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L'indépendance de Harry et Meghan, bien plus qu'une question d'argent

Temps de lecture : 8 min

La démarche des Sussex pourrait faire bouger durablement les lignes de la monarchie britannique.

Dans une boutique de souvenirs près de Buckingham Palace, le 10 janvier 2020 à Londres. | Daniel Leal-Olivas / AFP
Dans une boutique de souvenirs près de Buckingham Palace, le 10 janvier 2020 à Londres. | Daniel Leal-Olivas / AFP

En se disant oui devant deux milliards de téléspectateurs le 19 mai 2018, le prince Harry et Meghan Markle devenaient duc et duchesse de Sussex. En d'autres termes, ils signaient pour un job à plein temps au service de la couronne d'Angleterre –un job de seconds couteaux sans trône, certes, mais un job de royals quand même, fait d'engagements officiels et d'apparitions millimétrées.

Le quotidien du couple est orchestré selon un agenda et une stratégie établies par le palais de Buckingham, répondant à des règles protocolaires strictes. Évidemment, les Sussex sont tenus d'observer un devoir de réserve politique, pour ne pas risquer l'incident diplomatique.

Relative émancipation

En publiant le 8 janvier une sorte de déclaration d'indépendance sur leur compte Instagram, Harry et Meghan ont mis un sérieux coup de canif dans ce contrat et jeté un pavé dans la tasse de thé de la reine Elizabeth.

“After many months of reflection and internal discussions, we have chosen to make a transition this year in starting to carve out a progressive new role within this institution. We intend to step back as ‘senior’ members of the Royal Family and work to become financially independent, while continuing to fully support Her Majesty The Queen. It is with your encouragement, particularly over the last few years, that we feel prepared to make this adjustment. We now plan to balance our time between the United Kingdom and North America, continuing to honour our duty to The Queen, the Commonwealth, and our patronages. This geographic balance will enable us to raise our son with an appreciation for the royal tradition into which he was born, while also providing our family with the space to focus on the next chapter, including the launch of our new charitable entity. We look forward to sharing the full details of this exciting next step in due course, as we continue to collaborate with Her Majesty The Queen, The Prince of Wales, The Duke of Cambridge and all relevant parties. Until then, please accept our deepest thanks for your continued support.” - The Duke and Duchess of Sussex For more information, please visit sussexroyal.com (link in bio) Image © PA

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À 93 ans, dont bientôt soixante-huit sur le trône, c'est la première fois que Sa Majesté doit faire face à une telle rébellion. La grand-mère a certainement pris un coup au moral, mais la reine n'en laissera rien paraître: son devoir est avant tout de garantir la pérennité de la Couronne.

Gérer en souplesse la relative émancipation de l'un de ses power couples sans porter atteinte à la solidité de l'institution, c'est pour elle tout l'enjeu des négociations autour du cas Harry et Meghan.

L'une des subtilités de l'affaire repose sur le fait que le couple n'a pas franchement posé sa démission ni renoncé à ses privilèges, mais simplement notifié son éloignement –nuance.

Dans leur communiqué surprise de 195 mots, les Sussex expriment leur choix de «se mettre en retrait de leur rôle de représentants permanents de la famille royale» et de «travailler à devenir financièrement indépendants». Ils ajoutent avoir l'intention de partager leur temps «entre le Royaume-Uni et l'Amérique du Nord», vouloir opérer une transition vers un rôle plus «progressiste» au sein de l'institution, mais assurent qu'ils continueront à «collaborer avec Sa Majesté la reine». D'ailleurs, ils signent le texte de leurs titres officiels d'altesses royales.

Comment le duc et la duchesse de Sussex en sont-ils arrivés là? Peuvent-ils conserver les avantages de leur statut tout en se soustrayant aux inconvénients? Que cherchent-ils vraiment avec ce coup d'éclat?

Cirque médiatique

Leur motivation première semble être de fuir ce que le couple considère comme un cirque médiatique. En octobre 2019, le prince Harry s'est lancé dans une offensive judiciaire de grande ampleur en attaquant plusieurs groupes de presse traditionnellement accrédités pour couvrir les activités royales officielles.

