Sports / Économie

L'affaire Carlos Ghosn nuit-elle à l'image de Renault F1?

Temps de lecture : 4 min

La marque doit composer avec une mauvaise pub, une alliance Renault-Nissan en berne et l'échec d'une fusion avec Fiat-Chrysler, alors que la F1 reprend en Australie le 15 mars prochain.

La Renault du pilote allemand Nico Hulkenberg le 29 novembre 2019 à Abu Dhabi. | Giuseppe Cacace / AFP
La Renault du pilote allemand Nico Hulkenberg le 29 novembre 2019 à Abu Dhabi. | Giuseppe Cacace / AFP

Une conférence de presse surmédiatisée, des règlements de compte, des centaines de caméras, le 8 janvier dernier à Beyrouth, Carlos Ghosn a surtout chargé la justice japonaise, et les dirigeants de Nissan. A-t-il parlé de Renault F1? Ce n'était pas le sujet, mais aujourd'hui, l'affaire Ghosn rejaillit négativement sur beaucoup d'investissements périphériques, et notamment la Formule 1.

Renault F1 en danger

Renault F1 est-elle en danger? Oui, selon Vincent Chaudel, économiste du sport et fondateur de l'Observatoire du sport business: «Indirectement, cette affaire n'est pas bonne pour l'alliance. Renault-Nissan est économiquement en situation délicate. C'est le seul groupe automobile en perte de vitesse en valorisation boursière, explique-t-il avant de poursuivre: Est-ce que sa sortie a affaibli l'alliance? Oui, et Renault peut devenir une proie pour d'autres groupes. Renault, seule, pourrait avoir envie de faire des économies et revoir ses dépenses F1. Une sorte d'effet collatéral.»

Quel est le budget de Renault F1? 330 millions par an, selon nos informations. Une somme dont 40% viennent de la marque française, 30% des sponsors et dont 30% sont issus des accords Concorde (qui concernent la redistribution des revenus de la F1 aux écuries). Un peu plus de 100 millions donc investis par Renault, car au-delà de l'affaire Ghosn, la question commerciale se pose: Renault vend-elle plus de voitures depuis son retour en F1 en 2016?

Difficile à quantifier. Les seuls chiffres dont nous disposons: près de 4 millions de véhicules vendus par an et quasi 11 millions avec l'alliance Nissan- Mitsubishi. Et difficile à imaginer tant les résultats sportifs sont mauvais (pas une victoire depuis le retour de Renault en F1 il y a quatre ans).

En revanche, en étant présente en Formule 1, la marque met l'accent sur ses gammes sportives et jeunes. Un travail de long terme nécessaire pour rajeunir son image et la rendre plus dynamique.

«Le bad buzz Ghosn»

Mais en matière d'image, là aussi, l'affaire Ghosn est catastrophique. Un fin connaisseur le confirme. «Ghosn ne fait pas de la bonne pub à Renault, c'est sûr, mais bon, on parle d'un homme qui n'a pas mis les pieds sur un circuit depuis le retour de Renault sur les Grand Prix. Il ne souhaitait pas en être l'incarnation. Il était favorable au retour de la marque française, mais sans avoir un impact particulier». Chaudel pousse l'analyse: «Ce qui est sûr, c'est qu'entendre Renault cité en permanence de manière négative (il y a vingt-deux Grand Prix cette année au programme), c'est très mauvais. À la base, la F1 valorise la marque si encore la marque française était candidate au titre, mais Mercedes et Ferrari sont trop loin devant. Renault n'est pas assez forte. Il n'y aura pas de contrepoids de com' positif pour contrebalancer le bad buzz Ghosn, qui est aujourd'hui un bad buzz mondial.»

Mais qu'en pense Renault F1? A-t-elle peur des conséquences de l'affaire Ghosn et d'un feuilleton de révélations amené à salir l'image de la marque? Selon certain·es, à l'intérieur de la structure, l'affaire du moment n'aurait pas été abordée. «Il n'y a pas de sujet.» Faut-il y croire?

