Société

«Tout un chacun, demain, peut prendre une photo avec son smartphone pour nuire à son collègue!»

Temps de lecture : 6 min

Septembre 2018, Adama Cissé, agent de propreté parisien, s'endort dans la rue pendant sa pause. Une passante prend une photo et la tweete, provoquant son licenciement. Ce mardi 14 janvier, il passait devant les prud'hommes.

À la sortie de l'audience du conseil des prud'hommes de Créteil, le 14 janvier 2020, es micros des journalistes se tournent tous vers Adama Cissé. | Élise Costa
À la sortie de l'audience du conseil des prud'hommes de Créteil, le 14 janvier 2020, es micros des journalistes se tournent tous vers Adama Cissé. | Élise Costa

Au rez-de-chaussée d'un bâtiment gris enclavé entre un multiplex UGC et un parking de centre commercial, Adama Cissé attend. Dans la petite salle du conseil des prud'hommes de Créteil, il est assis à côté de son avocat, Me Scavello. Dehors, le vent souffle sur les grandes baies vitrées.

Une vingtaine d'avocats font le pied de grue devant la porte, une étiquette «En grève» sur leur robe noire. Ils profitent des journalistes, du public, et de leur talent oratoire pour plaider contre la réforme des retraites. Finalement au bout d'une heure, ils quittent la salle escortés par quelques policiers. L'après-midi d'audience peut commencer.

Après un litige opposant une femme de ménage et une chaîne d'hôtels, la présidente l'appelle enfin. Adama Cissé. L'homme de 37 ans se lève. Sweat à capuche noir et chemise à carreaux sur le dos, il s'avance vers le pupitre du conseil des prud'hommes avec une sacoche en bandoulière, remplie de radiographies de son pied.

Adama Cissé a connu le Mali et les foyers, mais jamais la justice française. Les conseillers des prud'hommes, deux hommes et deux femmes, l'observent derrière leur bureau, une médaille attachée à un épais ruban rouge et bleu autour du cou.

Jusqu'en septembre 2018, Adama Cissé était équipier de collecte. À la suite d'un appel d'offres de la ville de Paris, l'entreprise privée Derichebourg-Polysotis remporte la mission de collecte des sacs-poubelle, «ceux des coins de rues, où l'on peut jeter son mégot de cigarette», précise l'avocat d'Adama Cissé. Ainsi, la société Derichebourg embauche Adama en CDI en mars 2015, avec «reprise d'ancienneté au 1er mars 2011». Adama «aime bien ce travail». Il est ouvrier professionnel, coefficient 107. Il gagne 1.937 euros bruts par mois.

Le matin, il embrasse sa femme et ses enfants, quitte son HLM du sud-est de Paris, et part au travail. Là, il enfile ses chaussures de sécurité et sa tenue verte à bandes réfléchissantes jaune fluo. Commence alors, avec le chauffeur du camion-benne, la tournée des arrondissements du centre de la capitale. D'habitude, ils sont deux coéquipiers de collecte, on appelle ça «une équipe bilatérale», mais pas ce jour-là.

La seule pause de la journée

Ce jour-là, le 12 septembre 2018, Adama et le chauffeur du camion-benne regardent l'itinéraire assigné: les quais de la Seine, face au théâtre du Châtelet, puis la rue Saint-Denis, et ensuite la rue Jean Lantier. Le plan précis, avec points de collecte de déchets et temps de pause, suit un cahier des charges élaboré par la mairie de Paris.

En ce mercredi de rentrée, il fait chaud. Le chauffeur propose à Adama de faire une pause. Adama descend au début de la rue Jean Lantier, tandis que le chauffeur va garer le camion-benne. Il est 17h40. Ils n'ont pas pris de pause de la journée. La tournée finit à 19h, Adama et le chauffeur pourraient pousser un peu et en profiter pour finir plus tôt, mais ils se disent que s'ils finissent en avance, on leur reprochera de ne pas avoir fait le travail demandé, ou bien la prochaine fois, on leur ajoutera une tournée supplémentaire.

Adama attend sous les arbres, juste à côté de l'ancien hôtel trois étoiles Louxor Paris, et à quelques pâtés de maisons de la mairie du Ier arrondissement. Il enlève ses chaussures de sécurité noires pour soulager ses pieds douloureux et s'allonge à l'ombre, sur le rebord d'une vitrine de magasin. Adama croise les bras, ferme les yeux et s'assoupit un instant.

Une passante arrive à sa hauteur et le prend en photo. Une photo un peu à la va-vite, d'un flou pressé qu'elle poste sur son compte Twitter avec le message: «Voilà à quoi servent les impôts locaux des Parisiens à payer les agents de propreté à roupiller, on comprend pourquoi Paris est si dégueulasse. #propreté #paris #mairiedeparis»

Dans la petite salle blanche battue par les vents, Me Scavello, l'avocat d'Adama, tire une feuille de son dossier et se penche vers la présidente d'audience pour lui tendre le tweet et la photo imprimée en couleur. Une des conseillères des prud'hommes souffle «je l'avais déjà vue» à la présidente, étonnée.

