Monde / Économie

La PAC actuelle est corrompue, la nouvelle PAC risque de l'être davantage

Temps de lecture : 6 min

Comment une partie des 65 milliards d'euros annuels de la PAC a été captée abusivement en Europe de l'Est.

Andrej Babiš, le Premier ministre de la République tchèque, aurait bénéficié de plus de 40 millions d'euros de subventions en 2018. | Kenzo Tribouillard / AFP
Andrej Babiš, le Premier ministre de la République tchèque, aurait bénéficié de plus de 40 millions d'euros de subventions en 2018. | Kenzo Tribouillard / AFP

Une enquête au long cours du New York Times, publiée entre novembre et décembre 2019, est à l'origine d'une critique radicale du système européen de soutien et d'aides à l'agriculture, la politique agricole commune (PAC).

Conduite dans neuf pays par plusieurs journalistes, l'enquête est à l'origine de révélations explosives, démontrant qu'une large partie de ces aides ou subventions destinées aux agriculteurs et aux agricultrices était détourné au profit d'oligarques des pays de l'Est.

L'enquête a également montré qu'une véritable mafia agricole prospérait dans ces pays, grâce à un système de corruption, y compris au plus haut niveau de l'État. Cet argent de la PAC, indispensable à la survie de milliers d'agriculteurs européens, est ainsi capté par une poignée d'acteurs et ne sert ni au soutien ni au développement ou à la transition de l'agriculture européenne.

Les dérives pointées par cette enquête ont été bien identifiées par certain·es économistes qui s'intéressent aux dynamiques de «capture réglementaire».

Que révèle le New York Times?

L'enquête révèle l'existence de fraudes massives aux subventions agricoles européennes. Elle se concentre dans les pays de l'Est où de véritables mafias agricoles opèrent des détournements massifs de subsides européens. L'enquête révèle également un système de corruption à grande échelle, y compris dans les ministères ou les cercles plus proches du pouvoir afin de rendre possibles ces détournements.

Andrej Babiš (Premier ministre de la République tchèque) a ainsi bénéficié, au travers de multiples sociétés, de plus de 40 millions d'euros de subventions en 2018. La Commission européenne lui réclame par ailleurs de rembourser plus de 17 millions d'euros d'aides indues.

En Hongrie, le gouvernement de Viktor Orbán a cédé «des milliers d'hectares de terres publiques aux membres de sa famille et à ses proches, dont un ami d'enfance qui est devenu l'un des hommes les plus riches du pays», souligne le quotidien. En Bulgarie, 100 structures juridiques captent à elles seules plus de 75% de la totalité des aides de la PAC...

Dans leur enquête, les journalistes précisent que «les subventions agricoles européennes sont utilisées pour soutenir les oligarchies locales et produisent la version moderne d'un système féodal corrompu».

Les aides et subventions sont ainsi captées par une poignée d'acteurs, élu·es ou proches de responsables politiques, qui ont fait main basse sur les terres agricoles, auparavant exploitées dans le cadre des systèmes collectivistes de ces pays de l'Est. Ces dérives conduisent par ailleurs au maintien d'une paysannerie sans terre, exploitée par ces grandes structures agricoles.

L'enquête interroge enfin les limites du système de la PAC, soulignant qu'il ne permettrait pas d'orienter les fonds vers une transition agricole durable. Les subventions, indexées sur la taille des exploitations, favorisent l'émergence d'immenses ensembles agro-industriels fonctionnant avec relativement peu d'emplois et selon des modes d'exploitation dits «conventionnels».

Réforme de la PAC: plus d'aides pour les petits agriculteurs? | Euronews via YouTube, avril 2019

À quoi sert la PAC?

La politique agricole commune constitue l'un des piliers historiques de la politique européenne. Il s'agit d'un système d'orientation, de régulation et de soutien aux agricultures et aux agriculteurs des pays membres de l'UE.

Officiellement entrée en vigueur en 1962, la PAC repose sur deux piliers. Le premier est relatif au soutien aux prix et aux marchés agricoles (le pilier historique de la PAC); le second se focalise sur le développement rural.

Dotée d'un budget annuel de plus de 60 milliards d'euros, la PAC a historiquement représenté le premier poste budgétaire (aux alentours de 40% du budget européen). Elle est, encore et surtout, connue du grand public pour ce qu'elle n'est plus: un système de régulation des volumes et, indirectement, des prix des denrées agricoles et alimentaires. Car depuis les années 1990, les différents secteurs ont été dérégulés, laissant l'agriculture européenne en prise directe avec les marchés agricoles mondiaux, où les prix sont fixés par le libre jeu de l'offre et de la demande.

Dans cette compétition mondiale inégale (certains États soutenant ou subventionnant plus ou moins fortement leur agriculture, sans parler des coûts du travail et de production), la PAC agit de moins en moins comme un amortisseur ou un paravent, comme ce fut le cas par le passé. Elle doit désormais poursuivre différents objectifs, parfois contradictoires: assurer l'orientation des productions agricoles, maintenir un relatif niveau de suffisance alimentaire, tout en tenant compte des évolutions environnementales nécessaires –on parle de «verdissement» de la PAC.

Des possibilités de détournement accrues?

