Culture

Quand le rap français séduit le monde

Temps de lecture : 5 min

Genre musical le plus écouté dans l'Hexagone, le rap vise de nouveaux marchés à l'étranger. De quoi ravir les fans anglophones de ce courant et donner des idées aux artistes.

Du haut de la tour Eiffel, N.O.S et Ademo de PNL peuvent contempler les nouveaux horizons qui s'offrent à eux. | Capture d'écran via YouTube
Du haut de la tour Eiffel, N.O.S et Ademo de PNL peuvent contempler les nouveaux horizons qui s'offrent à eux. | Capture d'écran via YouTube

À New York, personne ne le remarque. Pas de fans qui l'interpellent, ni d'autographes à signer. Avec sa casquette à l'envers et ses lunettes noires, il passe pour un simple touriste à Times Square. Vald est pourtant devenu l'un des rappeurs français les plus cotés de ces dernières années.

À l'heure de la sortie de Ce monde est cruel, son troisième album studio, en octobre dernier, l'artiste a fait les choses en grand: sa tête s'affichait sur les gratte-ciel new-yorkais et la date de sortie de son opus a été révélée dans les rues de Tokyo –une promotion internationale pleine de dérision pour l'Aulnaysien de 27 ans, passé maître dans l'art du contre-pied.

This World is Cruel 10/11/19 @deezerfr

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Si l'auteur des tubes «Shoote un ministre», «Bonjour» et «Selfie» vend des dizaines de milliers des disques en France, il n'est en effet qu'un anonyme à l'international. Mais pour combien de temps encore?

Anglophones enthousiastes

Le rap français, musique reine dans l'Hexagone, lorgne aujourd'hui le monde. Considérée comme la deuxième place forte du rap derrière les États-Unis, la France attire les regards et aiguise les envies.

Entre tournées à l'étranger, propositions de collaborations et exposition médiatique accrue, plusieurs de nos artistes rap et R&B sont très demandés, pour le plus grand plaisir des fans anglophones de ce courant.

Ces passionné·es sont américain·es, anglais·es ou australien·nes et se fichent de ne pas comprendre les paroles de leurs chansons préférées. Depuis quelques années, les vidéos où sont enregistrées leurs réactions à l'écoute des nouveautés du rap français deviennent virales sur les réseaux sociaux.

Quand certain·es se contentent de bouger la tête et de fredonner l'air de la chanson pour cumuler les vues, d'autres poussent plus loin la démarche: c'est le cas de Dea, une Anglo-Albanaise cumulant près de 400.000 abonné·es sur ThereYouAre, sa chaîne YouTube.

Toujours au fait de l'actualité, la jeune femme de 24 ans analyse les dernières sorties et fait découvrir des artistes à sa communauté anglophone.

«Le premier rappeur français que j'ai réellement écouté, c'est Niska. Je suis même allée le voir en concert à Londres. J'ai été touchée par sa musicalité, sa prestation m'a impressionnée, j'ai donc continué mes recherches et je suis tombée sur beaucoup d'autres talents», raconte Dea, toujours prête à fredonner des mélodies face caméra. Ses autres chouchous se nomment Soolking, MHD, PNL ou encore Sofiane.

Armée de quelques notions de français apprises à l'école, la YouTubeuse n'hésite pas à proposer les traductions de certains termes dans la langue de Shakespeare et à replacer les punchlines de ses artistes favoris dans leur contexte.

«J'aime la diversité des sonorités proposées. Je suis fan des mélodies aux inspirations africaines, mais aussi des artistes qui mettent plus l'accent sur leurs textes, comme Orelsan», indique la Londonienne, qui a lancé sa chaîne il y a deux ans en commençant par décrypter… du rap allemand. Dea en est persuadée: les francophones vont continuer à faire du bruit à l'étranger.

Ambitions internationales

Au fil du temps, le rap français a su opérer sa mue pour plaire à un public plus cosmopolite. «Avec internet et la multiplication des réseaux sociaux, cette décennie a vraiment changé la donne. Le public étranger peut plus facilement découvrir les morceaux de rap français, constate Brice Bossavie, coauteur du livre L'Obsession rap. Surtout, plusieurs artistes n'ont pas hésité à se tourner vers des sonorités électroniques, reggaeton, africaines. Pour les autres, qui privilégient davantage les textes, l'export sera moins évident.»