Le lendemain de la pause d'Adama, la mairie de Paris contacte en catastrophe son interlocuteur chez Derichebourg en lui transmettant le lien vers le compte de l'autrice du tweet, @Deschateaux3. Les réactions et critiques au tweet sont quasi unanimes: «Et imaginez la gueule du touriste qui passe par là... l'image de la ville est en jeu»; «Rassurez-moi c'est un montage????»; «Ah ouais... avec les vêtements verts de la ville de Paris... j'aimerais qu'on m'explique». Quelqu'un répond à ce dernier message: «[...] Cette personne semble être un employé de Derichebourg. Privé ou public, ce comportement est inacceptable. J'espère avoir répondu à votre interrogation.»

Le directeur opérationnel de Derichebourg est alors chargé de «faire la lumière sur ce qu'il s'est passé». Adama Cissé est rapidement identifié. Deux jours plus tard, il reçoit chez lui une lettre de convocation à un entretien préalable. Il ne comprend pas ce qu'il se passe. On lui dit qu'il risque une sanction disciplinaire, peut-être un licenciement, qu'il peut venir accompagné d'un délégué syndical.

Nuisance à l'image de marque

Le 25 septembre 2018, devant sa direction, Adama Cissé reconnaît les faits qui lui sont reprochés. C'est bien lui sur la photo. Il s'est assoupi pendant sa pause sur le rebord de la vitrine, quarante-cinq minutes au lieu des vingt autorisées. Il attendait son chauffeur, qui avait du mal à se garer. Il n'a pas vu la passante le prendre en photo. Elle ne lui a pas parlé. Elle ne s'est pas manifestée. Il ne sait pas qui elle est.

Le 11 octobre 2018, Adama Cissé reçoit un autre courrier. Pas de sanction disciplinaire. La société Derichebourg lui annonce son licenciement pour faute grave.

On lui conseille de contester devant le conseil des prud'hommes chargé des litiges entre employeurs et salariés. Il va chez le médecin, fait des radios de son pied. Pendant ce temps, son entreprise sort de ses dossiers deux précédents courriers à destination d'Adama Cissé: un avertissement de juillet 2016 pour un manquement aux règles de sécurité un an auparavant –en juillet 2015– et un «rappel à l'ordre», en 2017, pour une absence non justifiée. Adama dément avoir jamais eu d'absence non justifiée. Il était en retard, à cause de problèmes de transports. Il avait appelé son supérieur pour le prévenir.

«Cette personne, sur Twitter, se dit d'emblée: “Voilà quelqu'un qui ne fait pas son travail!” Elle ne vient pas le voir pour lui demander ce qui se passe.»
Me Scavello, avocat d'Adama Cissé

Dans la lettre de licenciement d'octobre 2018, son employeur argue un «temps de pause excessif» ainsi qu'une «atteinte à l'image de marque de la société». Adama Cissé, «quand il travaille, plaide l'avocate de Derichebourg, il représente sa société auprès des riverains et de la ville de Paris». Elle parle de «mauvais buzz» sur les réseaux sociaux. Des riverains qui peuvent avoir le droit de prendre des photos pour informer et du pouvoir discrétionnaire de l'employeur, après tout, de juger si oui ou non le comportement d'un salarié nuit à son image de marque.

Me Scavello observe: «C'est inquiétant... Tout un chacun, demain, peut prendre une photo avec son smartphone pour essayer de nuire à son collègue!» Il fait quelques pas devant le bureau des conseillers: «Cette personne, sur Twitter, se dit d'emblée: “Voilà quelqu'un qui ne fait pas son travail!” Elle ne vient pas le voir pour lui demander ce qui se passe, si ça va.»

En face, l'avocate de la société répond: «Monsieur Cissé a des visites médicales auprès de la médecine du travail. Il n'a jamais fait part de difficultés ou de problèmes auprès du délégué du personnel, de son conseiller syndical, ni même pendant l'entretien préalable du 25 septembre.» Elle ajoute: «Il a reconnu lui-même les faits.» Sur son siège bleu turquoise, Adama Cissé regarde droit devant lui. Après son licenciement pour faute grave, il a trouvé quelques CDD par-ci, par-là. Il est aujourd'hui sans emploi.

La conseillère des prud'hommes réfléchit en plissant les yeux. Enfin, elle demande: «Le chauffeur a-t-il fait l'objet d'une sanction pour le temps de pause jugé excessif?»

«Non», répond l'avocate de la société Derichebourg.

Me Scavello demande la requalification du licenciement pour faute grave en licenciement sans cause réelle et sérieuse, ainsi que 20.830 euros –soit dix mois de salaire– à titre d'indemnités. La présidente d'audience récupère le dossier d'Adama Cissé, et annonce la date du jugement: 19 juin 2020. Alors Adama quitte la petite salle du rez-de-chaussée.

Sur le parvis du conseil des prud'hommes de Créteil, le vent s'engouffre sous la robe noire de Me Scavello. À côté de lui, les micros des journalistes se tournent tous vers Adama Cissé.

Au même moment, la passante de la rue Jean Lantier est identifiée sur Twitter, sa photo partagée. Un internaute tweete: «Voilà la vieille gueule de la meuf qu'a fait virer un pauvre homme [...]». «Qu'on lui pourrisse la vie au travail!», s'exclame un autre.

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