«Renault n'a rien à faire en F1»

En poussant la question un peu plus loin, Renault doit-elle rester en F1? Cyril Abiteboul, patron de l'écurie française, livre sa version officielle: «On est sur un plan à long terme qui doit nous permettre de gagner. Il n'y a pas de stratégie de domination à n'importe quel prix: cela ne fonctionne pas car la construction d'une équipe championne du monde prend du temps. Même Mercedes et Red Bull ont mis cinq ans au minimum pour gagner pendant que Ferrari n'en finit pas de se réorganiser en espérant renouer avec des titres. Mais dès cette saison, nous devons renouer avec notre trajectoire de progression pour rassurer sur notre capacité à atteindre nos objectifs.»

Un spécialiste du paddock prend, lui, un peu de recul: «Pourquoi Ferrari est-elle là depuis le début en F1? Renault n'a rien à y faire. Renault n'a pas de voiture sportive. Vous avez déjà vu Saab en Formule 1? Si Renault gagne en F1, il n'est même pas sûr que ta Clio gagnera en performance. Ferrari, c'est leur sport, leur ADN. La F1 colle à l'image de Ferrari».

«Si Laffite roule en Renault, cela poussera éventuellement M. Tout-le-monde à en acheter».
Jacques Laffite, ancien pilote de F1

Ces propos sont à nuancer. Il y a quelques années, lors du Grand Prix de Monaco, des essais de nouveaux modèles de la nouvelle Laguna avaient eu lieu le vendredi. De la bonne com'. Renault s'est servi de ses moteurs turbo en F1 avec Jabouille, pour ensuite les mettre dans les R5 turbo. Une passerelle technologique entre F1 et voitures du civil, encore présente aujourd'hui entre les moteurs hybrides F1 (en partie électriques depuis 2013), et les moteurs de monsieur Tout-le-Monde. À titre d'autre exemple, les équipes de Renault F1 ont permis d'aboutir au niveau de performance qui se retrouve sur le moteur de la Mégane R.S.

Jabouille, Prost et Laffite sont les grands pilotes français estampillés Renault dans les années 1970-1980. Jacques Laffite ne croit absolument pas au retrait de Renault F1 à cause des vicissitudes de l'affaire Ghosn: «Il n'y a aucune raison.» L'ancien pilote français, qui avait sorti plusieurs bonnes performances en 1985 et en 1986, avec deux podiums sur sa Ligier à moteur Renault, ajoute que sur un plan commercial, «si Laffite roule en Renault, cela poussera éventuellement M. Tout-le-monde à en acheter». La présence en F1 rejaillit sur la vente de voitures au quotidien.

La guerre des constructeurs

Ghosn avait bien compris l'équation, et avait ramené Renault dans la catégorie reine du sport auto. Mais compte tenu de la guéguerre historique entre constructeurs, a-t-il eu raison de relancer Renault F1 face aux mastodontes Ferrari et Mercedes? Selon des personnes bien informées, la F1 donne des bonus aux trois grandes écuries pour s'assurer leur présence sur le paddock: à commencer par Ferrari avec 110 millions de dollars, puis Mercedes et Renault qui, elles, culminent autour de 70 millions.

La guéguerre commerciale entre constructeurs a aussi ses répercussions sur la F1. La fusion manquée par Renault avec Fiat-Chrysler, et dont s'est moqué Ghosn au Liban, peut-elle avoir des conséquences? «Cela renforce Ferrari, Alfa, et a un impact sur la compétitivité de Renault F1. On dirait un jeu de dominos. On aurait eu le moteur Renault qui dominait la Formule 1 au début des années 1990, on serait mieux… Certes, il y a aujourd'hui l'affaire Ghosn. Mais en storytelling, on pourrait dire qu'on a le meilleur pilote et la meilleure voiture… Là, ce n'est pas le cas», conclut une source, au fait des relations entre business et F1.

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