Médias / Politique

Bon gré mal gré, Macron renoue avec la tradition des vœux à la presse

Temps de lecture : 6 min

Pour la deuxième fois en près de trois ans de mandat, le président a invité ce 15 janvier les journalistes à l'Élysée pour un échange informel mais néanmoins tendu.

Emmanuel Macron face à Olivier Bost, président de l'Association de la presse présidentielle, le 15 janvier à l'Élysée. | Yoan Valat / Pool / AFP
Emmanuel Macron face à Olivier Bost, président de l'Association de la presse présidentielle, le 15 janvier à l'Élysée. | Yoan Valat / Pool / AFP

Les vœux à la presse ne sont probablement pas l'exercice préféré d'Emmanuel Macron. En janvier 2019, il n'y en avait pas eu. Cette année, le président cherchait probablement à rétablir un contact avec le monde des journalistes et, par-delà, à rétablir un dialogue avec les Français·es qui semble actuellement rompu. Emmanuel Macron s'est donc prêté au jeu avec toutes les apparences de la bonne humeur.

Certes, ce 15 janvier, quand il arrive dans la salle des fêtes de l'Élysée, à 16h30, il est en retard d'une demi-heure sur l'horaire annoncé. Près de 400 journalistes l'attendent et vont l'écouter pendant quarante-cinq minutes –debout, car aucun siège n'a été disposé.

Olivier Bost, éditorialiste à RTL et président de l'Association de la presse présidentielle, commence par prononcer un discours où toutes sortes d'interrogations apparaissent qui mettent en cause le pouvoir politique. Il est question des journalistes se retrouvant au commissariat lors du suivi de manifestations ou des tentatives du gouvernement pour contrer la confidentialité des sources.

«La presse a moins besoin de régulation, de garde-fous, que de liberté et de respect», soutient Olivier Bost, en allusion au Conseil de déontologie des médias mis en place en décembre 2019, que la profession n'apprécie guère.

Emmanuel Macron répond point par point. Il a sous les yeux un texte écrit dont il se détache à de nombreuses reprises. Le président affirme qu'il veut «une forme de régulation» des médias, dans le but de lutter contre les fausses informations, les fakes news. Il assure par ailleurs vouloir agir contre les dérives policières, tout en rappelant que les journalistes ont aussi été ciblés par les «gilets jaunes».

Le chef de l'État tente de faire montre de compréhension envers le journalisme d'aujourd'hui: «Vous avez à faire face à un monde de plus en plus difficile à expliquer», reconnaît-il. Il déplore une évolution de la société qui va à l'encontre la liberté de la presse: «Cette liberté, dit-il, est bousculée par les effets de foule qui accompagnent les réseaux sociaux et une forme d'ordre moral qui accompagne notre époque.»

À chaque chef d'État son style

Le ton de ces échanges entre la presse et Emmanuel Macron à l'Élysée est très différent de ce qu'il était avec de précédents présidents. François Mitterrand ne faisait qu'un bref discours lors de ses vœux à la presse. Ensuite, assis selon les années soit sur un fauteuil, soit sur un divan, il répondait aux questions qui lui étaient posées. Il s'agissait ainsi d'une sorte de conférence de presse sur l'actualité du moment.

Le journaliste Pierre Favier, alors à l'AFP et qui présidait l'association de la presse présidentielle, raconte: «À partir de 1983, on a fait de ce rendez-vous annuel avec le président un événement très attendu. Tous les journalistes étaient à égalité, du correspondant parisien d'un quotidien régional aux journalistes des grands organes de presse nationaux, en passant par les journalistes stars de la télévision ou les correspondants étrangers. Tous avaient accès au chef de l'État.»

Au cours de l'une de ces rencontres en 1993, François Mitterrand dira, à propos de la durée du mandat présidentiel, que plusieurs responsables politiques parlaient de la faire passer de sept à cinq ans: «Deux fois sept, c'est quatorze; deux fois cinq, c'est dix. Ils seront habités par le regret. Il faut un peu plus de temps à un président de la République qu'à un député.» En 1995, quatre mois avant la fin de son deuxième septennat et en guise de bilan, il lançait: «Je n'ai pas mauvaise conscience.»

Changement total de style avec Jacques Chirac. Le discours aborde en général le rôle de la presse, «rouage essentiel de notre démocratie», et le besoin de «sérénité, d'action et d'intérêt général» que doit comporter l'action publique –tout cela adapté à quelques évènements en cours.

En janvier 2000, Philippe Harrouard, journaliste à France 2 et lui aussi président de la presse présidentielle, prononce en introduction le plus original des discours de vœux à Jacques Chirac. Il situe son propos en l'an 1000 et l'adresse au roi Robert le Pieux, fils d'Hugues Capet. Le besoin qu'il a en ce haut Moyen Âge de dominer de multiples forces féodales offre des ressemblances inattendues avec la France moderne.

Désireux de marquer la différence avec son prédécesseur, Nicolas Sarkozy décide le 8 janvier 2008 d'organiser à l'Élysée une véritable conférence de presse. À cette occasion, il annonce la fin de la publicité après 20 heures sur les chaînes publiques de télévision. Et alors qu'il a été quitté par son épouse Cécilia et commence à se montrer avec Carla Bruni, il déclare: «Avec Carla, c'est du sérieux.»

Durant le mandat de Nicolas Sarkozy, la cérémonie de vœux à la presse est ensuite supprimée, mais elle réapparait début 2012. Le président espère alors être réélu et dit: «J'essaierai de ne pas vous décevoir, j'essaierai de continuer à vous surprendre et peut-être, avec une certaine malice, de déjouer vos commentaires et vos pronostics.» Quatre mois plus tard, il est battu par François Hollande.

