceptiques», c'est leur faire une faveur

Temps de lecture : 5 min

Qualifier celles et ceux qui nient le changement climatique de sceptiques est non seulement un non-sens, mais également une défaite dans la bataille des mots et des idées.

Un manifestant écologiste et sa pancarte lors de la COP 25, qui s'est tenue le 6 décembre 2019 à Madrid. | Oscar Del Pozo / AFP
Un manifestant écologiste et sa pancarte lors de la COP 25, qui s'est tenue le 6 décembre 2019 à Madrid. | Oscar Del Pozo / AFP

«Personne ne connaît les causes du changement du climat mondial», a martelé le président russe Vladimir Poutine le 19 décembre dernier, lors de sa traditionnelle conférence de presse de fin d'année. Et de poursuivre sereinement: «Nous savons que notre Terre a connu des périodes de réchauffement et de refroidissement, et cela peut dépendre de processus dans l'univers.»

Dans le débat public, on a pris l'habitude de qualifier les déclarations de cette nature de «climato-sceptiques». Or il convient de s'interroger si des assertions de cet ordre, dans lesquelles on estime que «nous savons» et que «personne ne connaît», sont vraiment la marque des sceptiques.

À n'en pas douter, leur caractère affirmatif relève davantage du dogmatisme idéologique que du scepticisme, qui, «dans son sens originel», nous rappelle le philosophe Marc-Antoine Gavray, «désigne une enquête, qui n'est jamais interrompue, c'est-à-dire un examen qui empêche de se reposer sur des certitudes».

Autrice de Scepticisme et inquiétude et professeure à l'université Paul Valéry de Montpellier, Sylvia Giocanti défend aussi le fait que «les climato-sceptiques aujourd'hui n'ont rien de sceptique, d'une part parce qu'ils ont plutôt tendance à affirmer (qu'il n'y a pas de réchauffement climatique ou que l'homme n'en est pas la cause), d'autre part parce qu'ils nient dogmatiquement des données (mesures notamment) qu'ils devraient reconnaître comme valides s'ils avaient connaissance des conditions de validation du savoir scientifique».

Qu'est-ce alors que le véritable scepticisme? La philosophie sceptique, également nommée pyrrhonisme, du nom de son fondateur Pyrrhon d'Elis (360-275 av. J.-C.), consiste au contraire à suspendre son jugement, tout en poursuivant la recherche de la vérité. À l'opposé d'une certaine interprétation qui l'assimile à l'inaction, le scepticisme appelle à agir selon l'état de connaissance des choses.

Une démarche scientifique

Dès lors, et par un curieux renversement de perspective, on constate que le véritable scepticisme, comme démarche éthique et épistémologique de recherche de la vérité, se montre du côté de l'esprit scientifique.

«Aujourd'hui encore, les scientifiques admettent que leurs principes des sciences n'ont rien d'absolu, qu'ils sont soit validés par l'expérience, soit admis dans le cadre de systèmes conventionnels dont les énoncés sont valides sans être vrais au sens absolu du terme, souligne Sylvia Giocanti. Mais réfléchir ou corriger les erreurs n'a rien à voir avec une suspicion gratuite et généralisée de l'activité scientifique elle-même, une mise en doute de l'aptitude des hommes à augmenter leurs connaissances.»

L'exemple des rapports du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), qui suscitent des polémiques passionnées dans le débat public, est intéressant. Loin de la caricature doctrinaire dont ils sont souvent taxés, ces rapports sont renouvelés, amendés, corrigés à l'occasion de chaque nouveau rapport. Le consensus scientifique sur les causes anthropiques du changement climatique qu'ils établissent aujourd'hui est le fruit de longues années de recherche.

En 1995 encore, c'est avec prudence que le «GIEC déclara que l'impact de l'homme sur le climat était “décelable”», soulignent Naomi Oreskes et Erik M. Conway, spécialistes de l'histoire des sciences, dans leur livre Les Marchands de doute.

