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En Haïti, l'évangélisation entrave les droits des LGBT+

Temps de lecture : 6 min

L'association Kouraj est l'une des rares dans le pays à défendre la voix des minorités sexuelles et à lutter contre l'homophobie et la transphobie.

Alors que le pays traverse une crise politique depuis deux ans, les minorités sexuelles s’affirment de plus en plus en Haïti pour défendre leurs droits. | Josué Azor
Alors que le pays traverse une crise politique depuis deux ans, les minorités sexuelles s’affirment de plus en plus en Haïti pour défendre leurs droits. | Josué Azor

En Haïti

Le 25 novembre 2019, la correspondante de l'AFP et de RFI répandait la funeste nouvelle aux quatre coins du pays caribéen. «Charlot Jeudy, militant LGBTI le plus mobilisé d'Haïti, a été tué hier», lançait-elle dans un tweet, après que son corps a été retrouvé le matin même à son domicile.

En Haïti, Charlot Jeudy était connu comme le fondateur de l'organisation Kouraj pou pwoteje dwa moun («Le courage de protéger les droits humains» en créole). Plus simplement appelée «Kouraj», elle est l'une des rares dans le pays à défendre la voix des minorités sexuelles et à lutter contre l'homophobie et la transphobie. En lieu et place de la structure gay-friendly Ami-Ami, c'est en 2011 que Kouraj voit le jour, avec une dimension volontairement plus engagée. Car depuis le séisme, la lutte pour les droits LGBT+ est progressivement devenue un combat politique de plus en plus médiatisé en Haïti.

Une société conservatrice

C'est à la surprise de nombre de personnes qui défendent les droits humains que le Sénat adoptait deux lois anti-LGBT+ le 1er août 2017, dont une privant les homosexuel·les «avéré·es» du certificat des bonnes mœurs (un casier judiciaire exigé pour l'admission universitaire ou certains emplois). Aux manœuvres? Deux parlementaires évangéliques bien connus du grand public et qui étaient déjà parvenus une année plus tôt à faire interdire le festival des films et des arts LGBT+ afro Massimadi comme étant «de nature à dévier la jeunesse et à détruire la cellule familiale». Perdue dans la navette parlementaire, la proposition de loi est depuis restée dans les tiroirs de la Chambre des députés. Pourtant, les discours homophobes, religieux et conservateurs, eux, n'ont pas cessé.

«Quand on parle de gays ou de LGBT+ à des Haïtiens, seules les personnes éduquées comprennent de quoi il s'agit.»
Jean Ronald Joseph, sociologue

«En Haïti, beaucoup assimilent l'homosexualité à quelque chose d'importé, d'extérieur à la culture locale», explique le sociologue Jean Ronald Joseph, professeur à l'université de Quisqueya, à Port-au-Prince, et auteur d'une étude parue en juin 2018 sur Les Représentations sociales et la méconnaissance des LGBT+ en Haïti. «Quand on parle de gays ou de LGBT+ à des Haïtiens, seules les personnes éduquées comprennent qu'on parle d'homosexualité.» C'est d'ailleurs pourquoi les militant·es des droits humains préfèrent utiliser les termes en créole haïtien. Chez Kouraj, on défend la notion de «communauté M» pour masisi (gay), madivin (lesbienne), makomè (femmes trans), monkonpè (hommes trans) et miks (bisexuel·le). «Ces termes prouvent bien la réalité de l'existence des minorités sexuelles, dans la culture haïtienne comme dans sa langue créole», souligne le professeur. Pour la communauté M, l'enjeu est dès lors d'affirmer des droits et une identité propres, à la fois LGBT+ et haïtienne.

Pourtant, le discours peine à se faire entendre dans une société encore conservatrice où la sexualité reste un tabou. «La source de l'homophobie, c'est avant tout la représentation sociale des minorités sexuelles considérées comme déviantes, ajoute Jean Ronald Joseph. L'homosexualité est seulement comprise comme une pratique sexuelle. Or, la sexualité, c'est une question qu'on ne traite pas.» Une réalité qui pose d'ailleurs de nombreux problèmes en Haïti, sur l'orientation et l'identité sexuelle, mais aussi pour le contrôle de la natalité et la santé publique.

«Je ne prie plus pour changer»

Cette résistance à la différence, la jeune Hetera Estimphil en a fait l'expérience en tant que femme transgenre. Née de sexe masculin dans une famille protestante de neuf enfants, elle a reçu une éducation très religieuse et se considère toujours comme très croyante. Bien intégrée au sein de sa communauté, Hetera a pourtant tenté de mettre fin à ses jours à 16 ans, sur les conseils d'un des anciens de son église: «Il m'avait dit: “Petit, il y a certaines choses pour lesquelles il vaut mieux être mort que de les ressentir”.» Sauvée in extremis par sa famille, la jeune Hetera se réfugie dans la religion. «Après cet accident, j'ai longtemps prié, j'ai jeûné… Ce n'est qu'à 18 ans que j'ai compris que je ne changerai jamais. Dieu m'a créée et je sais maintenant qu'il m'aime comme je suis. Depuis, je ne prie plus pour changer.»