À l'heure où les contours et le contenu de la future PAC (2021-2027) sont discutés, les risques de dérives et de détournements révélés par le New York Times sont plus que jamais présents. La prochaine PAC fonctionnera en effet avec une plus grande subsidiarité –et donc une décentralisation plus poussée. Nombre de spécialistes ont fort logiquement parlé de «renationalisation» de la PAC.

Cela signifie concrètement que les États vont retrouver une marge de manœuvre et de décision plus importante, qui leur permettra de décider, non plus au niveau européen mais bien au niveau national, des critères et indirectement de l'allocation de ces aides. Cela risque de laisser encore plus de possibilités aux fraudeurs d'opérer en toute impunité, en l'absence d'un contrôle direct de l'Union européenne.

À quoi ressemblera l'agriculture européenne dans vingt ans? | France Inter via YouTube, juin 2018

Un regard théorique sur les dérives de la PAC

L'enquête du New York Times révèle deux choses essentielles: le détournement de fonds agricoles européens et l'accaparement de ces fonds par une poignée d'acteurs qualifiés d'«oligarques».

Ces comportements, choquants, ne surprennent qu'à moitié et s'observent malheureusement dans d'autres secteurs. Ce qui est en cause ici, c'est le détournement à son seul profit d'aides publiques qui doivent bénéficier à un collectif ou une communauté.

Il s'agit d'une forme extrême et poussée de comportements opportunistes. Bien analysé par la «théorie de l'agence», ces comportements nuisibles sont rendus possibles par l'existence d'asymétries d'information.

C'est parce qu'il existe des failles, des informations manquantes ou non recoupées et des déficiences de contrôle à différents niveaux du système (européen et national) que des individus peu scrupuleux peuvent détourner à leur profit des fonds destinés à la communauté agricole.

L'asymétrie d'information se manifeste très concrètement dans chaque situation où un individu (ou une organisation) n'a pas toute l'information nécessaire et suffisante pour vérifier qu'un autre réalise bien l'action demandée, et avec le niveau de qualité requis. Il en va ainsi du particulier face au garagiste: n'étant pas vous-même mécanicien·ne, impossible d'être certain·e que ce dernier a correctement effectué les réparations et n'a pas essayé de vous tromper.

Les organisations et individus incriminés dans l'enquête du New York Times ont pu ou su profiter des failles du système, quand ils ne les ont pas créées eux-mêmes, grâce à la corruption. En l'absence d'une information adéquate, les systèmes de vérification et de contrôle ne peuvent pas s'exercer efficacement.

Quant à la corruption, condamnable, elle semble relativement logique et rationnelle pour les personnes qui la mettent en œuvre: c'est un coût, ou plutôt un investissement, dont le bénéfice tiré doit être supérieur aux risques encourus.

Conférence sur l'ouvrage Philosophie de la corruption de Thierry Ménissier. | MSH Alpes via YouTube, janvier 2019

De nombreux économistes, citons George Stigler, ont démontré au travers de la «théorie de la capture de la régulation» que certains contextes étaient favorables à l'émergence de la corruption. Dans le cas de la PAC, tous les ingrédients sont réunis pour aboutir à cette situation où la corruption devient rationnellement rentable.

Par ailleurs, le système d'allocations et de subventions pousse en lui-même à un autre effet pervers: une partie des ces aides européennes étant payées à l'hectare, cela incite certains acteurs à augmenter les surfaces déclarées, concentrant encore plus les richesses dans les mains d'une poignée d'individus et appauvrissant encore davantage une base importante de paysan·nes européen·nes. Ce phénomène de concentration des richesses pour une infime minorité –la tactique du winner-takes-all– incite encore plus à la concentration.

Droit d'inventaire

Ces révélations montrent la PAC sous un jour très négatif, dévoilant un système politique agricole de connivence où la prévarication, les relations et la corruption dominent, privant des milliers de paysan·nes des fonds essentiels à leur survie économique.

Face à un tel constat, la future PAC devrait donc mettre sur pied des dispositifs efficaces de contrôle de ces fonds, afin de lutter contre ces comportements opportunistes et permettre ainsi d'orienter ces subsides vers ceux qui en ont le plus besoin et vers des initiatives prioritaires (la transition écologique, par exemple).

Il s'agit aujourd'hui de mettre en œuvre un véritable droit d'inventaire de l'actuelle PAC pour que ces dérives ne se reproduisent plus, sous peine de saper définitivement l'un des piliers les plus puissants de la politique européenne.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

Newsletters

La Maison-Blanche poursuivie pour n'avoir pas traduit en langue des signes les allocutions sur le Covid-19

La Maison-Blanche poursuivie pour n'avoir pas traduit en langue des signes les allocutions sur le Covid-19

Ce manquement viole le premier amendement et aurait pu mettre en danger des personnes sourdes et malentendantes.

Aux États-Unis, des voix de gauche critiquent Black Lives Matter

Aux États-Unis, des voix de gauche critiquent Black Lives Matter

Plusieurs universitaires proches du socialisme s'opposent à un discours antiraciste qui a tendance à évacuer l'analyse de classe.

Liban: comment le nitrate d'ammonium a déclenché de telles explosions?

Liban: comment le nitrate d'ammonium a déclenché de telles explosions?

Pour qu'une catastrophe industrielle liée à ce corps chimique se produise, il faut que beaucoup de choses tournent mal.

Newsletters