Il s'expliquait alors en ces mots dans une lettre ouverte: «Mon épouse est devenue l'une des dernières victimes d'un tabloïd britannique qui mène des campagnes ciblées contre des individus sans se soucier des conséquences. [...] J'ai été le témoin silencieux de ses souffrances privées pendant trop longtemps. [...] Ma peur la plus profonde est que l'histoire se répète [...]. J'ai perdu ma mère, et je vois maintenant ma femme devenir la victime des mêmes forces puissantes.»

En choisissant de se mettre en retrait de la vie publique et de s'exiler partiellement en Amérique du Nord (en particulier au Canada), le couple espère donc échapper à la pression des tabloïds. C'est oublier un peu vite que paparazzi et journalistes ne vivent pas tous en Angleterre.

Ce n'est un secret pour personne, ni Harry ni Meghan ne semblent épanouis dans leurs rôles officiels. Ils rêvent d'autre chose. Dans un documentaire tourné en octobre 2019 pendant leur voyage en Afrique du Sud, la duchesse confiait à une caméra d'ITV: «Ça fait longtemps que je dis à H –c'est comme ça que je l'appelle– que ça ne suffit pas, de survivre à quelque chose. Ce n'est pas ça, la vie. Le but est de s'épanouir, de se sentir heureux. J'ai vraiment essayé d'adopter cette attitude britannique du flegme inébranlable. J'ai fait de mon mieux pour essayer. Mais je pense qu'au fond, ça a des conséquences véritablement néfastes.»

Autrement dit, le principe régalien du «never complain, never explain» («ne jamais se plaindre, ne jamais s'expliquer») constitue à ses yeux un vrai danger. Meghan laisse entendre que pour des raisons de santé mentale, elle n'envisage pas de laisser sa famille continuer à vivre ainsi.

Éventuelle placardisation

Une autre explication à cette prise d'indépendance pourrait être l'avenir réservé au couple au sein même de l'institution. Né fils cadet du prince de Galles, Harry avait la très délicate place du spare, soit la pièce de rechange chargée d'assurer la ligne de succession au cas où il arriverait un pépin à son frère aîné.

Mais le prince William va très bien merci, il a même trois beaux enfants, qui ont chacun leur tour grillé la priorité à tonton Harry dans l'ordre d'accession au trône. Aujourd'hui, le voilà relégué en sixième position, quasiment assuré de ne jamais avoir à assumer la Couronne.

Dans ces circonstances, quel avenir pour Harry et sa femme dans «la firme», si ce n'est de faire vaguement partie des meubles et se voir fatalement écartés de la photo de famille au fil du temps? À Noël déjà, seuls les héritiers directs avaient leur portrait disposé sur le bureau de la reine pendant ses vœux: Charles, William et George.

Il se murmure aussi que dans un souci d'économies, le prince Charles aurait l'intention de réduire drastiquement la voilure de la famille royale quand son tour viendra de régner. Pour les Sussex, prendre les devants dès maintenant est également une façon d'anticiper leur éventuelle future placardisation et d'imposer leurs conditions pour une autre vie.

Au fond, on aura du mal à reprocher à l'ex «Dirty Harry», 35 ans, de vouloir protéger sa famille et quitter les jupons de sa grand-mère pour gagner de l'argent.

Lui qui n'a cessé de rabâcher à quel point son statut de petit prince lui pesait semble avoir trouvé en Meghan Markle celle qui lui donne la force de s'en délivrer. Qu'ils vivent heureux et fassent leur deuxième enfant –c'est vraiment ce qu'on leur souhaite, car pour Harry, un divorce serait désormais une catastrophe.