Quelques années plus tard, en 2014, elle deviendra elle-même activiste au sein de Kouraj. Un engagement apparu chez la jeune femme à la suite de violentes manifestations homophobes organisées par le sénateur évangélique Jean Renel Sénatus et qui ont réuni des milliers de personnes dans la capitale Port-au-Prince. «À la tête de la manifestation, à la télévision, j'ai reconnu un ancien camarade de classe qui m'avait menacée de viol et qui avait été expulsé de l'école pour cela. Je me suis sentie tellement vulnérable que j'ai eu besoin de rejoindre la communauté militante. C'était devenu une obligation pour moi.»

Avec sa série «Noctambules», l'artiste photographe haïtien Josué Azor dévoile la réalité du quotidien de la communauté M de Port-au-Prince. | Josué Azor

Les milieux vaudouisants

Pour le sociologue Jean Ronald Joseph, c'est par essence que les chrétien·nes d'Haïti s'opposent aux droits des minorités sexuelles: «Notre société est foncièrement de foi chrétienne, elle est encore à̀ l'état théologique en matière de mode de pensée. Les autres croyances judéo-chrétiennes fustigent de manière catégorique l'homosexualité comme une affirmation de l'identité de genre, notamment par opposition aux milieux vaudouisants.»

En Haïti, beaucoup établissent une corrélation entre la communauté M et celle des vaudouisants. Syncrétisme propre à Haïti d'anciens cultes animistes africains et des saints chrétiens, la religion vaudoue est longtemps restée souterraine, rejetée par l'Église. «Dans sa pratique culturelle, le vaudou constitue un refuge pour les minorités sexuelles, ajoute le sociologue Jean Ronald Joseph. Des divinités (ou loas) comme Damballa (la fécondité) ou Erzulie (l'amour) sont directement apparentées aux personnes homosexuelles ou transgenres. On dit même que ces individus sont habités par elles.» Ce n'est qu'en 2003 que le président Jean-Bertrand Aristide légalise la pratique des vaudouisants. Depuis, la communauté s'affirme de plus en plus sur l'île caribéenne, et plus particulièrement dans le département de l'Artibonite autour de plusieurs temples (ou lakous). Dans ces mêmes régions, la communauté M est davantage visible et tolérée.

Une terre d'évangélisation

Le 12 janvier 2010, à 16h53, un terrible séisme secoue la capitale en son épicentre pendant plus de trente secondes. La catastrophe naturelle emporte 280.000 âmes, détruit la moitié de Port-au-Prince et fait déplacer plus d'un million d'habitant·es. Les humanitaires affluent des quatre coins de la planète. Parmi ces derniè·res, nombre de missionnaires, scientologues et évangélistes. Des congrégations protestantes américaines débarquées sur la petite île caribéenne en même temps que l'aide internationale alors que l'opinion publique se lamente déjà sur le triste sort d'un «pays maudit».

«Ils disaient notamment que c'était à cause des homosexuels que le sol avait commencé à trembler.»
Hetera Estimphil, femme transgenre

«Après le séisme, comme beaucoup, je me suis davantage tournée vers la pratique de la religion, témoigne de son côté Hetera. C'est pourquoi j'ai décidé, à 16 ans, de me faire baptiser, pour prouver ma croyance. Mais au fur et à mesure que j'allais à l'église, les pasteurs commençaient à tenir des propos de plus en plus homophobes dans leurs sermons. Ils disaient notamment que c'était justement à cause des homosexuels que Dieu, fâché, avait mis les pieds sur terre et que le sol avait commencé à trembler.»

Nouvel acte du combat de la communauté M: les murs arc-en-ciel. Depuis l'été 2018, des drapeaux LGBT qui apparaissent régulièrement au petit matin sur les façades de Port-au-Prince accompagnés du slogan «Non à la discrimination». «Ces drapeaux sont un message d'alerte, insiste Josué Azor, artiste photographe à l'origine de nombreux travaux sur la communauté M. En Haïti, la discrimination n'est pas encore institutionnelle, même si certains voudraient qu'elle le devienne. Quand je passe dans la rue et que je vois un de ces petits drapeaux, j'ai toujours un sourire. Au fond, c'est toujours important de se sentir représenté.»


Picture #850 #intolerance

Une publication partagée par Pierre Michel Jean (@pmfotografi) le

C'est même devenu le projet du photographe: se porter témoin de ses contemporain·es, montrer dans ses travaux la réalité des minorités sexuelles (mais aussi des minorités vaudouisantes) qui existent en Haïti. «Des révisionnistes peuvent parfois vous déclarer qu'il n'y a jamais eu d'homosexuels en Haïti. J'espère contribuer à représenter la vérité avec mon travail. Et prouver que l'homosexualité n'est pas qu'une affaire de coucherie, mais bien d'identité.»

Auparavant silencieuse, la voix de la communauté M s'affiche désormais partout. Régulièrement tagués de croix, d'injures et autres allusions à Sodome et Gomorrhe, les graffitis sont parfois couverts à leur tour avec des messages de soutien cette fois. C'est donc dans la rue, au vu et au su de tout le monde, que le débat se poursuit. Une chose est sûre, la communauté M a désormais pris la parole en Haïti. Une nouvelle voix médiatique qui n'est pas près de disparaître.

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