Pour sa part, Catherine Larrère, professeure de philosophie émérite à Paris I - Panthéon Sorbonne, qui nous a fait part dans un entretien de toutes les vertus de la pensée sceptique, avait soutenu dans un article le caractère sceptique, au sens originel du terme, du travail du GIEC: «Des milliers de laboratoires se consacrent aux études portant sur le climat et le GIEC a pour vocation d'examiner leurs travaux, pour les synthétiser dans un très long rapport, qui conseille certaines stratégies et dont le résumé est communiqué aux décideurs politiques. C'est tout au long de ce processus, impliquant communications, publications, conférences, que prend place la mise en cause constante des résultats, qui fait que la vérité d'aujourd'hui est considérée comme l'erreur de demain, et par laquelle le doute est intégré à la démarche scientifique. Les rapports du GIEC sont la synthèse, nécessairement provisoire, de ce processus en cours.»

Le droit au doute

Mais n'est-il pas légitime de revendiquer une forme de droit au doute? On entend souvent cette objection formulée dans la bouche des personnes désignées comme climato-sceptiques.

À bien observer les arguments qui la soutiennent, à voir les lieux où elle est exprimée (souvent sur les plateaux de télévision au lieu du champ scientifique), à noter les intérêts de celles et ceux qui l'arborent, on peut douter du bien-fondé et de la bonne intention de ce fameux droit au doute.

Le questionnement sceptique et le «doute» des négateurs et négatrices du changement climatique sont en effet deux choses différentes. Pour saisir la nuance –qui, à vrai dire, n'en est pas une, tant les deux approches n'ont rien à voir– un détour historique serait salutaire.

Il faut en effet remonter à la fin des années 1970 et au début des années 1980, quand la dangerosité du tabac et son implication dans des maladies dégénératives (cancer du poumon, désordres cardio-vasculaires, etc.) suscitaient de vives polémiques.

«Les “marchands de doute” ne sont pas des sceptiques. En injectant sciemment de l'incertitude, ils ont une connaissance assurée de ce qu'ils veulent.»
Catherine Larrère, professeure de philosophie émérite

Dans Les Marchands de doute, Naomi Oreskes et Erik M. Conway démontrent comment les grandes compagnies du tabac ont financé de prétendues recherches pour créer volontairement du doute. Objectif: retarder, voire empêcher, toute réglementation sanitaire par les pouvoirs publics.

«Le tabac provoquait le cancer: c'était un fait, et l'industrie le savait. Elle cherchait donc un moyen de détourner l'attention. Elle en était même informée depuis le début des années 1950 –au moment où elle commença à utiliser la science pour combattre la science», écrivent Oreskes et Conway.

L'une de ces plus grandes campagnes fut orchestrée par la R.J Reynolds Tobacco Company «à hauteur de 45 millions de dollars. Ces fonds, distribués à des scientifiques à travers le pays [les États-Unis, ndlr] pour de la recherche biomédicale, avaient pour but d'élaborer des arguments et de former des experts pour défendre le produit” lors de procès en justice».

Catherine Larrère synthétise la tactique des marchand·es de doute en trois étapes: «Insister sur le fait que la science n'est pas sûre, qu'il n'existe pas de consensus entre les scientifiques, et qu'il serait prématuré ou inutile de prendre des mesures pour réduire le danger.» Pour elle, les «“marchands de doute” ne sont pas des sceptiques. En injectant sciemment de l'incertitude, ils ont une connaissance assurée de ce qu'ils veulent (pour les industries du tabac, continuer à produire des cigarettes)».

Force donc de constater que les négateurs et négatrices du changement climatiques empruntent des voies similaires. «Non seulement la tactique était la même, mais les gens aussi étaient les mêmes», tranchent Oreskes et Conway.

Qualifier de sceptiques celles et ceux qui nient dogmatiquement le changement climatique constitue non seulement une erreur sémantique, mais également une défaite dans la bataille des mots et des idées. Pour paraphraser Albert Camus, mal nommer les choses, «c'est ajouter du malheur au monde».

C'est en effet leur céder l'un des vocables qui renvoie à l'une des plus nobles démarches de notre héritage critique et philosophique. Celle de Descartes, dans sa Première méditation métaphysique, qui, avant d'atteindre son cogito, emprunte les voies du scepticisme en installant un doute radical. Celle de Montaigne, qui revendiquait fièrement son scepticisme. Et enfin celle de l'esprit des Lumières, tel qu'il a été résumé par la délicieuse formule de Kant «Sapere aude» (ose te servir de ton propre entendement).

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