Culture

«Joker», le film le plus stupide jamais nommé aux Oscars

Temps de lecture : 5 min

Ce film n'est ni fait ni à faire, et cette folie doit s'arrêter.

Joaquin Phoenix dans Joker. | Capture d'écran via YouTube
Joaquin Phoenix dans Joker. | Capture d'écran via YouTube

Je peux comprendre que le public ait aimé Joker. Après tout, le film a récolté des milliards de dollars, en plus d'être une adaptation de bande dessinée pleine de style.

Il a remporté le Lion d'or à Venise? Bon, Hirokazu Kore-eda n'était sans doute pas ravi, mais c'est super qu'un festival de cinéma soit capable de sortir du cadre.

Joaquin Phoenix a été élevé au rang de meilleur acteur par la critique sans pour autant être récompensé? Pas de problème! Il nous en a mis plein la vue. Le mec a quand même perdu un sacré nombre de kilos, applaudissons-le.

Mais à mesure que la saison des récompenses avance, le film semble prêt à rejoindre les rangs des candidats sérieux. Au-delà de la catégorie du meilleur acteur (depuis longtemps, on y récompense fièrement les acteurs qui en font trop dans les mauvais films), il pourrait prétendre à une vraie récompense. De nombreux organismes sérieux l'ont nommé: les BAFTA, la Producers Guild of America et même mon propre syndicat?!?

Alors que Joker a pris la tête de la course avec onze nominations aux Oscars, notamment pour le meilleur film et le meilleur réalisateur, il est temps que quelqu'un se fasse entendre: c'en est trop, cette folie doit s'arrêter. Joker n'est pas le meilleur film de l'année; c'est le plus stupide.

Vous avez la référence?

Todd Phillips avait le droit d'avoir envie de faire un film de Batman dans le style de Taxi Driver. L'idée était plutôt amusante dans le contexte d'une bande dessinée, et le résultat aussi divertissant et débile qu'on pouvait s'y attendre. En revanche, il ne méritait pas de figurer parmi les onze, vingt-et-un ou cinquante-et-un meilleurs films de l'année, et le récompenser en tant que tel n'est vraiment pas malin.

Du logo jaune du film aux délires de grandeur de son antihéros en passant par son caractère transgressif dont il est absolument convaincu, difficile de faire plus idiot que Joker.

Ce film a été pensé pour impressionner tous les gens qui ne comprennent pas grand-chose à l'histoire du cinéma et qui ont peut-être vu des extraits de Taxi Driver en ligne, pour ces personnes qui ne peuvent pas s'empêcher de se ruer sur Twitter pour vérifier que tout le monde a bien compris la référence.

Joker est un film qui s'adresse à celles et ceux qui considèrent que les éclaboussures de sang et les blagues sur les nains sont pleines d'audace et de provocation, alors qu'elles sont dépassées.

Joker est un film qui s'adresse à celles et ceux qui considèrent que les films traitant de la lutte des classes illustrent une vraie prise de conscience de la part d'un studio de Hollywood, alors qu'il relève davantage de la pornographie pour un public qui aime se repaître de la misère des autres.

Joker est un film qui s'adresse à celles et ceux qui considèrent que le fait de s'affamer, d'emmerder ses collègues et de se déboîter un genou en tapant (soi-disant) trop fort dans une poubelle témoignent d'un jeu d'acteur de qualité –alors que non.

Prenons la musique du film. «White Room»? Niais. «Rock and Roll Part 2»? Il n'y a pas de morceau plus inepte. «Smile», même si tu as mal au cœur? Non mais je rêve. «Send in the Clowns»? Au cas où vous n'auriez pas saisi la référence...

On nous prend pour des débiles

Les multiples fausses sorties du film sont sottes à souhait. En tant que public, sommes-nous vraiment censé·es croire que la jolie voisine d'Arthur, interprétée par Zazie Beetz, apprécie ses monologues et lui fait une place dans sa vie? On nous prend pour des imbéciles.

Ou alors les réalisateurs avaient-ils peut-être l'intention de nous faire comprendre dès le départ que l'on assistait aux délires d'Arthur? Au vu de l'importance donnée à la révélation de l'inexistence de ladite voisine, façon Tyler Durden, ce serait encore plus idiot.

Quoi qu'il en soit, c'était déjà agaçant à l'époque d'Un homme d'exception, qui avait choisi de recycler cette astuce et remporté l'Oscar du meilleur film. Dix-huit ans plus tard, si le twist principal de votre film est le même que celui de Last Christmas, c'est qu'il n'est ni intelligent, ni digne d'un Oscar.

Joker dure 122 minutes et pourtant, Joaquin Phoenix passe 183 minutes à rire de manière incontrôlable.

Joker se présente comme un film qui cherche à explorer l'anomie et l'aliénation de la virilité contemporaine, la rage de la classe marginale, l'équilibre fragile de nos villes. Mais en réalité, le film ne s'intéresse pas vraiment à ces questions. Il cherche à choquer et à faire vibrer, à valoriser la malchance dont souffre son antihéros, à exploiter des messages de protestation puissants et cruciaux en vue de faire rire.

Par-dessus tout, Joker s'engage à faire dans le réalisme. C'est un film cru. Les jeunes Latinos qui en font voir de toutes les couleurs au pauvre Arthur? Sans concession. Les clochards rassemblés autour de feux? Brut de décoffrage. La grande émeute, où des citoyens affublés de masques de clown brisent des vitres de voitures et tirent sur les parents de Bruce Wayne? Autant de scènes ultra-réalistes qui laissent un goût amer en bouche.

Pas peur de patiner au bord du vide

Ce qu'il y a de plus inepte à mes yeux à propos du Joker, c'est la conviction qu'a le film de faire preuve d'audace, de nous montrer quelque chose d'inédit.

Dans une scène, Arthur Fleck s'introduit dans un gala de bienfaisance où l'on projette Les Temps modernes de Charlie Chaplin. Todd Phillips traîne la caméra sur l'écran de cinéma tandis que Charlot, chaussé de patins à roulettes, approche dangereusement de la chute. «Vous avez compris?» C'est la question que nous pose Phillips en nous mettant un coup de coude dans les côtes. «Nous non plus, nous n'avons pas peur de patiner au bord du vide.»

Concrètement, Joker n'est que le quatrième meilleur film à mettre en scène ce méchant si populaire.

Il s'agit d'une adaptation de bande dessinée dont la vedette pense mériter mieux qu'un rôle dans une adaptation de bande dessinée. Il s'agit d'un hommage à Scorsese dont Martin Scorsese pense qu'il fait l'affaire. Il s'agit d'un film profondément et glorieusement stupide, qui a tant bien que mal réussi à se frayer un chemin jusqu'à la catégorie du meilleur film de l'année.

Mais ça s'arrête là, les amis. Membres de l'Académie, entendez mon appel: si vous avez envie de récompenser un film traitant de la rage qui anime la classe marginale, votez pour Parasite. Si vous avez envie de récompenser un film qui mêle avec courage lumière et ténèbres, votez pour Jojo Rabbit. Si vous avez envie de récompenser un film qui s'inspire des travaux de Martin Scorsese, votez pour The Irishman!

Mais surtout, ne votez pas pour Joker. Ce film n'est ni magnifique, ni sublime, ni monumental, ni extraordinaire. Il est juste complètement con.

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