Grâce aux expatrié·es, les sons français se diffusent à l'étranger et les rappeurs gagnent en notoriété. «Lacrim a collaboré avec des Américains connus (Rick Ross, French Montana, Lil Durk). Il possède une réelle communauté de supporters hors de France. C'est parfois surprenant. L'autre jour, un fan sud-africain lui a demandé une photo dans la rue, il ne connaissait pas un mot de français», narre Oumar Samaké, fondateur du label SPKTAQLR qui, en plus de Lacrim, gère notamment les carrières de Dosseh et Dinos.

Ne pas comprendre les paroles n'est plus rédhibitoire pour le public étranger, qui se concentre davantage sur le flow (la manière de poser les mots) et la musicalité des artistes.

Certain·es artistes ne se cachent plus pour afficher leurs ambitions internationales. L'afro-trap de MHD lui a ouvert les portes du festival américain Coachella en 2018. Aujourd'hui incarcéré, le rappeur, qui multipliait les concerts à l'étranger, clamait son envie de toucher un public non français.

«L'étranger est un objectif prioritaire. Même en chantant en français, ce qui est un handicap, on arrive à ouvrir des portes grâce au streaming», détaillait son manager dans les colonnes du Parisien en 2018.

Lorsque les paroles des tubes sont faciles à répéter, même pour un public anglophone, le succès peut être mondial. «Stromae, ancien rappeur et beatmaker, a été précurseur sur ce plan-là, avec ses titres très dansants chantés en langue française», analyse Brice Bossavie.

Son deuxième album sorti en 2013, Racine carrée, permet au Belge de parcourir le monde, porté par le single «Papaoutai». Résultat: plus de 500.000 disques vendus à l'international.

Piège américain

Ces exemples de réussite permettent aux francophones de gommer peu à peu le complexe d'infériorité parfois entretenu vis-à-vis de leurs congénères américain·es. Le groupe PNL, également invité au très prisé Coachella en 2017, n'a désormais plus rien à envier aux têtes d'affiche mondiales.

La sortie de Deux Frères en avril 2019 fait basculer les deux frangins des Tarterêts dans une autre dimension. «Au DD», clippé au sommet de la tour Eiffel, est entré dans le top 50 mondial de Spotify, atteignant la trentième place; leur chaîne YouTube cumule plus d'un milliard de vues; le Billboard américain classe N.O.S et Ademo à la dixième place du Social 50, une liste d'artistes les plus cité·es à l'échelle mondiale sur les réseaux sociaux.

S'ils n'ont finalement pas pu jouer dans le désert californien, la faute à un problème de visa, les frères ont traversé les frontières musicalement. Le groupe, qui n'a accordé aucune interview à un média français depuis ses débuts, a d'ailleurs fait la couverture du magazine américain The Fader en 2016.

Mieux, les deux rappeurs auraient snobé Drake, apparemment tenté par une reprise américaine de leur titre «À l'ammoniaque». «Pour le rap français, l'un des objectifs à l'international sera de réaliser de meilleures collaborations avec les rappeurs américains. Car à part de rares exceptions, ces derniers n'acceptent des collaborations avec les Français que pour cachetonner», déplore Brice Bossavie.

Et si tenter de se mesurer aux Américain·es n'était finalement pas la bonne solution? Oumar Samaké en est convaincu: le développement du rap français hors de ses bases passe d'abord par des connexions sur le Vieux Continent et en Afrique.

«On est plus proches géographiquement et culturellement, expose-t-il. La mentalité est similaire. Proposer des collaborations en Italie ou en Allemagne a plus de sens, les artistes ont les mêmes envies, ils peuvent mutualiser certains concerts. Les demandes des rappeurs ou des producteurs américains sont souvent surréalistes, notamment au niveau financier. Pour la majorité des rappeurs français, s'intéresser aux États-Unis est un faux pas stratégique.»

Après avoir consolidé leur domination sur les charts, les stars françaises du rap font face à une multitude d'opportunités pour la décennie à venir. Charge à elles de les saisir pour accroître encore un peu plus l'influence de leur musique.

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