Monde

En Hongrie, Orbán se pare de vert pour changer d'ère

Temps de lecture : 6 min

Chahuté dans son camp et manquant de souffle politique après les municipales d'octobre, le dirigeant hongrois sort la carte écolo pour rajeunir son auditoire et prendre le vent de l'époque.

Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán donne une conference de presse le 9 janvier 2020 à Budapest. | Attila Kisbenedek / AFP
Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán donne une conference de presse le 9 janvier 2020 à Budapest. | Attila Kisbenedek / AFP

Jeudi 9 janvier, Viktor Orbán s'est prêté pendant trois heures au jeu de la conférence de presse gaullienne devant une assemblée de journalistes magyar·es et étrangèr·es soigneusement sélectionné·es. Au milieu des questions sur les critiques émanant de figures de son camp, le renforcement de la politique nataliste, le conflit avec la droite européenne (PPE) et la situation économique de la Hongrie, le correspondant du quotidien allemand Die Welt l'interroge sur l'éventualité d'un attelage conservateurs-écolos à l'instar du tandem ÖVP-Grünen acté en début d'année chez le voisin autrichien.

Dans sa réponse, Orbán rejette fermement le scénario tout en concédant aux Verts l'importance de leur discours sur le changement climatique, un fait jugé «véridique» par le Premier ministre magyar. Néanmoins, le chef de la Hongrie voit les écologistes comme des «pastèques» (vert dehors, rouge dedans) et défend une politique environnementale «démocrate-chrétienne» aux «bases bibliques». Trois mois après le sacre d'un édile Vert à Budapest, Orbán dévoile une «stratégie nationale pour le climat» censée ramener les jeunes vers son parti Fidesz remué par le revers des municipales d'octobre.

Épiphanie écolo

Les ambitions sont là: 90% de production énergétique neutre en carbone d'ici à 2030, accent sur le nucléaire et l'énergie solaire, baisse des émissions de gaz carbonique de 40% par rapport au niveau de 1990 et extension du programme d'aide financière aux ménages souhaitant moderniser leurs installations de chauffage. Seulement voilà, dix ans avant l'épiphanie écolo de Viktor Orbán, l'une des premières mesures du conservateur revenu triomphalement aux responsabilités en 2010 grâce à l'effondrement de la gauche socio-démocrate consista à… supprimer le ministère de l'Environnement.

«La question environnementale semble désormais brusquement importante aux yeux du Fidesz où celle-ci était encore récemment comparée à une hystérie politique, pointe Andrea Virág, directrice stratégique du centre de réflexion Republikon Intézet. Pendant la campagne municipale, le Fidesz n'a pas pu exploiter ses thèmes de prédilection comme les migrants, George Soros ou la relation entre la Hongrie et l'Union européenne. Aujourd'hui, les têtes pensantes du parti et les intellectuels proches du Fidesz réalisent que l'écologie est devenue incontournable dans le débat public.»

L'écologie politique n'a pas attendu les bonnes résolutions d'Orbán pour se manifester en Hongrie. Aux législatives de mai 2010, le LMP (La politique peut être différente) lancé tambour battant un an auparavant intégrait le Parlement grâce à un programme insistant sur la défense de l'environnement.

En janvier 2013, des dissidents du LMP dont Gergely Karácsony, futur maire de Budapest, firent scission pour créer Párbeszéd (Dialogue) se revendiquant d'une nouvelle gauche sociale, verte et féministe. Les deux formations dénoncent l'importante pollution atmosphérique de la capitale débordant de voitures et l'aide de Moscou pour l'extension du complexe nucléaire de Paks situé au sud du territoire.

Dépendance à l'atome

La stratégie verte «chrétienne-démocrate» d'Orbán oppose la préservation de la nature bâtie par le Créateur pour les générations à venir aux signaux d'alarme lancés par Greenpeace ou Greta Thunberg. L'an dernier, Gergely Gulyás, chef de cabinet du Premier ministre, renvoyait la militante suédoise inspiratrice des manifestations «Fridays For Future» à son syndrome d'Asperger, voyant en elle une «enfant malade de 16 ans» instrumentalisée par ses parents et ses soutiens. Qui plus est, les commentateurs pro-Orbán réfutent régulièrement le rôle de l'être humain dans le changement climatique.

«Orbán ne veut pas que le changement climatique soit seulement un thème de gauche en Hongrie ou en Europe», explique le politologue Ágoston Sámuel Mráz de l'institut progouvernemental Nézőpont.

En décembre 2019, après avoir apposé initialement son veto à l'objectif 2050 de neutralité carbone voulu par l'Union européenne, Orbán s'est rallié au texte.