Avec ce dernier, les vœux de Nouvel An aux journalistes retrouvent la forme de conférences de presse classiques. En 2014, François Hollande lance le pacte de responsabilité, qu'il qualifie de «plus grand compromis social depuis des décennies». Moins de charges sur le travail et, en contrepartie, plus d'embauches et plus de dialogue social, tel est le principe du projet.

Mais la première question posée en ce début 2014 est: «Valérie Trierweiler est-elle toujours aujourd'hui première dame de France?» Ce à quoi François Hollande, dont la nouvelle compagne est Julie Gayet, répond: «Les affaires privées se traitent en privé, dans une intimité respectueuse de chacun. Ce n'est ni le lieu ni le moment de le faire.»

Les années suivantes du quinquennat Hollande, il n'y aura pas de rituel de vœux présidentiels à la presse, cette tradition étant jugée «ringarde» et «désuète» par l'Élysée.

Encore un effort

En remettant à jour la pratique cette année, Emmanuel Macron renoue incontestablement avec une tradition. Mais il est difficile de déceler actuellement, entre ce président et la presse, un courant de sympathie réciproque comparable à ce qui a pu exister dans le passé. Et il n'est pas sûr que l'organisation de cette cérémonie de vœux ait amélioré la situation.

À la fin de son discours, Emmanuel Macron descend dans la salle où se trouvent les journalistes. Une trentaine l'encerclent et ne le quitteront pas pendant plus d'une demi-heure, pas plus que lui ne cherchera à aller vers d'autres interlocuteurs.

Le président répond aux questions qui lui sont posées sans que l'ensemble des autres journalistes présent·es dans la salle puissent entendre ce qu'il dit. Quelques smartphones tendus à bout de bras parviennent à enregistrer le dialogue en cours. L'agacement perceptible n'est pas vraiment compensé par les buffets répartis dans la salle des fêtes de l'Élysée.

C'est en parvenant à s'approcher de ce groupe compact ou après un compte-rendu fait par les personnes qui en ont fait partie que l'on connaîtra les thèmes abordés ce 15 janvier par Emmanuel Macron.

Le chef de l'État a indiqué qu'il envisageait de s'exprimer sur la question des retraites dans les prochaines semaines; ce sera au cours d'une conférence de presse où à la télévision. Il reconnaît que cette réforme suscite des «angoisses» et des «peurs», mais estime qu'elle met en place «les règles d'un système plus juste et plus transparent». Il insiste: «Il y a nécessité d'un vrai travail de pédagogie.»

Autre question soulevée lors de cet échange informel: les élections municipales de mars. Pour Emmanuel Macron, il s'agit d'«élections locales qui relèvent de dynamiques locales». «Je n'en tirerai pas de manière automatique des conséquences nationales», assure-t-il, précisant qu'il n'envisage pas de remaniement ministériel après ce scrutin.

Parmi les sujets abordés, il y a aussi le cas de Carlos Ghosn. Emmanuel Macron révèle avoir dit à plusieurs reprises à Shinzō Abe, le Premier ministre japonais, que «les conditions de détention et d'interrogation de l'ex-PDG au Japon ne [lui] paraissaient pas satisfaisantes».

Le président ne fait pas plus de commentaires, mais il tient à rappeler que lorsqu'il était ministre de l'Économie, il n'avait «jamais fait preuve de complaisance avec qui que ce soit» –sous-entendu avec Carlos Ghosn. «Mes positions ont toujours défendu l'intérêt français», promet-il.

À une journaliste italienne qui l'interroge sur la situation politique dans la péninsule, Emmanuel Macron répond: «Je vais à Naples en février.» Personne ne le savait, pas même la journaliste qui posait la question.

Lorsqu'il quitte le groupe de journalistes qui l'entourait et commence à se diriger vers la porte qui le mènera à son bureau, le chef de l'État est interrogé par nos soins sur l'accord commercial sino-américain qui vient d'être signé à Washington ce 15 janvier. «On verra le résultat, glisse-t-il. La tension commerciale a plutôt coûté à la croissance mondiale. L'impact est tout sauf neutre. Donc je pense, j'espère, que l'accord va créer une bonne dynamique. Mais il ne faudrait pas que cet apaisement sino-américain permette de justifier l'ouverture d'une phase de tensions américano-européennes. Ça peut être la tentation.»

Ces vœux à la presse d'Emmanuel Macron n'étaient pas faits pour révéler des décisions importantes ou pour lancer des annonces précisément ciblées; les propos présidentiels étaient mesurés et globalement emplis de prudence.

Une forme de dialogue informel avec la presse s'est cependant noué ce 15 janvier à l'Élysée, qui pourra peut-être s'améliorer en se reproduisant de temps à autre –sans forcément attendre l'année prochaine.

Newsletters

Ce que «Game of Thrones» doit à la Guerre des Deux-Roses

Ce que «Game of Thrones» doit à la Guerre des Deux-Roses

Pour sa saga, George R. R. Martin s'est inspiré de la Guerre des Deux-Roses, un conflit impitoyable de l'Angleterre du XVe siècle, qui opposa les Lancaster et les York.

Votre capacité à traiter les informations atteint sa limite

Votre capacité à traiter les informations atteint sa limite

Stress, difficulté à démêler le vrai du faux... Face à un flux d'actualités toujours plus important, votre cerveau sature.

Aux États-Unis, le nouvel antiracisme vire à la paranoïa

Aux États-Unis, le nouvel antiracisme vire à la paranoïa

Les démissions, dénonciations et excuses publiques se multiplient, dans un environnement où un nombre toujours croissant d'attitudes sont considérées comme racistes.

Newsletters