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Entre russophilie et russophobie, le cœur de la France balance

Temps de lecture : 6 min

Dans les rapports franco-russes, il est sans doute temps de réduire la part de la passion et d'en accorder une plus grande à la raison.

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine lors d'une conférence de presse après un sommet sur l'Ukraine à l'Élysée (Paris), le 9 décembre 2019. | Charles Platiau / POOL / AFP
Emmanuel Macron et Vladimir Poutine lors d'une conférence de presse après un sommet sur l'Ukraine à l'Élysée (Paris), le 9 décembre 2019. | Charles Platiau / POOL / AFP

La Russie vient d'ouvrir l'année 2020 avec une série de messages stratégiques et politiques d'importance: en organisant un nouvel échange de prisonniers avec l'Ukraine le 30 décembre dernier, elle a donné des signes positifs sur les négociations en format Normandie pour établir un véritable cessez-le-feu dans le Donbass. Mais en organisant avec l'Iran et la Chine des manœuvres militaires d'importance au large d'Oman, elle a rappelé son partenariat stratégique avec la République islamique dans un contexte de montée des tensions avec les États-Unis. De même, en annonçant la mise en œuvre d'un missile de croisière hypersonique Avangard, elle a pris date dans la course aux armements avec l'OTAN.

Au moment où la France réalise un nouveau rapprochement graduel et mesuré avec la Fédération de Russie, il est nécessaire d'identifier précisément les convergences possibles et les fantasmes (négatifs comme positifs) qui entourent l'alliance franco-russe. L'esprit de Brégançon qui semble souffler depuis que le président Macron a reçu Vladimir Poutine en août 2019 quelques jours avant le G7 de Biarritz peut-il résister aux avis de tempêtes de 2020?

Une question de politique intérieure

La France entretient aujourd'hui comme hier une relation passionnelle avec la Russie: les Français·es adorent la Russie; mais adorent aussi la détester. C'est le cas au moins depuis les guerres napoléoniennes et l'alliance franco-russe de 1892. Dans le premier cas, la rancune est presque irrémédiable. Dans le deuxième, la nostalgie est parfaitement irrationnelle. Et cette passion politique ambivalente a été nourrie par le général de Gaulle: il a établi avec l'URSS des relations bilatérales fondées sur les ambitions nationales plutôt que sur l'idéologie, comme le montre l'ouvrage récent d'Hélène Carrère d'Encausse à ce propos.

Aujourd'hui, la passion n'a pas cessé: dans le débat politique français, la Russie a une importance qui excède largement une question de politique étrangère. Depuis 2015, elle est devenue un thème de débat pour la politique intérieure française. L'annexion de la Crimée, le rôle des chaînes de télévision russes à l'étranger, les attaques dans le cyberespace, les sanctions, la nature du régime Poutine... Tous ces sujets clivent les élites politiques françaises. La «question russe» est devenue une question de politique intérieure.

Pour plusieurs courants politiques français, améliorer les relations bilatérales avec la Russie est une priorité diplomatique, militaire et politique. D'après eux, il en va des intérêts économiques français sur le continent. Dans la grande distribution, les industries pharmaceutiques, le luxe, l'énergie ou les établissements bancaires, les sanctions sont, selon eux, à démanteler rapidement. Sanctionner la Russie reviendrait à amputer la croissance française. C'est l'argumentaire de parlementaires français·es qui proposent régulièrement des résolutions à l'Assemblée nationale et au Sénat.

L'inspiration politique de ces avocat·es de la Russie en France est très hétérogène. Évidemment, l'extrême droite de Marine Le Pen déclare partager avec la Russie contemporaine un culte de l'autorité, une conception verticale du pouvoir, une méfiance envers l'islam et une fascination pour la personne du président russe. Cette tradition politique française autoritaire et nationaliste croit trouver en Vladimir Poutine un leader international selon son goût.

Mais la gauche souverainiste d'un Jean-Luc Mélenchon trouve également des attraits à la Russie d'aujourd'hui: n'est-elle pas la seule puissance en Europe à résister aux États-Unis et à l'OTAN? Ne montre-t-elle pas la voie aux souverainistes en critiquant le multilatéralisme issu des années 1990? Là encore, une longue tradition politique française se trouve en la Russie une source d'inspiration.

Même les mouvements conservateurs classiques plaident pour un apaisement entre France et Russie. La Fédération n'est-elle pas intervenue en Syrie pour protéger les chrétiens d'Orient dont la France s'estime elle aussi protectrice depuis le roi François Ier et la politique d'Orient de Napoléon III? La Russie ne lutte-t-elle pas partout contre l'islamisme armé?