Marque globale

Si les motivations des Sussex pour s'émanciper de la famille royale ne sont pas financières, c'est en outre parce qu'ils ont conscience de leur énorme potentiel en tant que marque globale. Le duc et la duchesse ont déposé depuis des mois le nom Sussex Royal, afin de s'en réserver toute forme d'exploitation commerciale (tee-shirts, mugs, casquettes, chaussettes…). En cas de besoin, ceci pourrait très vite leur rapporter beaucoup d'argent.

Même s'ils devaient être déchus de leurs titres, Harry et Meghan ne redeviendront jamais de simples citoyens anonymes. Ce n'est d'ailleurs pas leur but: ils savent bien à quel point leur formidable popularité est au contraire un atout dans la vie philanthropique qu'ils souhaitent mener.

Aussi, même si la reine décidait de leur couper les vivres (ce qui n'arrivera pas, Buckingham craindrait trop qu'en représailles, ils ne monnayent le récit des petits secrets du palais au plus offrant), il y a peu de risques qu'Harry et Meghan galèrent un jour pour boucler les fins de mois.

Entre les rentes perçues et l'héritage que lui a laissé sa mère la princesse Diana, Harry est déjà à la tête d'une fortune estimée entre 22 et 35 millions d'euros –de quoi tenir quelques temps, même s'il doit à l'avenir prendre en charge les frais de sécurité de sa famille.

Meghan, Harry et leur fils Archie sont déjà des superstars mondiales comptant plus de dix millions de fans sur Instagram.

En apprenant leurs velléités d'indépendance financière, nombre de marques se sont illico mises à plancher sur les contrats juteux et autres deals commerciaux qu'elles pourraient leur proposer.

Un livre? Un film? Des conférences? Des «collabs»? Sous couvert du ton de la blague, les propositions fusent déjà sur Twitter. Et c'est justement là que les Sussex devront jouer finement, s'ils ne veulent pas finir comme de vulgaires influenceurs à multiplier les placements de produits ou s'échouer sur l'écueil basique du conflit d'intérêts.

Dans la mesure où ils demandent à s'en détacher, capitaliser sur leur lien avec Buckingham Palace ne pourrait que desservir leur démarche, porter à douter de leur sincérité.

L'utilisation que le couple fera de sa marque sera, qu'il le veuille ou non, examinée à la loupe par les tabloïds. Un parfum de corruption sera soupçonné derrière chaque décision et le moindre faux pas pourrait leur coûter cher –voire les reléguer au rang de sous-Kardashian ou de politiques véreux.

Entre monarchie et célébrité

Plus qu'une indépendance financière, ce que veulent vraiment les Sussex, c'est donc avoir l'impression de reprendre le contrôle sur leur vie et leur communication. Se sentir libres. Se dégager d'un agenda dicté par l'institution, avoir le droit de signer des contrats commerciaux ou de s'engager pour des causes aux accents politiques, mais aussi choisir eux-mêmes les photos et légendes qu'ils postent sur Instagram, le tout en continuant de parader au côté de la reine dans les grandes occasions.

Ce mélange des genres entre monarchie et célébrité est évidemment un jeu dangereux, un chemin semé d'embûches sur lequel les dérives à éviter sont légion. Il leur faudra slalomer subtilement pour ne pas perdre de leur superbe ou se voir taxés d'hypocrites. Le simple bilan carbone d'une vie des deux côtés de l'Atlantique pourrait déjà faire douter de leur engagement écolo.

Pour durer et préserver son mythe, la monarchie doit sans cesse trouver un astucieux équilibre entre maintien des traditions et adaptation au monde moderne. La reine Elizabeth le sait mieux que personne.

Les Sussex parviendront-ils à s'émanciper de la famille royale tout en gardant leur place au balcon de Buckingham? Les négociations sont en cours, on découvrira vite sur quels principes, «convenables» comme Sa Majesté l'a exigé, les héritiers auront réussi à s'accorder.

Ces décisions auront un impact historique, dans le sens où elles conditionneront peut-être également les futures vies de Charlotte et Louis, les enfants cadets du prince William et de Kate Middleton. Meghan et Harry auront, une fois encore, réussi faire bouger sur le long terme les lignes de la monarchie.

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