Société / Économie

Il serait peut-être temps de s'intéresser à notre épargne

Temps de lecture : 5 min

Si vous laissez votre argent sur un PEL dans une banque lambda, vous financez d'un côté ce que vous boycottez de l'autre.

On confie de l'argent aux banques, et on n'a aucune idée de ce qu'elles en font. | Nosheep via Pixabay
On confie de l'argent aux banques, et on n'a aucune idée de ce qu'elles en font. | Nosheep via Pixabay

Que faites-vous de votre argent? Si vous n'y connaissez pas grand-chose en économie (comme moi), a priori, vous songez spontanément à l'argent que vous dépensez et vous commencez à vous demander combien vous claquez par mois pour vous loger et vous nourrir.

Mais il y a une autre partie de l'argent à laquelle on ne pense pas souvent, à savoir l'épargne (évidemment, pour celles et ceux qui ont la chance de pouvoir épargner): le livret A que vos parents vous ont ouvert et que vous traînez depuis des années, peut-être une assurance-vie que vous avez prise vous savez pas trop pourquoi mais il paraît que c'est bien de le faire, un PEL ou un livret développement durable.

Pessimistes et gagne-petit

À quoi ils vous servent? À rien. Enfin si: ça nous sert à nous rassurer, parce qu'en tant que peuple profondément pessimiste, on se dit qu'une merde de taille plus ou moins cataclysmique est vite arrivée (chômage, maladie, décès) et qu'avoir du fric de côté, ça pourra servir. Tout cela à l'échelle d'un pays qui vit sous anxiolytiques, ça représente beaucoup de fric: plus de mille milliards d'euros.

Ouais. En 2019, on a encore battu notre propre record. On est les champions du «tout cela finira par mal tourner». Or il y a des gens (mon banquier et le gouvernement) qui trouvent ça absurde.

Mon banquier, par exemple, il a beau me dire que mon livret A ne rapporte rien, je ne l'entends pas. J'ai beau lui expliquer que je ne cherche pas à ce que ça me rapporte plus d'argent, que je vois surtout ça comme une tirelire pour économiser pour quand la vie me chiera sur la gueule, il ne comprend pas. Tant que ça rembourse mes frais bancaires annuels, ça me va. Et lui, il secoue la tête d'agacement.

Mon banquier et le gouvernement, ça les énerve. Parce que je prive l'économie française de ce bon argent. Et l'économie française, elle en a besoin. Je pourrais placer ce fric, l'investir; il servirait à la croissance économique et, me dira mon banquier, il me rapportera plus que le 0,75% du livret A. C'est «win-win».

Si je ne fais pas ça, je stérilise mon argent (qui pourrait se multiplier comme des petits pains) et je suis donc une idiote –voire (c'est le discours qu'on entend de plus en plus) je suis une irresponsable qui saborde l'économie nationale.

Sauf que moi et mes compatriotes dépressifs, on a le souvenir assez précis de la crise financière de 2008 et à l'époque, on était bien contents de ne pas avoir fait comme les Américains et d'avoir gardé nos économies bien à l'abri. Que voulez-vous, on n'a pas confiance. Tellement pas qu'on estime que le nombre de Français qui ont des actions en Bourse est passé de six à trois millions depuis la crise.

Mais ce raisonnement de gagne-petit, ça énerve les «experts». D'ailleurs, je ne compte pas le nombre de reportages et/ou chroniques qui chaque année se moque de notre tendance à épargner alors qu'on pourrait devenir tellement riches en spéculant.

Opportun PER

Pour dissuader les Français d'épargner, il y a un moyen: réduire le taux de rémunération. En 2018, celui du livret A a été gelé à 0,75%. À partir de février, il descend à 0,50%.

Bruno Le Maire l'a bien expliqué, «l'argent qui dort, ça suffit. Il faut mieux orienter l'épargne. Nous avons besoin de placements plus dynamiques et de sortir de l'alternative basique entre épargne réglementée avec peu de rendement ou immobilier». Il a donc lancé ce qu'il qualifie de «révolution» (comme quoi, chacun met des choses très différentes derrière les mots), le PER: le plan épargne retraite (eh oui, on y arrive).