Pour ces leaders politiques, rétablir les relations bilatérales avec la Russie est un moyen de contester le politiquement correct qui règnerait en France. Pour tous ces courants très hétérogènes, la France devrait laisser la Russie être la Russie. Bien plus, la France devrait s'inspirer de la Russie... Quel paradoxe pour des nationalistes que de vouloir imiter un pays aux traditions politiques si différentes des nôtres! Et surtout, quel aveuglement face à la résurgence de la puissance russe souvent contre les intérêts européens!

Au sein des élites françaises, un courant opposé jouit d'une grande influence. Résolument droit-de-l'hommiste, atlantiste et occidentaliste, il réclame une ligne de fermeté croissante envers la Russie de Poutine. Ce front anti-russe est depuis longtemps actif au sein du ministère des Affaires étrangères, dans la presse centriste et parmi les sphères intellectuelles libérales. La Russie de Poutine est une menace pour la sécurité et la stabilité de l'Europe comme l'ont montré les conflits en Géorgie, en Ukraine, l'annexion de la Crimée, l'intervention en Syrie et les relations étroites de Vladimir Poutine avec Viktor Orbán.

Mais la Russie est, selon ces voix, dangereuse pour l'identité même de l'Europe. Elles critiquent la place centrale de l'Église orthodoxe au sein du pays, dans le conflit en Ukraine et au Moyen-Orient. Cela mine le sécularisme français. Elles s'inquiètent du conservatisme en matière de mœurs et font de la Russie une terre de persécution pour les féministes et les militant·es en faveur de l'égalité des droits. Plus grave encore, la politique intérieure russe, avec sa verticale du pouvoir, constitue une synthèse entre totalitarisme post-soviétique et autoritarisme tsariste. Pour ces mouvements, les Européens ne doivent pas laisser la Russie conquérir l'Europe, si ce n'est territorialement du moins politiquement.

Dans cette perspective, laisser la Russie être la Russie serait naïf et suicidaire pour l'Europe. Accepter les intérêts de la Russie conduirait à la destruction de l'Europe, de ses valeurs et de ses démocraties. La passion est encore bien active avec des accents russophobes qui accordent la priorité aux clivages politiques intérieurs sur les questions de politique étrangère. Comment défendre les intérêts français dans un monde changeant si les rapprochements tactiques avec la Russie sont par principe proscrits?

Macron entre gaullisme et pragmatisme

Ces deux positions sont bien implantées dans le débat public français. La russophilie de la droite autoritaire, de la gauche souverainiste et de la droite conservatrice a pignon sur rue dans le débat public. En campagne électorale, soutenir la Russie permet à peu de frais de se donner un statesmanship assuré et de paraître contester le modèle dominant. En d'autres termes, pour paraître une femme ou un homme d'État responsable et charismatique, Marine Le Pen et François Fillon ont seulement besoin de déclarer leur estime pour Vladimir Poutine.

La russophobie aussi permet aux responsables politiques français·es de se démarquer. Elle leur délivre un brevet de démocratisme à peu de frais. Autrement dit, pour faire oublier les lacunes économiques de leur programme, il suffit aux socialistes de se déclarer hostiles à la Russie pour réactiver la fibre droit-de-l'hommiste de leur électorat.

Mais une troisième position se dégage, qui refuse de traiter la Russie comme une question de politique intérieure française. Inspirée par le rapprochement du général de Gaulle, la position de la présidence Macron prône un rapprochement pragmatique et prudent avec la Russie. Pour ces deux présidents français, les similitudes sont évidentes entre France et Russie.

Puissances moyennes, anciennes puissances coloniales, dotées de l'arme nucléaire et d'un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU, les deux pays ont des politiques étrangères dont la vocation dépasse largement le cadre des frontières nationales. Sur plusieurs dossiers, des convergences sont possibles: la France comme la Russie ont une approche du programme nucléaire iranien basée sur l'accord du 14 juillet 2015. Elles sont des avocates de la modération envers la République islamique d'Iran. On l'a vu récemment avec la mort du général en chef de la force Al Qods, cette conjonction franco-russe est nécessaire.

Mais les points d'achoppement sont nombreux entre Paris et Moscou. Sur l'annexion de la Crimée, sur la présence de sociétés de sécurité privée russes en Lybie et en Afrique centrale, sur les ingérences dans le cyberespace, sur le respect du pluralisme politique et social, un accord est impossible entre les deux capitales.

Dans les relations franco-russes, il est sans doute temps de réduire la part de la passion et d'accorder plus à la raison. Les relations bilatérales avec Moscou ne sont pas avant tout des questions de politique intérieure. Elles mettent en jeu des intérêts nationaux qui peuvent se composer parfois et diverger souvent. Ni alliance franco-russe ni hostilité de principe, voilà une position qui peut faire de la France la source d'une politique russe pour l'Europe qui manque cruellement.

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