«Les partis conservateurs d'Europe centrale doivent intégrer la question environnementale dans leur politique s'ils ne veulent pas être contraints à des coalitions avec les Verts dans un futur assez proche. Le Fidesz doit trouver l'équilibre entre écologie et économie verte afin que la pensée écologiste soit associée à son image. La volonté émerge mais le travail ne fait que commencer», détaille-t-il.

Le plan écolo-chrétien d'Orbán prévoit un nettoyage renforcé des rivières, dont le Danube fragilisé par la catastrophe des boues rouges de l'automne 2010, l'interdiction des décharges sauvages et la mise en place de bus électriques d'ici deux ans dans l'ensemble des grandes agglomérations du pays. En décembre, après avoir apposé initialement son veto à l'objectif 2050 de neutralité carbone voulu par l'Union européenne, le dirigeant «illibéral» s'est rallié au texte en contrepartie d'une concession de Bruxelles sur la dépendance de la Hongrie envers le nucléaire fournissant 40% de l'électricité magyare.

«État d'urgence climatique»

Sur le front vert, Orbán souffre de la concurrence d'un certain Gergely Karácsony, maire écologiste de Budapest élu en octobre à la faveur d'une déferlante anti-Fidesz ayant coûté dix des vingt-trois plus grandes villes de Hongrie au parti du Premier ministre. Arrivé à vélo le jour de son investiture, Karácsony s'est empressé de faire voter un «état d'urgence climatique» dans la capitale comme promis durant sa campagne.

Partisan d'un péage urbain afin de désengorger la perle du Danube, il s'est rendu en bus de ville (autre symbole) à son premier rendez-vous officiel d'édile avec Viktor Orbán.

L'étoile montante de la gauche magyare entend faire planter quinze mille arbres par an, installer un bois au sud-est de Budapest et rendre les transports publics gratuits pour les moins de 14 ans.

Si Karácsony et Orbán sont capables d'amabilités pour la photo, les discussions achoppent autour du non-paiement du ramassage des déchets par une holding d'État aux services techniques municipaux et la dernière ligne droite de la construction du biodôme près du zoo. Karácsony menace même de refuser l'organisation des mondiaux d'athlétisme 2023 à Budapest si le conflit des poubelles dure.

«Lorsqu'Orbán invita Karácsony seul au Conseil des ministres, ses porte-flingues étaient tous de la partie tandis que le Premier ministre minaudait», observe Mihály Kupa, ancien ministre des Finances sous le gouvernement Antall entre 1990 et 1993. «Aujourd'hui, la guerre des nerfs et la guerre froide suivent leur cours. Si Orbán se met les Budapestois à dos, cette attitude risque de lui porter préjudice. Karácsony et les maires d'opposition des grandes villes devront rivaliser de talent politique afin de contourner un pouvoir hypercentralisé. Pour l'instant, ils ne sont pas mauvais», poursuit l'économiste.

Fenêtres ouvertes l'hiver

Orbán s'est également frotté à l'opposition tenace des défenseurs du Bois de Ville (Ligetvédők) refusant l'implantation d'un quartier muséal au beau milieu du poumon vert de la capitale hongroise. Le projet Liget défigurant l'une des plus belles parties de Budapest, selon ses détracteurs, coûtera près de 160 milliards de forints (476 millions d'euros) entre l'édification du musée d'Art populaire, la future Maison de la musique, le Centre de restauration et d'archives, l'installation d'un nouveau système de surveillance caméra et le reste des chantiers envisagés profitant notamment aux oligarques pro-Orbán.

Autre entorse au respect de l'environnement, 200.000 logements sur les 3 millons de foyers en Hongrie fonctionnent encore au très énergivore chauffage urbain collectif. Faute de pouvoir réguler des températures parfois caniculaires en hiver, les habitant·es, dont une écrasante majorité de résident·es des «panels», ces immeubles HLM érigés sous l'ère soviétique, doivent ouvrir leurs fenêtres afin d'évacuer la chaleur. Pour compenser cet énorme gaspillage, le gouvernement promet d'étendre à l'ensemble des ménages le programme d'aide financière favorisant le passage au chauffage individuel.

Alors que les jeunes se détachent d'un Fidesz archimasculin dont les pontes approchent la soixantaine, le moment est idéal pour se parer de vert histoire de gratter des suffrages chez les millennials sensibles au devenir de la planète, d'ici aux prochaines législatives du printemps 2022. Comme le chancelier autrichien Sebastian Kurz, déclarant qu'il est possible de «protéger le climat et les frontières» en invitant les Verts au gouvernement, Orbán compte lui aussi sur le conservatisme vert pour se refaire. Sans pour autant laisser les écologistes magyars assimilés à des gauchistes interférer dans ses affaires.

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