Il est disponible depuis octobre 2019, et il permet d'investir l'argent dans l'économie (et pas de faire comme si l'épargne, c'était la tirelire de mon enfance). Plus précisément, d'après le site service-public.fr, «sauf mention contraire de votre part, la gestion des sommes versées sur le PER se fait suivant le principe de la gestion pilotée. Cela signifie que lorsque le départ en retraite est lointain, l'épargne peut être investie sur des actifs plus risqués et plus rémunérateurs. À l'approche de l'âge de la retraite, l'épargne est progressivement orientée vers des supports moins risqués».

Selon le ministère, «la généralisation de la gestion pilotée permettra d'améliorer l'espérance de rendement de l'épargne retraite et d'orienter cette épargne vers l'économie productive».

De quoi nous convaincre d'investir nos économies dans ce système du capitalisme financier qu'il est vraiment merveilleux. Évidemment, la réforme des retraites incite largement à investir son argent dans le PER. «L'épargne retraite doit devenir un produit phare de l'épargne des Français», dixit un communiqué de presse du ministère de l'Économie de juillet 2019.

Sauf que sur ce sujet, encore une fois, il y a grand absent.
L'écologie.
Eh bah oui.
Excusez-moi d'être un peu obsessionnelle, mais vu le temps qu'il ne nous reste pas pour sauver le monde...

Manque de transparence

Votre argent à la banque, il pollue. La plupart des banques françaises continuent de l'investir dans des activités extrêmement polluantes (les Amis de la Terre ont fait une calculatrice en ligne pour déterminer combien votre épargne pollue, en fonction du type d'épargne, de la somme et de la banque).

Prenons votre PEL ou votre livret jeune. Que fait la banque avec cet argent? Vous n'en savez rien, c'est normal: on ne sait pas, on sait simplement, en gros, quelle banque finance le plus d'activités polluantes. Et quand on y pense, c'est fou. On leur confie de l'argent, et on n'a aucune idée de ce qu'ils en font.

Il y a un peu plus de transparence pour le livret A: plus de la moitié est utilisée pour le logement social. Mais le reste... on ne sait pas. Ça dépend des banques.

Le livret développement durable, a priori, on se dit qu'il est écologiquement bon. Bah non. Seuls 10% sont utilisés sous forme de crédits d'impôt pour des particuliers qui veulent faire des travaux d'économie d'énergie, le reste est réinvesti dans des PME sans critère écolo ni social (pour plus de détails, Libération avait très clairement répondu à la question: «Mon livret de développement durable et solidaire finance-t-il vraiment des projets durables ou solidaires?»).

En gros, acheter des fruits et légumes de saison, c'est bien, mais si vous laissez votre argent sur un PEL dans une banque lambda, vous financez sans doute d'un côté ce que vous boycottez de l'autre.

Heureusement, toutes les banques ne se valent pas complètement, même si elles manquent quand même beaucoup de transparence. Et puis il existe des initiatives comme le label ISR ou le label Finansol (finance solidaire), grâce auquel vous pouvez choisir vos critères et voir quels sont les produits labellisés (comme ça, vous pouvez chercher un autre endroit où placer votre épargne).

Attention à bien différencier ce qu'ils appellent les «mécanismes de solidarité»: pour la plupart, il s'agit simplement de partager les intérêts et pas de vrai financement solidaire. (J'en profite pour vous conseiller ce texte, l'un des plus clairs que j'ai trouvé sur le sujet.)

En bref, la réforme des retraites encourage l'épargne retraite qui sert à financer la destruction de la planète. Mais le gouvernement a raison: on devrait peut-être s'intéresser à notre épargne, plutôt que de laisser notre argent sur des comptes annexes sans qu'on sache à quoi il sert.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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